N° 160, mars 2019

Varzâ Jang,
le combat des taureaux contre le temps


Shahâb Vahdati


Morghâneh jang (guerre de l’œuf)

Quatre jeux, plus ou moins spectaculaires, sont prédominants dans la province du Guilân (nord de l’Iran) et emblématiques de l’identité régionale : morghâneh jang (guerres de l’œuf), lâfand-bâzi (la corde raide), koshti-e Guileh-mardi (lutte traditionnelle du Gilân) et varzâ Jang (guerre des taureaux). Le premier, associé à la fête de Norouz, a pour protagonistes deux individus qui se jettent des œufs. Il se pratique souvent dans l’espace privé, mais aussi parfois en public, les jours de marché sur la place du village. Les trois autres sont des expositions qui rassemblent un large public dans des lieux spécifiques, comme le Sabzeh Meydân (la place verte) ou dans la cour d’une maison où l’on fête un mariage, à l’occasion d’une circoncision ou de la visite d’un invité distingué.

 

Les populations du Guilân aiment beaucoup les jeux impliquant des animaux. Alors qu’il existe de nombreux amateurs de concours de pigeons (kaftarbâzi) ou de combats de coqs (khorous jang), le principal spectacle régional impliquant des animaux reste le varzâ jang (nommé également gau bâzi), et qui consiste en une lutte entre taureaux. Caractéristique aujourd’hui de cette région, ce jeu était naguère répandu dans tout l’Iran. Il s’est perpétué dans les plaines côtières de la Caspienne où l’élevage reste essentiellement bovin et où le bœuf est resté le compagnon animal par excellence de l’homme.

Lâfand-bâzi (la corde raide), photo : Arash Johari

 

Gâv bâzi est le nom des combats arrangés entre taureaux. Ceux-ci ne se déroulent plus que dans les provinces caspiennes du Guilân et de Mâzandarân. Comme nous l’avons évoqué, ils étaient autrefois pratiqués partout en Iran et faisaient partie des activités de divertissement organisées dans le cadre des festivités locales, au côté d’autres jeux mettant en scène des animaux de toutes sortes tels que des béliers, des buffles, des chameaux, des chiens de garde, des ours, des coqs, et même des araignées et des scorpions. Henri Massé présente un large éventail de récits de ces spectacles rapportés par les voyageurs occidentaux en Perse du XVIIe au XIXe siècle. Garcia de Silva y Figueroa (1550-1624), Jean-Baptiste Tavernier (1605-89) et Jean Chardin (1643-1713) mentionnent des combats organisés entre des taureaux sur les places centrales des grandes villes (Ispahan, Qom, Qazvin) sous le haut patronage des gouverneurs locaux. Parfois, les combats de taureaux étaient liés aux clans nommés Heïdari et Ne’mati, à des factions urbaines hostiles les unes aux autres, et ce à l’époque des Safavides ainsi qu’aux époques suivantes. Dans son récit, Tavernier fait référence à ces deux clans et à leur rôle dans ces sports à Ispahan : « La population d’Ispahan est divisée en deux factions ou classes, l’une appelée Heïdari et l’autre Ne’matullâhi. Lors d’occasions de fête où les gens se rassemblent pour regarder les batailles, les combats de coqs et autres sports similaires, ces deux factions parient sur l’issue des combats, parfois des sommes considérables. »

 

Au sein de la plaine caspienne, le bœuf (varzâ) était, jusqu’au début de la mécanisation agricole, le compagnon par excellence du paysan. On le soignait et il était célébré dans des chansons folkloriques. En même temps, il était associé à des tâches lourdes, notamment le labour et le hersage des rizières. L’élevage de taureaux (kalvarzâ) est désormais l’apanage d’un petit nombre de fidèles qui se rencontrent une ou deux fois par semaine sur les marchés de bétail. Ils sélectionnent des veaux de bonne race qui montrent une certaine agressivité naturelle, ont une stature bien proportionnée (andâm), ainsi que de longues cornes. Gardées en isolement mais au centre d’une importante attention et bien nourris, ces bêtes atteignent 500 à 700 kg à maturité.

