N° 43, juin 2009

Le luth fou (Épisode n° 16)

Sur le seuil de l’antre du géant invisible


Vincent Bensaali


Cette fois, en s’inclinant face à une porte ouverte, un vide, il lui semble que son geste est probablement plus juste...

Hosayn revient. Il est accompagné par une vieille femme qui embrasse aussitôt les joues de Lalla Gaïa, comme si elle était sa petite fille. En dehors du « salam », aucun mot n’est échangé, les choses sont évidentes, ce n’est pas ici un lieu pour les paroles inutiles… La vieille dame part sur la droite, Lalla Gaïa la suit. Elles passent devant un portail monumental dont les faces intérieures sont recouvertes de cuivre doré, menant au secteur des hommes. Au niveau du centre du portail, la vieille dame s’arrête, se tourne vers la droite, s’incline profondément et respectueusement. Lalla Gaïa a vu les gens faire ainsi, y compris dans la ville, lorsqu’ils traversent les avenues menant directement au sanctuaire, aussi, elle fait de même. Cela lui cause une étrange impression : en s’inclinant respectueusement face à une grande porte, il lui semble qu’elle fait montre d’un profond respect face à un géant invisible… Pourtant, rien en elle ne lui dit que le geste est ridicule. Avant cela, elle n’avait fait que s’incliner devant elle-même, devant ses propres désirs, et devant des êtres et des obligations qui ne sont en réalité que des conventions, pourtant, elle n’a jamais trouvé à y redire… Cette fois, en s’inclinant face à une porte ouverte, un vide, il lui semble que son geste est probablement plus juste : tout d’abord il ne profite à personne, et puis, il la fait se tourner vers une réalité qui la dépasse, qui l’englobe, qu’elle perçoit sans pouvoir la voir, et qu’elle situe plutôt, au fond de soi peut-être, et qu’elle se représente en même temps à l’extérieur comme un géant invisible…

De nouveau, elle voit ses mains, elle voit le mur, qui continue de se rapprocher...

