N° 43, juin 2009

D’Ispahan à Saint-Malo
Alain Bailhache, peintre de la mer et illustrateur de livres pour enfants


Mireille Ferreira


C’est par son album d’aquarelles Ispahan, sous les voiles du désir, que nous avons découvert les œuvres d’Alain Bailhache. Ce véritable "guide artistique" mettait en évidence la beauté de la ville d’Ispahan et de son bazar et éclairait d’un jour nouveau les caravansérails et les passages marchands que nous avions visités maintes fois. Nous avons voulu connaître l’auteur de ces beaux dessins orientalistes dont la finesse et la justesse du trait à l’encre s’associaient si bien à la légèreté des tons de l’aquarelle.

Paris Bretagne Iran

Lorsque nous l’avons rencontré dans sa résidence d’hiver de Chatenay-Malabry en région parisienne, il a longuement évoqué les moments exquis passés en compagnie des marchands du Bâzâr-e Meskari d’Ispahan. Intrigués par ce farangui qui leur parlait de la beauté des lieux en s’exprimant dans leur langue, ils l’entouraient de mille attentions, lui proposaient d’accepter quelque tabouret supplémentaire tandis qu’il s’installait pour peindre ou encore un verre de thé, servi sur les immenses plateaux qui circulent en permanence d’une échoppe à l’autre.

Alain Bailhache est né en France en 1937. Architecte d’intérieur diplômé de l’Ecole des Arts Décoratifs de Paris en 1960, il exerce pendant cinq ans dans une agence parisienne. La tête remplie d’envies d’Orient, il part au Liban en 1967, avec Thérèse, sa jeune épouse. Il y restera six mois. La même année, il s’installe à Téhéran pour enseigner à l’école des Arts Décoratifs (Dâneshkadeh Honarhâ-ye Taz’ini). De retour en France en 1979, il se fixe à Saint-Malo, en Bretagne, région d’origine de Thérèse, où il se consacre à la peinture. Il réalise des tableaux qu’il exécute à l’aquarelle ou à l’acrylique, et des aquarelles publiées en album. Chaque album représente quatre années de travail. Son parcours artistique accompli lui vaut de compter parmi la quarantaine de membres du très sélectif Institut des Peintres de la Marine. A ce titre, il participe au Salon qui a lieu tous les deux ans au Musée de la Marine à Paris. Depuis 1970, il se consacre également à l’illustration de livres pour enfants dont il lui arrive d’écrire aussi les textes.

Peintre de la mer

Alain Bailhache

A Saint-Malo, célèbre port breton qui fut longtemps la ville des corsaires et autres aventuriers de la mer, il exécute sur le motif des peintures de marine ou des paysages bretons. Son épouse lui sert fréquemment de modèle. Ses toiles font l’objet d’une exposition permanente à la Galerie-librairie du Môle. Son atelier est installé à Dinard, jolie ville bretonne toute proche. C’est là qu’il réalise ses illustrations de grandes dimensions pour livres d’enfants. Quand l’hiver vide la côte bretonne de ses touristes, il préfère s’installer en région parisienne, plus riche en événements à cette saison. Il peint les illustrations de petite dimension de ses livres pour enfants dans son atelier de Chatenay Malabry. Cette proximité de Paris lui permet quelques escapades d’où il rapporte ses dessins des quartiers anciens, des monuments ou des parcs de la capitale. Quand l’air du grand large lui manque, il retourne volontiers installer son chevalet pour quelques jours sur une plage bretonne.

Imamzâdeh Ismâël

C’est en Bretagne qu’une grande partie de ses œuvres prend racine. Deux de ses albums ont été consacrés à deux grands personnages nés à Saint-Malo à la fin du XVIIIe siècle, François René de Chateaubriand, l’un des plus illustres écrivains français, et Félicité de Lamennais, écrivain et penseur. Dans L’épopée des Malouinières, Alain Bailhache illustre quelques-unes de ces belles demeures qui furent construites entre 1650 et 1730 autour de Saint-Malo par les armateurs insatisfaits de l’espace exigu de la ville "intra-muros". Les armateurs restaient ainsi à l’abri des remparts de la ville. En cas de visite impromptue des Anglais, ils y détournaient leurs bateaux revenus des Indes afin de les vider discrètement d’un contenu précieux, avant l’arrivée des percepteurs d’impôts du Roi.

