N° 54, mai 2010

Les tribus nomades et la politique


Alirezâ Goudarzi
Traduit par

Babak Ershadi


Au cours de l’histoire de notre pays, les tribus nomades ont toujours constitué une réserve de soldats et de guerriers pour défendre le territoire iranien face aux assauts des puissances étrangères. Les hommes des tribus nomades mettaient ainsi leur force de combat à la disposition des rois et des pouvoirs politiques. Le nomadisme a donc eu une importance à la fois économique, politique, défensive et militaire tout au long de l’histoire de l’Iran.

Avant l’accession au pouvoir de la dynastie des Pahlavis au début du XXe siècle, le pouvoir, dans la plupart des dynasties anciennes de l’Iran, reposait sur la base d’une structure tribale, et ce tant avant la période islamique (les Achéménides, les Arsacides ou les Sassanides) que pendant la période islamique (les Ghaznavides, les Seldjoukides, les Zends, les Qâdjârs, etc.) Ceci étant dit, la stratégique générale des pouvoirs politiques consistait souvent à renforcer la position des tribus sédentaires et/ou nomades, ainsi qu’à encourager leur contribution aux structures sociales, politiques et économiques de l’Etat. A ce propos, M. Zibâkalâm écrit : « Un regard plus profond sur l’histoire de l’Iran nous montre que les unions et les désunions des tribus nomades et du pouvoir politique ont toujours été un élément décisif dans la vie politique et les rapports de force en Iran. »

Au cours de l’histoire de l’Iran, les tribus nomades ont ainsi constitué une réserve de soldats et de guerriers pour défendre le territoire iranien face aux différentes invasions. Sur le plan économique, la société iranienne était essentiellement fondée sur les activités liées à l’agriculture et à l’élevage, ce qui accentuait évidemment le rôle des tribus nomades sur la quasi-totalité du territoire iranien.

Avant l’apparition de la dynastie des Pahlavis, l’Etat – dans le sens traditionnel du terme – n’était en réalité qu’une tribu élargie, composée de plusieurs tribus et clans. C’est la raison pour laquelle la structure de l’Etat fut souvent une structure tribale, reproduisant la hiérarchisation du pouvoir et définissant les rapports de force dans une perspective traditionnelle propre à la vie tribale et clanique. Dans ce contexte particulier, le roi fédérait les différentes forces politiques du pays, à l’instar d’un khân (chef de tribu) qui réunissait les différents clans d’une tribu. La différence entre le roi et le khân provenait du fait que, par les pouvoirs et les prérogatives qu’il avait acquis, le roi devait être en mesure de se faire obéir par les autres tribus. A de nombreuses périodes de l’histoire iranienne, l’Etat ne posséda guère une armée régulière permanente. Par conséquent, lorsqu’une guerre se déclenchait, le roi exigeait des différentes tribus et clans de remettre à sa disposition un nombre donné de « soldats ». Ce quota était fixé sur la base des relations et des rapports de force entre l’Etat et chacune des tribus. Ce système de recrutement tribal créa parfois de grands embarras pour le pouvoir central, lorsque les relations entre le roi et un chef de tribu étaient perturbées pour différentes raisons.

Abdolhossein Mirza Farmânfarmâ gouverneur de Fârs en compagnie du commandant en chef des troupes anglaises postées dans le sud de l’Iran. Au centre Ebrâhim Khân Ghavâm

A partir du XIXe siècle, les puissances colonialistes britannique et russe développèrent progressivement leur influence politique sur l’Iran. Au même moment, la corruption et l’incompétence de la cour des Qâdjârs rendirent le pays de plus en plus vulnérable face aux puissances étrangères qui saisissaient la moindre occasion pour s’immiscer dans les affaires intérieures de l’Iran.