Koshti-e Guileh-mardi (lutte traditionnelle du Guilân)

 

Les combats de taureaux ont généralement lieu à la fin de l’été et à l’automne, à la fin des travaux saisonniers dans les champs, lors d’une cérémonie de mariage, ou encore pour honorer un invité important. Comme évoqué plus haut, le lieu choisi est généralement le Sabzeh Meydân (la « place verte » du village) de la localité. Ils étaient autrefois organisés par le chef du village (Kadkhodâ), remplacé plus tard par les intermédiaires locaux (dallâl, miândâr) qui facturent un droit d’entrée et organisent les paris. Plusieurs combats peuvent être organisés lors de grandes réunions, avec des taureaux opposés de poids égal. Ils sont gardés sans fourrage avant le combat pour les rendre plus belliqueux. Les cornes sont aiguisées et frottées à l’ail pour les rendre plus efficaces. Après avoir été amenées au centre de l’arène, les deux bêtes se font face et se battent jusqu’à ce que l’une d’entre elles soit mise en fuite ou blessée. Autrefois, le vainqueur était décoré de fleurs, d’un ruban noué autour des cornes, et d’une clochette au cou. Le Kadkhodâ présentait au propriétaire un baram, c’est-à-dire la branche d’un arbre dépourvue de feuilles et décorée de morceaux colorés de coton, de mouchoirs et d’oranges. Quant au vaincu, ses blessures étaient traitées avec du jaune d’œuf et du curcuma (zard-tchoubeh) ou, si ses blessures semblaient mortelles, il était vendu au boucher. Une description vivante d’un tel combat apparaît dans Shirin Kolâh, une nouvelle du romancier Mohammad Hedjâzi (1900-1973), dans laquelle un taureau est conduit au sein de l’arène plus tôt que l’autre protagoniste, le poussant ainsi à traiter cet espace comme son propre territoire et à se battre plus férocement par la suite.

 

Varzâ jang (gau bâzi) consistant en une lutte entre taureaux.

Le gâvbâzi (varzâ jang) a eu une histoire mouvementée, parfois interdit au nom de l’ordre public et de la moralité et exploité par d’autres pour améliorer leur statut et leur prestige. Par exemple, un édit (farmân) de Shâh Soltan Hossein Safavide proclamé en 1695, interdit plusieurs types de paris sur les animaux, y compris ceux sur des taureaux, considérés comme source de troubles et de corruption. Il est alors exigé par le pouvoir que l’édit soit lu en public et gravé dans les mosquées du vendredi. Cet édit a notamment été gravé dans la pierre et placé dans la mosquée du vendredi à Lahijân, ville du nord du pays. Des tablettes similaires ont été placées dans les grandes mosquées d’Ashraf (plus tard Behshahr) et Amol. Les dynasties succédant aux Safavides étaient plus indulgentes à l’égard de la pratique du Varzâ Jang, parrainé parfois même par les notables de la région, pour faire plaisir à la population locale et la distraire. Cependant, pendant la Révolution constitutionnelle (1905-11), le Varzâ Jang fut de nouveau temporairement interdit car il était réputé contraire aux lois coraniques. Le processus de modernisation, y compris celui de l’agriculture, dans la seconde moitié du XXe siècle, a contribué à son nouveau déclin, même s’il est resté très populaire dans les régions où il avait toujours été fermement établi, comme celui de Lashteneshâ ou Fouman. L’imâm du vendredi de Rasht condamne depuis quelques années cette pratique illicite (harâm), car impliquant des paris. Les organisateurs des combats doivent donc prendre un soin tout particulier pour échapper à la surveillance officielle.