Ce va et vient entre ces deux régions et l’attachement d’Alain Bailhache à l’Orient sont illustrés par son album d’aquarelles intitulé Paris-Bretagne-Iran, reproduisant des marines, des vues de Paris et de la côte bretonne, ainsi qu’une sélection de toiles peintes au cours de ses voyages en Iran, au Liban et au Maroc. Dans ce splendide ouvrage, Alain Bailhache livre au lecteur :

Son appartenance à deux mondes :

"Le fatalisme oriental se taille un compromis avec le volontarisme occidental. Cette phrase qu’un journaliste d’Ouest France a écrite à propos d’une de mes expositions à Saint-Malo, résume bien en moi cette pensée que j’ai en permanence et qui me guide pour peindre. Elle me suit en Orient comme en Occident".

Ses rapports à l’objet peint :

"Quand je dessine une coque de bateau, j’en vois la beauté des courbes, l’apothéose d’une élégance et d’une rigueur".

Sa technique de composition :

"Je sors de la station de métro Champ de Mars-Tour Eiffel et je traverse le boulevard pour m’installer côté Seine sur un escalier, un socle de pierre servant de support. Je tire une grande feuille arche 77 x 57 que l’on nomme format "Jésus".

En regardant le motif qui est à environ 200 mètres de là, je suis encore écrasé par l’immensité de métal. Mais un angle d’immeuble genre Haussmann, sur la droite, apporte un premier plan de qualité qui contrebalance, à gauche, un des innombrables platanes de la capitale. Et en avant pour le départ…

Saint-Malo orientalisé

Exclu de mettre la totalité de la tour, par contre, les arches des piliers, en plein cintre, élégants et décoratifs, attirent très vite mon attention et un crayon indispensable me sert à tracer les repères de cette épure en noir et blanc : premier étage, deuxième étage, puis le haut de l’immeuble à droite et l’arbre à gauche. Tout un travail de traits fins s’accomplit dans le bruit de la circulation du boulevard parisien.

Une malouinière

Et, peu à peu, ainsi, le dessin avance, tout s’échafaude, j’attaque l’immeuble à droite à gros traits, par contraste avec les traits fins pour la tour. Ensuite, le dessin de l’arbre en premier plan donne l’échelle de l’immensité aérienne de la tour. Peu à peu, le dessin s’installe, la perspective s’accomplit et les faîtes des étages donnent relief au prisme que constitue l’édifice. L’ornementation de l’époque ajoute à la rigueur toute la grâce du travail du métal. On comprend mal aujourd’hui que l’on ait pu dire « l’odieuse colonne de tôle boulonnée » Par comparaison avec la rigueur glacée des édifices de verre de la Défense ou de Montparnasse, l’aspect de la Tour Eiffel garde un côté manuel dans cette immensité technique."

Les deux amis

La passion de l’Iran

Les aquarelles d’Ispahan ne sont qu’une illustration des liens qu’Alain Bailhache a tissés avec l’Iran, pays qui l’a définitivement conquis et dont, comme il le dit lui-même, il se fait l’avocat en toutes occasions. En Iran, parallèlement à ses activités d’enseignant, Alain Bailhache peignait de nombreuses aquarelles au cours de ses voyages à travers le pays. Elles étaient exposées dans la galerie permanente des Beaux Arts (Honarhâ-ye Zibâh) du très chic hôtel Hilton au nord de Téhéran, devenu depuis l’hôtel Esteghlâl (Hôtel de l’Indépendance). Des ventes étaient régulièrement organisées à l’IFRI (Institut Français de Recherche en Iran), au centre culturel d’Allemagne ou encore à l’Ecole française. A Ispahan, Mortezâ Berkhadi, un de ses anciens élèves, continue d’exposer ses toiles dans sa Galerie Classique près du grand hôtel Abbâssi.

Illustrateur d’ouvrages pour enfants

Le bazar d’Ispahan

A ce jour, Alain Bailhache a édité plus d’une vingtaine de livres pour enfants. Son premier ouvrage, intitulé Bâbâ Barfi (Le Père de neige) a été publié à Téhéran en 1971. Plusieurs fois réédité, il a été tiré à 300 000 exemplaires. Entre 1972 et 1975, il réalise l’architecture et la décoration de deux bibliothèques pour enfants, l’une située à Karaj, dans la banlieue ouest, l’autre dans le sud de Téhéran, matérialisant ainsi l’intérêt qu’il porte à la littérature enfantine.

Les trois cheveux d’or (Seh tâ mou-ye talâ’i), publié à Téhéran en 2000, est un conte persan, dans la plus pure tradition des contes de fées. Il met en scène un roi qui se perd dans la forêt alors qu’il est à la chasse. Hébergé dans l’étable d’une famille de paysans la nuit même où la femme de la maison met au monde un garçon, il entend les fées prédire que cet enfant épousera la fille du roi. De retour chez lui, il apprend que sa femme a mis au monde une petite fille. Il fera tout pour empêcher que la prophétie des fées se réalise. Il essaiera en vain de faire tuer le garçon puis lui confiera une mission quasiment impossible à réaliser, mais le garçon, aidé par les fées, saura surmonter toutes les difficultés pour la mener à bien. Puis il épousera la fille du roi.

