à Gabriel

Ouverture

Aux innombrables "Qui suis-je", "Que fais-je", "Où vais-je", nos religions ont pris soin d’apporter, à l’attention des collectivités humaines, leurs lots respectifs de réponses. Créatures nous sommes, vouées à l’effort terrestre, pour le salut de notre âme. Différemment conçues, inégalement perçues, les réponses théophaniques divinement univoques, apportées aux quis, cur, ubi et autres quod et quomodo, continuent d’informer le quotidien de milliards d’individus autour et en vertu de la promesse de vie éternelle. En la matière, un vent majeur a pour charge de balayer les équivoques et les contradictions, intrinsèques ou extrinsèques, intra ou interconfessionnelles. De notre destin, le sort est en partie scellé. Le reste est paraît-il affaire de choix ; flammes infernales, flore paradisiaque, purgatoire éthéré. Autrement dit, trois destinations qui impliquent autant d’axes d’existence. Le monde, et l’aptitude à agir sur le monde furent jadis donnés en partage à l’homme à seule fin de combler comme il se doit les trois compartiments de l’éternité. Par l’intercession des messagers supérieurs, le soin fut laissé à ce dernier d’orienter son action, en vue de satisfaire les impénétrables visées du souverain bien. L’homme est une esquisse et le monde (lieu de transit) un tremplin sans rebonds vers l’infini. Un certain agnosticisme (évidemment malvenu) considère cependant que les trois concepts susdits, relatifs à celui absolu d’éternité, différemment formulé s, trouvent ici même leur ultime terrain d’application. Géhenne, éden et purgatoire, régions radicalement délimitées de la géographie céleste, constitueraient en vérité les trois indissociables modalités d’être des "empiriens" (sic). A l’ontologie limpide des craignants-Dieu, ces derniers opposent leur philosophie de finitude sans lendemain qui voit en l’homme, l’éphémère produit de l’interaction du bonheur, de la souffrance, et de l’hébétude. Essentiellement mais contradictoirement prospective et cyclique, la première de ces conceptions célèbre le devenir au-delà de l’"étant" ; la seconde laisse à priori à l’homme mort le seul et unique bénéfice de la putréfaction.

Le sens de la vie

Je suis venu ; je t’ai vu. Ta maman était belle comme une mère. Paternel, ton père était puissant. Je venais à peine de me pencher sur ton berceau, pour moi consubstantiel à ton être. J’ai beaucoup tremblé, quand ton père est venu te poser dans mes bras. J’ai réalisé alors que tu existais aussi hors de ton lit. Tu n’as pas tourné ton minuscule regard vers moi, mais vers le reste du monde (nous étions debout au centre d’une cuisine en forme d’Eden). Ta tête était pleine d’une lumière suffisamment éblouissante pour masquer l’agaçant va-et-vient des anges au-dessus de ton corps menu. Nous étions, avec tes parents, des ombres fugaces au milieu de ton bain mental de clarté. Pour nous qui n’avions d’yeux pour rien en dehors de ton indicible souffle, en dehors des imperceptibles sursauts de tes petites articulations, tu étais parfaitement là. Dans le sourire de tes parents j’ai pu mesurer le degré de ton existence et le sens de la leur, forts qu’ils étaient de ta fragile et incommensurable présence qui remplissait l’espace de la cuisine en forme d’Eden. Et moi l’étranger, moi l’éternel familier, j’étais fier comme un géant aux bras lourds. Il aurait suffit d’un souffle pour me briser quand tu as tourné ta frimousse vers mon énorme tête de lourdaud. Heureusement je t’aimais déjà assez pour ne pas jalouser la subtilité, la finesse, la perfection de ton demi sommeil. Je suis ensuite allé vers ton père dont les bras adoptèrent comme par miracle une forme idéalement ovale pour te recevoir. Elle a du te sembler soudain bien confortable, cette étreinte provisoire, en comparaison à celle, tendrement maladroite de ton parrain. Il t’a porté jusqu’à ton lit qui m’a soudain semblé encore plus petit que toi. Trône horizontal, il avait les allures d’un modèle réduit de navire, en partie voilé par une toile protectrice, mi matérielle mi affective. De nouveau dans ton élément, tu as soupiré, et Morphée, tout en caressant le duvet de ton crâne, nous a repoussé, tes parents et moi, hors de la pièce enchantée. Tu étais sorti de notre champ de vision. Assis dans la cuisine en forme d’Eden, nous formulions de jolies phrases à ton sujet. J’ai réalisé alors à quel point ton arrivée avait bouleversé les impératifs de vie de tes procréateurs. Aux nécessités existentielles qui avaient jusqu’alors régi le quotidien respectif de tes parents, venait s’ajouter la nécessité supérieure de ta présence. Une nouvelle configuration était née, chargée de sens, du seul sens qui vaille. La vie.

Je te souhaite, Gabriel, une existence pleine de sens, pleine de vie.


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