A l’occasion du 8 mordad, journée de commémoration à la mémoire de Chahab Al-Dine Yahya Sohrawardi

Ce fut à Sohrawarde en Azerbaïdjan, province iranienne, riche en doctes et érudits, que naquît, en 1155 (549 de l’hégire), l’un des esprits les plus profonds de la tradition métaphysique iranienne, le philosophe et mystique persan Chahab Al-Dine Yahya Sohrawardi. Avide de connaissance et de savoir, le futur Cheykh-é-Echragh se lança très jeune dans un long voyage qui allait le conduire, à son insu sans doute, vers une fin tragique que le destin lui avait réservé à quelque mille kilomètres de là, à Alep en Syrie. Le héros des Croisades, Saladin, commit en effet, dans une néfaste journée de 1191, sa plus grave erreur en mettant violemment un terme à l’existence d’un penseur auquel nous devons, aujourd’hui encore, l’un des systèmes théosophiques les plus sophistiqués. Il aurait péri étranglé à l’âge de 36 ans dans l’une des geôles de la prison d’Alep. Sohrawardi a cherché, en particulier dans son ouvrage majeur Le livre de la sagesse illuminative, et en faisant se croiser les références islamiques et chiites avec les perspectives platoniciennes et zoroastriennes, à atteindre le plus haut niveau de sagesse pour ce qui concerne la fameuse hiérarchie décimale dont il fut l’initiateur. Prolifique malgré sa courte vie, il est l’auteur d’une cinquantaine de livres, récits et essais, dont La sagesse illuminative, qui reste, à n’en pas douter, son ouvrage le plus difficile d’accès, moins en raison de sa structure que par la complexité de son contenu. Dans ce texte, l’auteur entrelace des motifs relevant de la gnose, de la psychologie et de la métaphysique. A la raison discursive (hekmat-é-bahsi), nécessaire mais cause éventuelle d’égarement, il associe la philosophie mystique (hekmat-é-zoghi). Il a établi avec perspicacité une multitude d’analogies dont les connexions logiques sont le plus souvent sous-entendues. Il conseille lui-même à ses lecteurs de se préparer spirituellement en suivant une période de jeûne et de prière, afin de parvenir à saisir le sens profond de son livre.

Dans son projet, la symbolique de la lumière lui sert de socle en vue de présenter ses idées et sa conception de l’être. Emprunté apparemment à la sagesse zoroastrienne de l’ancienne Perse (Sopenta-mainyu et Angra-mainyu), le principe du dualisme est à la base de son système philosophique mais avec cette différence qu’il est appliqué à un niveau inférieur à l’instance de la création, dans un ordre longitudinal. Religieux pratiquant et monothéiste, il a pourtant pris ses distances par rapport au dualisme zoroastrien. La réalité est conçue à travers deux noyaux centraux, entièrement opposés : la lumière et la ténèbre. Au sommet se place la Lumière des Lumières, pure et éternelle, autosuffisante et dominante. Au plus bas, se loge la pure matière, la plus noire ténèbre, pauvre en être. Chez Sohrawardi, l’existence se traduit en terme de lumière. Elle s’étend par l’intermédiaire des lumières médiatrices, qui émanent elles-mêmes de la première, à une multitude d’étants, créant ainsi tout un univers, en vertu de la règle philosophique suivante : "de l’un ne peut naître que l’un". Ainsi se rangent dans une gradation décroissante, un ensemble d’étants qui se dégradent, successivement, à partir de l’absolue Lumière jusqu’à des degrés moindres d’être, étant donné que chaque lumière, en se recréant, engendre une part de ténèbre. L’ontologie de Sohrawardi, basée sur l’imaginaire de lumière, postule l’existence de trois univers hiérarchisés : 1- le monde de mofareghat-é-mahzé ou de oghoul (celui des lumières dominantes) 2- le monde de nofous ou anvar-é-espahbodieh (celui des lumières gérantes) 3- le monde de barazekh (celui des corps). Le rapport haut-bas est retenu par un lien d’amour (de la part de l’être inférieur cherchant l’union avec la lumière pleine) et de domination (de la part du supérieur). Sohrawardi, dans la classification des êtres, ajoute donc aux deux distinctions classiques, par essence (en partie ou dans sa totalité) et par trait secondaire, une troisième : la distinction par intensité (de lumière). Alors, comme plus tard pour Molla Sadra, l’existence devient chez Sohrawardi graduelle (tachkiki).