Poursuivant la doctrine de Pierre Ier le Grand, la Russie tsariste mena une politique expansionniste visant un accès territorial aux eaux chaudes du sud, d’où le déclenchement de plusieurs guerres russo-iraniennes à l’époque du roi Fath Ali Shâh à l’issue desquelles les Russes réussirent à annexer à leur empire une grande partie des régions septentrionales de l’Iran. Pour arriver aux eaux chaudes du Golfe persique et de l’Océan indien, les Russes devaient occuper le territoire iranien dans sa totalité, mais ils se heurtèrent à un obstacle majeur car leur stratégie était en conflit avec les intérêts de la plus grande puissance colonialiste de l’époque, à savoir les Britanniques, qui avaient une présence et une influence considérable dans le Golfe persique et l’Océan indien. Au cours du XIXe siècle, l’Iran prit une importance stratégique toute particulière aux yeux des colonialistes britanniques qui voulait conserver à tout prix leurs intérêts aux Indes. Pour protéger les Indes face à la convoitise des autres puissances colonialistes de l’époque, les Britanniques voulurent transformer l’Iran en une zone d’influence afin que le vaste territoire iranien devienne un barrage solide en particulier face aux Russes. Pour exercer un maximum de pressions sur l’Etat iranien, les Britanniques décidèrent de mener une politique d’influence et d’instrumentaliser les tribus nomades en les armant et en les encourageant à se révolter contre le pouvoir central et les rois qâdjârs. Les Britanniques voulaient ainsi faire comprendre à la cour que les Qâdjârs ne pouvaient plus contrôler le pays sans le soutien de Londres. Dépourvue d’une véritable assise populaire, la dynastie qâdjâre fut obligée de se soumettre à la volonté des étrangers à qui elle accorda différentes concessions, tant aux Britanniques qu’aux autres Européens, au travers de la conclusion de traités et de contrats souvent humiliants et très défavorables à l’Iran. Avides de pouvoir et d’intérêts immédiats, les chefs de tribu se mirent progressivement au service des intérêts des puissances étrangères.

La Révolution d’Octobre en 1917 mit fin au régime tsariste en Russie. Très vite, les impérialistes britanniques, qui craignaient la propagation rapide du bolchevisme et du communisme dans les pays voisins de l’Union soviétique, décidèrent de changer leur stratégie dans des pays comme l’Iran afin d’empêcher son basculement dans le camp communiste. Si les impérialistes européens souhaitaient auparavant affaiblir le pouvoir central des Qâdjârs afin que le terrain soit favorable à la réalisation de leurs objectifs régionaux, ils comprirent rapidement qu’après l’avènement du bloc communiste en Russie, il leur faudrait désormais encourager la formation d’un pouvoir central fort afin d’empêcher la contamination communiste. C’est la raison pour laquelle, à partir de la Révolution de 1917, les Britanniques préférèrent désormais soutenir la centralisation du pouvoir en Iran.

A cette époque, l’Iran avait vécu depuis une quinzaine d’années l’expérience de la Révolution constitutionnelle et la création d’un régime parlementaire. Les colonialistes britanniques soutinrent alors l’accession au trône de Rezâ Khân pour mettre fin à la vie de la dynastie des Qâdjârs et instaurer une dictature policière et militaire en Iran. Le roi Rezâ Pahlavi régna pendant vingt ans, d’abord comme ministre de la guerre, ensuite au poste de Premier ministre, et enfin comme monarque. S’appuyant sur 7 000 cosaques iraniens, 12 000 gendarmes et une armée moderne de 40 000 effectifs, Rezâ Pahlavi concentra ses efforts sur l’anéantissement du pouvoir des chefs de tribu en vue de renforcer le pouvoir central. A ce propos, l’historien Abrâhamiân écrit : « La nouvelle armée de Rezâ Shâh a procédé avec succès à une série d’opérations contre les tribus et les nomades insurgés. En 1922, l’armée a lancé une offensive contre les Kurdes en Azerbaïdjan de l’ouest, une autre contre les nomades Shâhsavan en Azerbaïdjan de l’est, et contre les nomades de Kohgilouyeh dans la province du Fârs. En 1923, les forces de l’armée et de la gendarmerie s’en sont prises à la tribu kurde des Sandjâbis à Kermânshâh. En 1924, Rezâ Khân a donné l’ordre de mener une offensive contre les tribus baloutches dans les régions du sud-est iranien, et contre les clans lors de l’ouest. Un an plus tard, en 1925, l’armée a attaqué les tribus turkmènes dans la province du Mâzandarân, les Kurdes au Khorâssân, et les tribus arabes du Khouzestân qui s’était réunies autour du Shaykh Khaz’al. »

