N° 54, mai 2010

Le nomadisme, un mode de vie ancestral au sud-ouest de l’Iran


Djamileh Zia


L’étude du nomadisme en Iran intéresse les chercheurs parce que le nombre de personnes ayant ce mode de vie en Iran était important jusqu’à il y a peu, et parce que les tribus nomades ont influencé la vie politique de l’Iran tout au long de l’histoire. L’un des aspects étudié dans ce domaine est le nomadisme au cours de la préhistoire et de l’Antiquité. Les archéologues estiment que le nomadisme a débuté au sud-ouest de l’Iran au cours du Ve millénaire av. J.-C. et a joué un rôle décisif dans la création des Etats primitifs dans cette région.

Les textes des auteurs grecs à propos de l’Empire achéménide

Les Perses et les Mèdes, ces tribus indo-européennes qui se sont installées dans les régions septentrionale et méridionale des montagnes Zâgros au cours du IIe millénaire av. J.C. et y ont créé des Etats, étaient des nomades à l’origine. On considère que l’Empire achéménide a été fondé en 550 av. J.-C., lorsque Cyrus II (Cyrus le Grand), roi d’Anshân, [1] conquit les territoires mèdes et unifia ainsi les Etats mède et perse.

La description d’Hérodote à propos de la société perse à l’époque achéménide montre clairement que celle-ci était une société tribale. Chaque tribu était formée de plusieurs clans, et chaque clan était un groupe de familles. Les Perses appelaient la tribu zantu, le clan vi , et la famille Nmana. [2] Chaque tribu avait un chef appelé zantupati. L’existence de noms pour désigner ces subdivisions montre qu’elles étaient bien enracinées dans la culture des Perses. Le nom attribué à une tribu ou un clan était également le nom du territoire où ce groupe vivait ; la Perse était donc répartie entre les clans et les tribus, avec des délimitations assez précises. Par exemple, les rois achéménides étaient issus du clan des Achéménides de la tribu des Pâsârgâdes. Ce nom désignait à la fois la tribu dont les rois achéménides étaient issus, et la région où cette tribu vivait. [3] Les rois achéménides gardèrent eux-mêmes un mode de vie semi-nomade tout au long des deux siècles pendant lesquels ils régnèrent, en changeant de capitale en fonction des saisons. [4]

Tentes des nomades dans les montagnes Zâgros

Hérodote écrit que parmi les tribus perses, certaines (les Panthialéens, les Dérousiens, les Germaniens) étaient des cultivateurs, et d’autres (les Daens, les Dropiques, les Sagartiens) étaient des nomades. [5] Hérodote évoque également les tribus montagnardes vivant dans le Zâgros. Il s’agit des Mardes et des Ouxiens. Arrien décrit les Ouxiens ainsi : « Ils n’ont ni argent ni terre cultivable ; ce sont pour la plupart des pasteurs ». [6] La première rencontre d’Alexandre avec les Ouxiens a lieu en 331 av. J.-C. dans les montagnes Zâgros, quand l’armée macédonienne, s’acheminant vers la Perse après avoir conquis Suse, est face à la première véritable opposition militaire après la défaite des Perses à Gaugamèles. Pierre Briant rappelle que selon Quinte-Curce, le pays des Ouxiens, « touche à Suse et se prolonge jusqu’au bord de la Perse » [7] et que selon Strabon – qui cite Néarque - quatre tribus vivent dans le Zâgros : « les Mardes, limitrophes des Perses, les Ouxiens et les Elyméens, limitrophes à la fois des Perses et des Susiens, enfin les Cosséens, voisins des Mèdes ». [8] Pierre Briant, après une analyse des textes grecs de l’Antiquité, conclut que les Mardes et les Ouxiens étaient des populations nomades [9] et que « l’ensemble de la population perse n’abandonna pas le mode de vie nomade ou semi-nomade. A une époque tardive encore, les sources classiques permettent de repérer plusieurs sous-groupes qui, appartenant à l’ethnos perse, pratiquent un nomadisme à court rayon d’action accompagné d’une agriculture de subsistance en fond de vallée ». [10] Les récits des Grecs à propos de la société iranienne à l’époque achéménide montrent, de façon frappante, des similitudes avec la structure des tribus nomades qui vivent encore de nos jours au sud-ouest d’Iran.