 

Le gâvbâzi (varzâ jang), photo : Farajollâh Sâlehi

Dans cette région de forêts et de montagnes qu’est la province du Guilân, il existe une croyance en des protecteurs nommés les siâh gâlesh (« berger noir ») qui punissent les animaux mal élevés et récompensent les gardiens de troupeaux méritants. Ces protecteurs ont un tuteur surnaturel, dont la figure existe dans toutes les populations pastorales de la région, qui s’enracinerait dans la mythologie indo-iranienne. Les figures thériomorphes figurant sur les céramiques retrouvées à Amlash et sur la colline Mârlik (1000-800 av. J.-C.) témoignent de l’importance des bœufs dans les représentations anciennes, tandis qu’aujourd’hui, l’éventail des pratiques traditionnelles incluant les bovins reste un élément caractéristique des côtes australes de la Caspienne. Les bovins sont essentiels dans la culture (comme animaux de trait avec un statut spécifique dans le folklore local), et également importants pour la cuisine. Aux côtés d’autres sports de combat populaires, ce sont les corridas du Guilân qui comptent parmi les distractions les plus répandues dans la région.

Le gâvbâzi (varzâ jang), photo : Farajollâh Sâlehi

 

À travers la diversité des valeurs qui se rejoignent dans sa pratique, le varzâ jang apparaît comme un « jeu profond », pour reprendre une expression de Clifford Geertz [1]. Il faut le considérer comme un élément d’identité sociale : le public soutient avec enthousiasme, même avec violence, le champion qui symbolise l’honneur de son village. Avant tout, un bon taureau symbolise deux dimensions complémentaires de la virilité complète : il doit être à la fois fort (ghavi) et intelligent (zerang). Les animaux maladroits sont ridiculisés autant que ceux exprimant un comportement inutilement agressif, et l’agressivité gratuite passe pour la démonstration de la futilité dans la vie réelle. Il existe aussi un dicton sur les individus agités : « ti shâkhe sir vâse’idi, tara be maydân tâveda’idi [2] » (On a mis de l’ail sur tes cornes et on t’a jeté dans la bataille).

 

La modernisation de l’agriculture, l’évolution des modes de vie, ainsi que la propagation massive des sports occidentaux et extrême-orientaux (football, volleyball, judo, karaté, etc.) ont entraîné un déclin rapide des jeux traditionnels au cours des trente dernières années. Avec la Révolution islamique de 1979, ces jeux ont connu une régression accélérée suite à des mesures prises par les autorités interdisant les paris associés à plusieurs de ces pratiques (varzâ jang et morghâneh jang, en particulier), ou bien lorsqu’elles sont jugées cruelles.

Morghâneh jang

 

Cependant, les jeux traditionnels et d’autres aspects du folklore local ne sont pas nécessairement destinés à disparaître. Le processus de disparition de certaines coutumes a été en partie enrayé grâce au développement d’un mouvement régional promouvant la préservation et la revitalisation des traditions locales du Guilân. Le nombre croissant de recherches sur des questions ethnographiques parues dans diverses revues locales (Gilevâ, Guilân-namâ, Farhang-e Guilân, Guilân-e mâ, etc.) témoignent de leur importance et de l’intérêt qu’elles suscitent. Plusieurs organisations culturelles ont apporté leur soutien dans ce domaine, notamment via la création d’un musée à ciel ouvert consacré au patrimoine rural du Guilân.

    Bibliographie :


    - E. Fakhrâ’i, Guilân dar gozargâh-e zamân (Le Guilân au cours du temps), Téhéran, 1977.


    - H. L. Rabino, Les anciens sports au Guilan, RMM 26, 1914.

    -Ezat Negahbân, Men and Beasts in Pottery from Marlik Burials, Illustrated London News 245, 1964.


    - Mahmoud Pâyandeh Langaroudi, Ayin-hâ va bâvardâsht-hâye mardom-e Guil o Deylam , Téhéran, 1976.


    - Henri Massé, Croyances et coutumes persanes, Paris, 1938.

    Notes

    [1Anthropologue américain (1926-2006).

    [2En guilaki.


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