N° 9, août 2006

Sani-ol-Molk, le portraitiste


Samila Amir Ebrahimi
Traduit par

Babak Ershadi


Mirzâ Abol Hassan Khân Ghafâri-Kâshâni (1229-1283 de l’Hégire) fut l’une des figures de proue de la peinture iranienne à l’époque de la dynastie des Qâdjârs. Tout comme son frère Abou Torâb et son neveu Mohammad Ghafâri ( Kamâl al-Molk), il fut l’un des membres le plus célèbre de la famille d’artistes des Ghafari.

Abol Hassan Khân Ghafâri est mort assez jeune à l’âge de 53 ans. Son portrait quadragénaire, dessiné par son fils Yahyâ Ghafâri, est sans doute la copie d’une photo de l’artiste. Dans ce portrait, Mirzâ Abol Hassan Khân porte une longue toque noire et une petite barbe. Son visage et surtout son regard calmes et un peu déprimés le présentent comme un rêveur perdu dans son imagination. Cependant, Abol Hassan Khân fut un artiste très productif. Parmi ses œuvres les plus importantes, il y a ses portraits et les illustrations des Mille et Une Nuits qui font de lui un artiste remarquable et énigmatique de son époque. Mirzâ Abol Hassan Khân Ghafâri alias Sani ol-Molk, reste encore une référence dans les techniques du portrait, de l’illustration et des desseins graphiques.

Sani ol-Molk, autoportrait

Il n’avait que quinze ans, lorsqu’il devint élève de Mehr Ali Esfahânim, directeur de l’atelier royal de la cour de Fath-Ali Chah, pour apprendre l’art de la peinture. En 1285, il fut autorisé à faire un portrait de Mohammad Chah, et devint à son tour directeur de l’atelier royal. A 34 ans, vers la fin du règne de Mohammad Chah, il se rendit en Italie pour étudier de près les œuvres des grands artistes de la Renaissance. Il passa son temps à étudier à l’école des beaux arts à Rome, à Venise et à Florence et fit plusieurs copies des tableaux de Raphaël (1483-1520) grand peintre italien. Il était encore en Europe, lorsque le roi Mohammad Chah décéda, et que le prince héritier Nassereddin Mirzâ vint de Tabriz à Téhéran pour accéder au trône. Trois ans plus tard, le jeune roi désigna officiellement Abol Hassan Khân au poste de directeur de l’atelier royal.

Les Mille et Une Nuits

A l’époque où le jeune roi vivait encore à Tabriz, siège traditionnel des dauphins de la dynastie qâdjâre, il lut Les Mille et Une Nuits traduit de l’arabe en persan par Mollah Abdel Latif al-Tassoudji. Le prince héritier souhaita alors avoir une copie illustrée de cet ouvrage. Une fois accédé au trône à Téhéran, après le décès de son père, Nassereddin Chah donna l’ordre à l’atelier royal de préparer une nouvelle édition de cette même traduction des Mille et Une Nuits. Pendant sept ans, de 1264 à 1271 de l’Hégire, 43 artistes ont travaillé à l’atelier royal pour calligraphier, enluminer et illustrer cet ouvrage. Le projet avait été confié à Doust-Ali Khân Moïr ol-Mamâlek. Ce dernier signa un contrat de trois ans avec Sani ol-Molk pour l’enluminure et l’illustration des Mille et Une Nuits, pour un montant de 6585 tomans. Après avoir obtenu ce contrat, Sani ol-Molk engagea 34 peintres et 7 enlumineurs et relieurs pour réaliser le " vœu royal ". Finalement, il élabora Les Mille et Une Nuits en six volumes de 2280 pages. Sur chaque page du Livre, les artistes illustrateurs ont dessiné de 3 à 6 scènes, le livre contient au total 3600 illustrations. Mme Maryam Ekhtiyâr a découvert des documents qui prouvent que les illustrations des Mille et Une Nuits ont été effectuées avec une méthode traditionnelle. Le maître, à savoir Sani ol-Molk lui-même, s’occupait du visage des personnages - car pendant cette même période, il était en train de peindre les fresques du palais Nézâmieh - tandis que ses élèves dessinaient les vêtements des mêmes personnages ou les autres éléments décoratifs des tableaux.

L’originalité et la nouveauté des illustrations des Mille et Une Nuits résident, en grande partie, dans le fait que contrairement aux habitudes des illustrateurs iraniens et étrangers de l’époque, Sani ol-Molk et son équipe n’ont pas représenté, dans leurs tableaux, le monde arabe du Moyen Age et de l’époque de Haroun al-Rachid, mais le monde iranien du XIXe siècle. Yahya Zokâ estime à juste titre que les illustrations des Mille et Une Nuits constituent de précieux documents historiques, sociologiques et anthropologiques qui révèlent le mode de vie et les us et coutumes des Iraniens pendant la seconde moitié du XIXe siècle.