Longeant le mur de la cour, elles entrent par la porte située dans l’un de ses coins et s’immiscent dans le dédale des couloirs et des salles. Des pièces anciennes, voûtées, parcourues par de larges piliers, s’ouvrent de part et d’autre. Des gens portant les habits des campagnards s’y reposent, y prient. Virant à droite, elles empruntent une large allée intérieure soudain ouverte en son milieu par un grand escalier menant au sous-sol. Elles prennent l’escalier. Au bas de celui-ci apparaît un vaste espace composé de plusieurs volumes. La vieille femme se tourne vers la droite et s’incline une nouvelle fois. Lalla Gaïa avec elle. Elles font quelques pas puis l’iranienne s’arrête, retenant Lalla Gaïa par le bras, puis elle sort son livre d’invocations et tandis qu’elles se trouvent côte à côte, droites, la tête baissée, elle se met à réciter en psalmodiant une longue série de salutations en langue arabe : « … Que le salam soit sur toi ô héritier d’Abraham, que le salam soit sur toi ô fils du Prince des martyrs, que le salam soit sur toi ô Flambeau de la guidance, que le salam soit sur toi ô Maître des cœurs… » Se déroule une longue litanie ponctuée par les mots « As-salamo ‘alayka / le salam soit sur toi », à chaque fois suivis par une des caractéristiques de l’Imâm. Hosayn avait expliqué à Lalla Gaïa que la tombe de l’Imâm Rezâ se trouve à une dizaine de mètres au-dessous du niveau du sol de la salle du tombeau, ainsi, les voilà plus près de la tombe proprement dite que les gens qui, au-dessus, se ruent les uns sur les autres afin de tenter de toucher la superbe clôture d’argent recouvrant une pierre tombale en réalité symbolique… Alors Lalla Gaïa, tournée vers le mur de marbre qui lui fait face, et auquel elle attribue la présence de l’Imâm Rezâ, celui-là même qui attire les cœurs, les faisant venir des confins du monde, se laisse porter par les éloges que récite sa compagne, s’y associe, s’y coule, les amène sur ses lèvres au fur et à mesure qu’elle les entend, et peu à peu, s’évanouit à la conscience de soi… Dans ce tchador qui de toute façon a gommé tout ce qu’elle avait de particulier, de différent, de notable, elle n’est bientôt plus qu’un souffle, le souffle d’un cœur rendu ardent par les éloges qu’il entend, qu’il prononce et qui le font s’aplatir face à celui auquel elles sont adressées. Là disparaît le décalage entre sa vision extérieure de l’endroit, des gens qui s’y trouvent, et son ressenti intérieur tendu vers le cœur du lieu : l’endroit perd de sa consistance, les gens s’évanouissent progressivement à sa conscience, elle se trouve au seuil de l’antre du géant invisible, elle est assise sur la voix dont elle ne sait plus si elle l’entend ou si elle la produit, son corps – ou sa conscience ? – en est soulevé, elle avance vers le mur, elle ne sait si c’est elle qui s’en approche ou si c’est lui qui vient à elle, ou même si c’est le mur qui se déplace en elle, le sol et le plafond perdent leur réalité, ainsi que tout ce qui était autour d’elle, il n’y a plus qu’un mur infini de marbre lumineux, le tissu noir de son tchador suspendu dans un vide qui la transperce, et ses deux mains qui vont se poser sur ce mur, juste devant elle… Le mouvement devient considérablement lent, les quelques centimètres qui la séparent du marbre semblent ne pas vouloir être franchis, elle ressent comme un écrasement, une pression énorme, comme si son corps voulait entrer dans un atome… Les repères ont tous disparu, le temps s’est élargi à son comble, la matière s’est pour sa part réduite à sa densité la plus grande, regard intérieur et vision extérieure se confondent, un grand inconfort écrase sa conscience, comme une douleur qui ne crie pas, qui ne se sait ni réelle ni rêvée. Comment tout cela va-t-il finir ? Ce mouvement comporte-t-il une fin ? Quelle va être la délivrance ? Il lui semble maintenant être tel un atome, comme une boule de métal lourd, extrêmement dense, qui roule sur un infini absolument plat. Est-ce le mur, qui de vertical est devenu horizontal ? Elle a peur. Va-t-elle être indéfiniment cette boule dense qui roule, sans jamais plus pouvoir s’arrêter, sans jamais plus rencontrer d’obstacle ? Soudain, c’est comme un tourbillon, un fouillis de lumière, une souffrance pire encore, car il n’est même plus de bille, même plus de surface, même plus de roulement, c’est une désintégration ! Pourtant, au fond d’un désarroi violent, qui semble vouloir s’apprêter à imploser à lui-même, elle réalise qu’une chose est restée constante depuis que cela a commencé : son regard, sa vision, même si elle ne savait plus si elle voyait ou si elle était vue… Cette pensée la délivre, là où elle allait se trouver broyée en une multitude de particules. De nouveau, elle voit ses mains, elle voit le mur, qui continue de se rapprocher. Au moment où ses mains auraient dû finalement le toucher, voici qu’il s’ouvre !

Le plan vertical laisse de nouveau la place à un sol horizontal, sur lequel apparaissent bientôt des gens, des pèlerins. Lalla Gaïa retrouve soudainement la conscience de son corps. Elle marche. Elle se trouve dans une grande salle, elle croise des hommes et des femmes, mais au fur et à mesure qu’elle récupère ses repères, il lui semble qu’il se passe quelque chose d’étrange. Ce sont les vêtements des pèlerins. Les femmes ont toutes des tchadors arabes, de couleurs différentes, et portent le niqâb qui voile leur visage, tandis que les hommes portent tous des turbans, aux couleurs variées également, et certains ont une épée à leur ceinture ! Elle sort dans la cour, et ne parvient pas à comprendre ce qui est arrivé aux gens. Et où est la dame qui l’accompagnait ? Où est Hosayn ? Elle se retourne et là manque de tomber à la renverse : ce n’est plus une coupole d’or qui domine le sanctuaire, mais deux ! Instinctivement, elle porte les mains à son visage, à sa poitrine, à sa tête. Elle regarde ses mains. Rien d’anormal. Mais que s’est-il passé ? Elle n’est plus à Mashhad ! Le seul sanctuaire à deux coupoles qu’elle connaît est celui de Baghdâd, dans le quartier de Kadhimayn, celui-là même qui abrite les tombeaux du père et du fils de l’Imâm Rezâ, les Imâms Kâdhim et Jawâd ! Or elle n’est jamais allée à Bagdad ! Et ces tenues que portent les gens ? On ne s’habille plus ainsi aujourd’hui ! Est-ce un Ta’zieh [1] géant qui est organisé ici aujourd’hui ?

Notes

[1Théâtre traditionnel chiite rejouant la passion de l’Imâm Hossein.


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