N° 43, juin 2009

Le doute méthodique de Descartes
garant de la véracité épistémique


Mohammad-Javad Mohammadi


Descartes a explicitement annoncé sa volonté de fonder sa philosophie sur une base solide et inébranlable : "[…] tout mon dessein ne tendait qu’à m’assurer et à rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc ou l’argile." [1]

Dès lors, l’acte fondateur de la philosophie cartésienne devient le doute, mais un doute métaphysique à valeur méthodique et épistémique. Un doute épistémique est pour Descartes une condition pour obtenir une connaissance certaine. Pour atteindre la connaissance indubitable, il faut selon Descartes se défaire pour une fois de toutes ses connaissances antérieures. Le philosophe décide de faire porter son doute sur tout :

"Je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensais qu’il fallait […] que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fut entièrement indubitable." [2]

Il commence d’abord par le corps humain et l’illsion que peuvent nous donner les sens. Descartes doute donc avant tout de la réalité des choses sensibles. Personne ne conteste le fait que la vue, le toucher, l’ouïe, l’odorat, et le goût ne soient pas fiables et qu’ils puissent nous tromper : "Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer." [3]

Nous n’avons de contact avec les objets extérieurs à notre esprit qu’à travers nos sens. Le monde qui nous entoure se réduit alors à nos sensations. Or les sens ne reflètent pas toujours la réalité, nous en avons suffisamment l’expérience. Néanmoins, si les objets sensibles ne sont pas réels, "ils ne peuvent être formés qu’à la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable." [4] Descartes en vient alors à la considération des nombres et des figures, en un mot, des réalités mathématiques. Or, Descartes met les raisonnements mathématiques sur le même plan que le rêve.

Dans l’état de rêve, nous prenons tout un monde imaginaire pour le monde réel. En évoquant l’idée du rêve, Descartes met en cause même les certitudes mathématiques. Qu’est-ce qui peut nous assurer que tout ce qui nous entoure comme réalité physique ou mathématique, ne soit pas un rêve ?

"[…] et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes." [5]

Descartes invoque également une raison générale à savoir le fait que les hommes se trompent aussi dans leur raisonnement mathématique :

"Et parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étais sujet à faillir autant qu’aucun autre." [6]

Dans la "méditation quatrième" des Méditations métaphysiques, il porte encore plus loin son analyse et envisage la possibilité d’un Dieu trompeur. Il suppose également à la fin de la méditation première l’hypothèse d’un mauvais génie qui aurait employé sa ruse pour nous tromper :

"Je supposerai donc qu’il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. Je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucuns sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses." [7]

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René Descartes
Frans Hals

Descartes ne croit pas réellement en l’existence d’un malin génie mais pose cette hypothèse comme un moyen de douter. Le doute hyperbolique cartésien n’est pas de nature sceptique mais de nature méthodique et veut la suspension volontaire de tout jugement, l’élimination de toute connaissance probable, afin de préparer les voies de la certitude :

"Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement. C’est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne point recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu’il soit, il ne pourra jamais rien imposer. Mais ce dessein est pénible et laborieux, et une certaine paresse m’entraîne insensiblement dans le train de ma vie ordinaire. Et tout de même qu’un esclave qui jouissait dans le sommeil d’une liberté imaginaire, lorsqu’il commence à soupçonner que sa liberté n’est qu’un songe." [8]

Enfin, Descartes arrive à une certitude inébranlable. En effet, si on peut douter de ce que les cinq sens nous transmettent, des raisonnements mathématiques, de nos rêves, nos pensées et nos préjugés, il y une seule chose dont ne peut en aucune manière douter : que l’on est en train de douter. Au moment où je doute de tout, je suis assuré de la pensée qui doute. C’est le fameux Je pense donc je suis du Discours de la méthode, le cogito ergo sum des Principes :

"Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais." [9]

Je pense donc je suis devient ainsi le premier principe de la pensée cartésienne car la certitude fondamentale dont on ne puisse douter, c’est le moi doutant. La pensée qui se déploie en doutant, se prouve son existence.

S’il ne reste rien de certain parmi les connaissances que je tenais pour certaines, si ma croyance en mon corps, en mes sens, et en mes certitudes mathématiques, est tombée sous le coup du doute, et enfin si un malin génie agit sur le contenu de mes pensées, en les rendant fausses, le fait qu’ils m’apparaissent douteux, à moi, en tant qu’une chose pensante est indubitable :

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Cogito ergo sum, sculpture de Pepe Antonio
Artline.ro

"Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain. Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu ou quelque autre puissance, qui me met en l’esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être, que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens, ni aucun corps ; j’hésite néanmoins : car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens, que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucun esprit, ni aucun corps ; ne me suis-je donc pas persuadé que je n’étais point ? Non certes, j’étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses : enfin il faut conclure, et tenir pour constant, que cette proposition, je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit." [10]

Néanmoins, ce que le cogito de Descartes prouve comme la première évidence n’est pas un moi corporel et matériel mais un moi immatériel et pensant.

Pour affirmer son Je pense donc je suis, Descartes n’a pas besoin de prouver l’existence du corps car il sépare le corps et la pensée. C’est l’âme qui pense et non pas le corps, car la notion que j’appréhende de moi, à travers le cogito, n’emprunte rien aux attributs du corps tels la figure et l’étendue. "C’est l’âme qui sent et non le corps dit-il dans son Dioptrique, et encore, ce n’est point l’œil qui se voit lui-même ni le miroir, mais bien l’esprit, lequel seul connaît et le miroir, et l’œil, et soi-même." [11] Le cogito cartésien annonce donc la distinction de l’âme et du corps, comme deux substances séparées :

"Puis, examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps, et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse ; mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point ; et qu’au contraire de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j’étais ; au lieu que si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison de croire que j’eusse été ; je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui, et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est." [12]

En analysant cette première certitude qu’est Je pense donc je suis, Descartes essaie d’obtenir le critère de la certitude. Le plus grand privilège de l’idée du moi pensant, de cette conception de l’entendement est la clarté et la distinction. Descartes fait ainsi de la clarté et distinction, les seules règles de la vérité. L’idée qui est immédiatement présente à l’esprit, qui se manifeste à lui au sein d’une intuition directe, est une idée claire. Il est intéressant que certains spécialistes de Descartes définissent, selon ce critère, la connaissance intuitive de Descartes comme "la constatation d’une présence" [13].

Notes

[1Descartes, René, Discours de la méthode, op. Œuvre et lettres, Paris, Gallimard, 2004, p. 145.

[2Ibid., 147.

[3Ibid.

[4Descartes, René, Méditations métaphysiques, Œuvre et lettres, Paris, Gallimard, 2004, p. 269.

[5Descartes, René, Discours de la méthode, op. cit.

[6Ibid.

[7Descartes, René, Méditations métaphysiques, op. cit., p. 272.

[8Ibid.

[9Descartes, René, Discours de la méthode, op. cit., 147.

[10Descartes, René, Méditations métaphysiques, op. cit., 274.

[11Descartes, René, Méditations métaphysiques, Objections et réponses, op. cit., p. 810.

[12Descartes, René, Discours de la méthode, op. cit., p. 148.

[13Guenancia, Pierre, Lire Descartes, Gallimard, 2000, p. 154.


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