Les données archéologiques

Le problème des recherches archéologiques à propos des tribus nomades est que celles-ci ont laissé très peu de traces à cause de leur mode de vie. En général, ce n’est que par des déductions indirectes, par exemple la diminution du nombre de lieux de vie sédentaires après leur augmentation, que les archéologues font l’hypothèse de la présence de tribus nomades dans ces lieux. Par exemple, les fouilles archéologiques effectuées à Marv Dasht, dans la province de Fârs, montrent que le nombre de villages a fortement diminué vers la fin du IIe millénaire et au cours des premiers siècles du Ier millénaire av. J.-C., et n’a augmenté à nouveau qu’à partir du règne de Cyrus. Par contre, le nombre de lieux de résidence est important au Khouzestân - qui correspondait à la partie occidentale de l’Empire d’Elam - au cours de cette même période. Ces observations ont amené les chercheurs à faire l’hypothèse que les tribus perses avaient un mode de vie nomade au cours des premiers siècles du Ier millénaire, et ne se sont sédentarisées pour se vouer à des activités agricoles qu’à partir de la construction des résidences royales à Pâsârgâdes. [11]

Plusieurs autres découvertes archéologiques semblent confirmer la présence de nomades dans le sud-ouest de l’Iran bien avant l’époque achéménide. La plupart des chercheurs pensent que le nomadisme a commencé après la sédentarisation des hommes dans les villages, en particulier dans les régions où la pluviosité n’est pas très importante, ce qui est le cas des piémonts du Zâgros. Selon cette hypothèse, la population sédentaire aurait commencé à augmenter alors que les terres de ces régions étaient peu propices à l’agriculture, et cela aurait conduit une partie de la population déjà sédentarisée à élever des animaux et à adopter le mode de vie nomade pour nourrir le cheptel. Selon d’autres chercheurs, pour apprivoiser les animaux, il est de toute façon nécessaire d’avoir une vie sédentaire à minima. Ces hypothèses ont été confirmées par des fouilles archéologiques effectuées dans les régions du sud-ouest de l’Iran, qui ont montré que les villages y sont apparus il y a 9000 ans environ, et que le nomadisme y est apparu il y a 8000 ans environ. [12] Les deux sites archéologiques Hakalân et Partchineh, situés dans l’actuelle province d’Ilâm, sont deux cimetières situés dans les piémonts de la région sud-ouest du Zâgros. Les poteries trouvées dans les tombes ont permis de conclure que ces deux cimetières datent de 4700 à 4200 av. J.-C. La région où ces deux cimetières sont situés n’est pas favorable à l’agriculture, et aucune trace de ville ou de village ancien n’a été découverte à proximité, ce qui a conduit les archéologues à faire l’hypothèse que ces sites étaient des lieux d’inhumation de populations nomades. Dans ce cas, il s’agirait des plus anciens cimetières de nomades de tout le Proche Orient. Ces éléments permettent de penser que les nomades vivent dans les montagnes du sud-ouest de l’Iran depuis le Ve millénaire av. J.-C. [13] D’autres fouilles archéologiques effectuées dans le sud-ouest de l’Iran, en particulier dans les plaines de Behbahân et de Zohreh, ainsi que dans les montagnes Bakhtiâri, ont également montré que ces régions étaient peuplées par des tribus nomades au cours du Ve et du IVe millénaire av. J.-C. [14]

Le rôle des tribus nomades dans la création des premiers Etats au cours de la préhistoire

Les chercheurs pensent que les caractéristiques géographiques et climatiques du sud-ouest de l’Iran ont contribué au développement du nomadisme au cours de la préhistoire. Les archéologues utilisent d’ailleurs le mode de vie des nomades qui vivent actuellement en Iran pour créer des modèles pouvant expliquer les modifications observées sur les sites archéologiques datant de plusieurs millénaires. Leur raisonnement est que les montagnes Zâgros ont globalement les mêmes caractéristiques qu’il y a huit mille ans ; les sentiers praticables, les sources d’eau, les zones inondées pendant la saison des pluies, etc. n’ont pas changé ; les itinéraires que les tribus nomades du Zâgros utilisent de nos jours sont donc très probablement les mêmes que ceux que les nomades utilisaient par le passé. C’est ce raisonnement qu’a suivi Abbas Alizadeh, dans son rapport sur les fouilles effectuées à Tall-e Bâkoun en 1932 et 1937. [15]