Cet ouvrage contient alors l’ensemble le plus complet d’illustrations pour une œuvre littéraire en Iran, représentant les diverses scènes de la vie quotidienne : bain, cuisine, salle à manger, ... ainsi que des scènes d’amitié, d’amour, de guerre et de paix, d’animosité, de complot, de meurtre, etc. Dans ces tableaux, les personnages apparaissent, comme au théâtre, chacun à son tour, et on les voit en mouvement, faisant les gestes les plus naturels, comme dans les séquences successives d’un film.

Les éléments spécifiques de la peinture iranienne contribuent grandement à l’apparition d’un "style" bien distinct des éléments particuliers de la peinture occidentale. Dans les illustrations des Mille et Une Nuits, les détails et les ornements minutieusement travaillés des vêtements, des tissus ou des tapis enrichissent et accentuent cette couleur locale. La coloration semble plus lourde et plus dense par rapport aux peintures plus anciennes. Par conséquent, la variété des couleurs utilisées dans ces tableaux est relativement plus limitée, quoique les œuvres n’aient rien perdu de leur harmonie éblouissante qui caractérise le climat général de la peinture iranienne.

Dans des scènes de pure imagination et des fables, l’influence des écoles européennes est évidente. La combinaison des techniques iraniennes et européennes s’effectue essentiellement dans la perspective. Dans la plupart des cas, il s’agit de l’apparition d’une "dérive" car, dans les traditions de la peinture académique de l’Europe, la perspective est l’art de représenter les objets sur une surface plane, de telle sorte que leur représentation coïncide avec la perception visuelle qu’on peut en avoir, compte tenu de leur position dans l’espace, par rapport à l’œil de l’observateur. Or, les traditions de la peinture iranienne ne connaissent pas cette notion de perspective, les scènes étant peintes essentiellement "en plan". Dans la combinaison que Sani ol-Molk faisait des dessins en perspective et des dessins en plan, il y a donc des "erreurs de perspective", le point de fuite étant souvent mal placé. A ce propos, Yahya Zokâ écrit : "Pour Sani ol-Molk, le visage et la psychologie des figures humaines primaient sur la représentation de l’espace. Il négligeait parfois la perspective et ne se souciait guère des erreurs que ses élèves commettaient si souvent."

L’art du portrait

Les portraits que Sani ol-Molk a fait de l’aristocratie qâdjâre constituent une grande partie de ses œuvres picturales. Le portrait de groupe que Sani ol-Molk fit des aristocrates qâdjârs en 1853 (1270 de l’Hégire) se compose de sept scènes et 84 visages, notamment celui de Nassereddin Chah, à 25 ans, en tenue royale avec ses joyaux, monté sur Takht-e Tavous (Le Trône du Paon, trône des empereurs persans depuis Nâder Chah). Selon les experts, certains de ces portraits ont été peints d’abord à l’aquarelle à partir de modèles vivants, mais étant donné l’apparition de la photographie, il paraît que la plupart des portraits auraient été peints d’après photo.

Maryam Ekhtiyar écrit : "L’apparition de l’art photographique et la connaissance des diverses écoles européennes de peinture ont ouvert de nouveaux horizons devant les artistes iraniens qui s’intéressent de plus en plus à l’étude psychologique des personnages dans leurs portraits. Dans une recherche effectuée en 1983, Chahriyar Adl et Yahya Zokâ ont prouvé que la plupart des portraits peints vers la fin du XIXe siècle, avaient été dessinés d’après photo."

Dans les portraits de Sani ol-Molk, la psychologie des personnages rappelle celle des portraits de Francisco Goya. Comme dans les portraits que Goya avait faits des membres de la famille royale d’Espagne, Sani ol-Molk aussi a élaboré dans ses portraits une étude psychologique des personnalités de la cour des Qadjârs, portraits caractérisés surtout par une ironie noire qui se raille de la fausse gloire de l’aristocratie. Dans les portraits de groupe de Sani ol-Molk, "le Prince charmant" est un exemple flagrant de cette profonde étude psychologique. Le jeune prince au visage fin et efféminé est entouré des courtisans. Ces derniers ont des visages maladifs et contrairement au "Prince charmant" qui regarde ailleurs, ils regardent "l’œil" de l’observateur. Il n’existe aucun rapport structurel entre eux. Dans un portrait de groupe qui représente le prince Abdol Samad Mirzâ et ses valets, ces derniers ressemblent plutôt aux chasseurs qui entourent un gibier. Le prince lui-même est présenté comme un névrosé narcissique qui se contemple et qui s’admire. La psychologie des personnages révèle bien les réalités latentes de la société patriarcale à l’époque des Qâdjârs. La beauté physique des jeunes princes, qui ont à peine 14 ans évoque l’esthétique inconsciente de cette période. Quant à la représentation de la beauté féminine dans la peinture iranienne, il faudra attendre les tableaux de Mohammad Ghafâri (Kamal ol-Molk), neveu de Sani ol-Molk.


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