Les trois cheveux d’or (Se ta mou-ye talâyi)

L’album intitulé Do Doust (Les deux amis), dont il a créé illustrations et textes manuscrits en français et en persan, a été présenté lors de séances de dédicace, à la Foire internationale du livre de Téhéran au printemps dernier. Publié en 2007 par Kânoun, premier éditeur d’Etat de livres pour enfants, cet ouvrage est emblématique des relations que l’auteur entretient avec l’Iran. Il met en scène deux jeunes garçons, l’un iranien et l’autre français, où chacun découvre le pays de l’autre. Les paysages de Bretagne et la musique occidentale font écho à la musique et aux paysages iraniens. Ce récit fut inspiré à leur auteur par un voyage entrepris il y a trente ans à travers l’Iran avec un ami de Téhéran. Initialement édité en 3 000 exemplaires, il vient de faire récemment l’objet d’une réédition.

Signature d’Alain Bailhache

Toujours actif et curieux, Alain Bailhache prévoit, pour les mois à venir, de participer au Salon de la Marine 2009-2010 à Paris et d’effectuer son voyage annuel en Iran, d’où il espère rapporter encore quelques aquarelles inédites des déserts iraniens.

Liste des publications d’Alain Bailhache :

Ouvrages édités en France :

1995 Paris-Bretagne-Iran, itinéraire d’un peintre – J.P. Bihr Editions

1998 Chateaubriand, Terres et demeures d’Outre-temps. Texte Bernard Heudré (historien). 60 illustrations - J.P. BIHR Editions

2001 Félicité de Lamennais. 50 illustrations - J.P. BIHR Editions

2007 L’épopée des Malouinières, au pays de Saint Malo, Comme un rêve de pierres, ils bâtirent ces demeures – Texte de Gilles Foucqueron, illustré par A. Bailhache – Editions Cristel

Ouvrage édité en Iran :

1996 Ispahan, l’espace voilé du désir – Editions Fareng Sara Yassavoli - Téhéran

Contes illustrés pour enfants, édités en Iran :

Aux Editions du Kânoun à Téhéran (Editeur d’Etat) :
Le père de neige (Bâbâ Barfi) – Le berger de la mer (Tchoupân-e daryâ’i) – L’Espoir du chardonneret (Arezouyi sohreh) - La goutte de rosée (Bârân-e Shabnam)– La petite fille et la fleur de narcisse (Dokhtar va gol-e nargues) - L’Etoile (Setâreh) - Les deux amis (Do Doust)

Aux Editions Shabaviz (Editeur privé) :
Le jeu d’Echecs (Dânâyé dânayân) – La petite gazelle (Ahou koutchoulou) - Le batelier d’Anâhid (Kashtirân-e ânâhid) - Les trois cheveux d’or (Seh tâ mou-ye talâ’i) – Vert et noir (Sabz va siâh) – Le page du marchand (Qolâm-e bâzârgan) – L’eau de source de vie (Ab-e hayat) – La forêt (Djangal) – Le chat (Gorbeh)– Le meunier et la sirène (Asiâbân va dokhtar-e daryâ)– La huppe (Poupou)– Le lièvre et le loup (Khargoush va gorg)– Le hibou (Joqd) - L’histoire du désert (Dâstân-e kavir) - La montagne de glace (Kouh-e yakhi).

Expositions des œuvres d’Alain Bailhache :


1968 Galerie Seyhoun à Téhéran

1971-79 Institut français de Téhéran

1972-78 Hôtel Hilton à Téhéran

1980-84 Hôtel Méridien à Paris

1982 Centre culturel "Les Fontaines" à Chantilly

Depuis 1978 Librairie du Môle à Saint-Malo – 12 rue de Dinan – Exposition permanente

1982 & 1984 Rabat au Maroc

1987 Grand prix du concours de peinture de la ville de Dinan

Depuis 1988 Exposition bisannuelle du Salon de la Marine à Paris

1989 Premier prix au 40e salon national des Armées à l’Orangerie du Palais du Luxembourg à Paris

1989 Université d’Architecture de Téhéran et Beaux-Arts d’Ispahan

1990 Galerie des Orfèvres à Paris

1991-1993 Médaille d’or pour des illustrations de livres pour enfants - Téhéran

1993 Galerie Classique à Ispahan

2002 Galerie Rochebonne à Paris

2005 Centre culturel d’Iran, rue Jean Bart à Paris


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