Les fouilles effectuées à Tall-e Bâkoun, situé à proximité de Persépolis, ont montré la présence d’un village de 150 habitants datant du IVe millénaire av. J.-C. Le nombre restreint des habitants de ce village ne concorde pas avec les objets qui y ont été découverts, en particulier les glyptiques, qui prouvent que les habitants de ce village avaient atteint un degré d’organisation développé dans les échanges commerciaux. Les habitants de ce village avaient donc atteint un degré de civilisation que l’on observe généralement dans les villes de la plaine de Suse et de Mésopotamie. Abbas Alizadeh a émis l’hypothèse que non seulement ce village servait de lieu « administratif » pour les tribus nomades au cours du IVe millénaire, mais que les tribus nomades ont contribué à mettre en place les bases des Etats primitifs qui se sont formés dans cette région d’Iran à cette période. Penser que les premiers Etats formés dans ces régions montagneuses ont vu le jour grâce aux nomades n’est pas une idée absurde, compte tenu de l’existence d’une organisation très structurée, avec une hiérarchie stricte et centralisée au sein des tribus nomades, qui est nécessaire pour que les relations entre les membres de la tribu et avec les groupes qui lui sont extérieurs, ainsi que la migration saisonnière, se déroulent sans trop de problèmes.

Notes

[1Anshân était le nom de la partie orientale de l’Empire d’Elam. Il est désormais certain que le site archéologique de Tall-e Maliân, situé dans l’actuelle province de Fârs, correspond à l’ancienne ville d’Anshân. L’Empire d’Elam s’étendait sur tout le sud-ouest de l’Iran, et avait pour capitale la ville de Shoush (Suse). Anshân était cependant un centre important, puisque les rois de l’Empire avaient pour titre « roi de Shoush et d’Anshân ». On considère que les tribus perses, qui s’étaient installées dans le sud-ouest de l’Iran depuis plusieurs siècles et s’étaient sédentarisées au contact des habitants originaires de cette région, profitèrent de la diminution du pouvoir des rois d’Elam (à cause des guerres entre Elam et Babylone) pour prendre le pouvoir à Anshân.

[2Ces noms sont également cités dans l’Avestâ, le livre sacré des zoroastriens. Cette structuration en famille, clan et tribu existe encore actuellement dans les tribus nomades de l’Iran. Voir à ce propos Amanollahi Baharvand, Sekandar, Koutchneshini dar Iran (Nomadisme pastoral en Iran), Ed. Agâh, Téhéran, 2e édition 1991, p. 180.

[3Briant, Pierre, Histoire de l’Empire Perse, de Cyrus à Alexandre, Ed. Fayard, Paris, 1996, pp. 28-29.

[4Les quatre capitales des rois achéménides étaient Persépolis, Ecbatane (qui correspond à l’actuelle ville de Hamedân), Suse et Babylone.

[5Briant, Pierre, Op.cit., p. 28.

[6Ibid., p. 484.

[7Ibid., p. 747.

[8Ibid., p. 749.

[9Ibid., p. 484.

[10Ibid., p. 100.

[11Ibid., p. 30.

[12Amanollahi Baharvand, Sekandar, Op.cit., pp. 26-27.

[13Alizadeh, Abbas, Mansha’e nahâd-hâye hokoumati dar pish az târikh-e Fârs, Tall-e Bâkoun, koutchneshini-e bâstâni va tashkil-e hokoumat-hâye avvalieh (les origines des institutions étatiques au cours de la préhistoire en Fârs, Tall-e Bâkoun, le nomadisme ancien et la formation des premiers Etats), traduit de l’anglais par Kourosh Roustaei, Ed. Boniâd-e pajouheshi-e Pârseh-Pâssârgâd (Fondation de Recherche Persépolis-Pâsârgâdes), Marv Dasht, Persépolis, 1383 (2004), pp. 44-45. Ce livre est paru en anglais sous le titre The origins of state organization in prehistoric Fars.

[14Ibid., p. 170.

[15Il s’agit du rapport dont les références figurent dans la note 12.


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