Dès lors les éléments symboliques, relevant d’un imaginaire riche et productif, occupent une place primordiale dans l’œuvre de Sohrawardi. La force de leur suggestivité aide le philosophe à communiquer ses idées sans se voir obligé de suivre la voie rigide des péripatéticiens tels qu’Avicenne. Le plus important de ces éléments, on vient de l’évoquer, est bien entendu celui de la lumière et de la ténèbre, qui constituent la charpente de sa philosophie. Le tout implique ensuite la symbolique spatiale. Echragh, le mot clé de son œuvre, désigne, en son sens propre, l’illumination du soleil à son lever en Orient. L’Orient devient dès lors source et origine de la lumière, et s’oppose en cela à l’Occident ténébreux. Bien qu’ils se réfèrent au monde spirituel du malakout et nullement à notre cosmos de ghavasegh, néanmoins la connotation est si forte et la symbolique spatiale est tellement présente et développée qu’un spécialiste comme Henry Corbin a préféré, au lieu de Sagesse illuminative traduire Hekmat-al-Echragh par Sagesse Orientale. Il justifie son choix en précisant que le mot se "réfère à la vision intérieure de l’Orient de la lumière levante […]. Il s’agît d’une connaissance qui est illuminative parce qu’elle est orientale et qui est orientale parce qu’elle est illuminative. L’accent est mis ainsi sur cet Orient qui est la Lumière des Lumières […]. C’est pourquoi nous traduisons ishrâqî par orientale, au sens métaphysique de ce mot." Dans l’un de ses récits intitulé Le récit de l’exil occidental (Ghesat al-ghorbat al-gharbiah) l’auteur associe aux éléments spatiaux précités le motif de l’exil et de l’exilé à l’intérieur d’une structure narrative.

Le motif suivant est celui de la couleur, très présent dans la tradition mystique persane. Sohrawardi également l’insère dans son symbolisme visionnaire. C’est principalement par le biais du blanc, du noir et du rouge que la couleur se déploie dans les récits du philosophe. Aghl-é-sorkh, ou Intelligence rouge désigne dans le vocabulaire de Sohrawardi le mélange de blanc et de noir, effectué par l’Archange Gabriel. Etant donné que oghoul (les Intelligences) correspond aux archanges, Corbin a traduit le titre du récit Aghl-é-sorkh en Archange empourpré. "Cette couleur rouge pourpre, qui est celle du crépuscule du matin et du soir, est produite par le mélange de la lumière et de la nuit, du blanc et du noir. C’est cela même qu’exprimera d’autre part le symbolisme des deux ailes de Gabriel […]" dit-il en faisant allusion au récit du Bruissement des ailes de Gabriel. Dans ce récit, doté d’un imaginaire élaboré, l’âme humaine émane de Gabriel, Bahman, selon l’appellation des khosrovanides de la Perse antique, à travers un rayon de lumière qui descend de son aile droite, tandis que l’aile gauche fait descendre une ombre qui engendre notre monde de corporéité sensible. Le conflit du bien et du mal, le désir humain de l’ascension spirituelle, et tant d’autres questions philosophiques sont ainsi abordés de manière symbolique.

Le symbolisme des animaux dans l’œuvre de Sohrawardi constitue un autre domaine d’étude. Fourmi, huppe, paon, hibou, caméléon, chauve-souris comptent, entre autres, parmi les éléments animaliers chargé de sens. Mais la quête de l’origine lumineuse est surtout décrite à travers l’image de l’oiseau mythique et fabuleux, Simorgh dont la nourriture est le feu et dont le nid se situe au sommet de la montagne de Ghaf. Le récit de l’incantation du Simorgh trace de façon imagée les différentes étapes que doit parcourir l’âme sur la voie qui mène à Dieu.

Ainsi nous constatons que l’univers conceptuel de Sohrawardi est construit sur fond d’une symbolique et d’un imaginaire particulièrement dense, et nous espérons que cette dimension de son œuvre, peu abordée, fera l’objet d’études riches en découvertes.


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