Quelques uns des khâns du Fârs dans les années 30
De droite à gauche : Ahmad ’Ali Esfandiâri (tribu Bâsseri), Mahmoud khân Farahmand (5e personne, tribu Bâsseri), Ardavân khân Fathi Nejâd (dernière personne, tribu Jâvid Mamassani)

Rezâ Khân a réalisé la même politique vis-à-vis de la tribu Kalhor. Après la mort de Dâvoud Khân (Sardâr Mozaffar) tué dans une bataille contre les forces gouvernementales, son fils, Soleymân Khân (Amir A’zam) lui succéda à la tête de cette tribu. Lors d’un voyage du dernier roi qâdjâr, le jeune Ahmad Shâh, à Kermânshâh, Soleymân Khân demanda au jeune roi de lui permettre d’arrêter Rezâ Khân, alors ministre de la guerre, qui accompagnait le roi pendant ce voyage. Le roi refusa de livrer son ministre de la guerre au chef de la tribu Kalhor qui voulait venger son père tué par les soldats de Rezâ Khân.

Après avoir détrôné Ahmad Shâh en 1925, Rezâ Khân décida d’en finir une fois pour toutes avec la tribu Kalhor. Soleymân Khân mourut trois ans avant l’accession de Rezâ Khân au trône. Un neveu de Soleymân Khân, Abbâs Khân Qobâdiân, lui succéda à la tête de la tribu Kalhor. Rezâ Khân lui donna l’ordre de venir vivre à Téhéran. Le chef de la tribu Kalhor dût ainsi rester à Téhéran, près de la cour des Pahlavi, jusqu’en 1941. Rezâ Shâh exila les autres membres de sa famille à Sarakhs, Mashhad, Shirâz et Bodjnourd, afin de les empêcher de pouvoir conspirer contre lui pour venger Dâvoud Khân, ancien chef de leur tribu. En vue de modifier la structure de la tribu Kalhor, Rezâ Khân nomma Ali Aghâ Khân A’zami, l’un de ses proches amis, à la tête des tribus nomades des régions occidentales du pays. Pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque Rezâ Shâh fut obligé d’abdiquer en faveur de son fils Mohammad Rezâ en 1941, les hommes de la tribu Kalhor assassinèrent Ali Aghâ Khân A’zami à Kermânshâh. Abbâs Khân Qobâdiân rentra alors d’exil et redevint le chef de la tribu Kalhor.

En tout état de cause, la politique de Rezâ Shâh avait sonné le glas de l’influence des tribus sédentaires et nomades dans la vie politique du pays. Rezâ Shâh Pahlavi, issu d’une famille paysanne de la province de Mâzandarân, fut le fondateur d’une dynastie royale qui, contrairement aux traditions politiques de l’Iran, n’était basée sur aucune dépendance tribale. De par sa politique de main de fer, d’exil forcé et collectif des tribus, et d’élimination des chefs de tribu, Rezâ Shâh asséna un coup fatal à la structure sociale de la plupart des grandes tribus nomades de l’Iran. Son objectif politique était d’affaiblir les tribus en faveur du renforcement du pouvoir central, mais sa politique eut de graves conséquences sociales et culturelles sur l’organisation sociale des grandes tribus nomades d’Iran.


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