N° 59, octobre 2010

Le voyage dans la poésie de Sohrâb*


Touradj Rahnema
Introduit et traduit du persan par

Shekufeh Owlia


Sohrâb Sepehri, cette étoile de la poésie et de la peinture persanes contemporaines, naquit à Kâshan en 1928. Grand voyageur, il parcourut l’Italie, le Japon, l’Inde, le Pakistan, l’Afghanistan, la France, la Grèce et les Amériques. Il s’était notamment donné pour mission de rapprocher les mysticismes orientaux et occidentaux. Ses poèmes, ayant pour thèmes les valeurs humaines, la solitude et la nature, ne traitent jamais de questions d’ordre politique. Étant un grand disciple de Nimâ Youshidj, il s’enthousiasmait pour les vers libres. Ses poèmes au ton fluide se rapprochent du persan quotidien et ont le mérite d’être imprégnés de métaphores innovantes et de synesthésie. Les images de nature qu’il évoque fréquemment tout au long de son œuvre puisent leurs racines dans les souvenirs d’une enfance passée à Kashân. D’après Emâmi, si le style de Sohrâb émeut à ce point, c’est que ce dernier évoque en toute simplicité des milliers de beautés et d’événements quotidiens que nous sommes enclins à oublier. La mort de la couleur (Marg-e rang) (1951), La vie des rêves (Zendegi-ye khâbhâ) (1953), L’est du chagrin (Shargh-e Andouh) (1961), Le bruit du pas de l’eau (Sedâ-ye pây-e âb) (1965), Le voyageur (Mosâfer), Huit livres (Hasht ketâb) (1976) sont quelques-uns de ses recueils. Atteint de leucémie, Sohrâb s’est éteint à Téhéran en 1980.


Et il nous faut passer
En se liant d’amitié aux horizons
Dressant quelquefois une tente dans les paroles
En mangeant tantôt des mûres sur les branches.
Je passai par le lyrisme
En saison de bénédiction
Sentant sous mes pieds, le sable.
Une femme entendit et
S’accoudant à la fenêtre, regarda la saison.
Dès le début, elle
Recueillit légèrement de sa main primitive
La rosée des minutes de la chair de la mort.
Je restai debout.
Le soleil du lyrisme brillait haut dans le ciel
Et moi, je veillais à l’évaporation des rêves
Comptant les secousses d’une plante contre la pensée
J’étais comme sans marges,
M’imaginant flotter parmi les mythes des rhubarbes
Et quelques moments d’oubli,
Représentaient notre entière existence.


Sohrâb Sepehri

La compréhension d’un poème est semblable, à bien des égards, à l’acquisition d’une langue étrangère. Si nous sommes en mesure d’apprendre une langue quelconque, c’est que notre langue maternelle et la langue en question nous révèlent, toutes deux, les secrets d’un même monde. (…) C’est par le biais de mots et de phrases que l’apprentissage d’une langue s’effectue. Nous sommes en mesure d’exprimer ce qui nous passe par la tête, ou tout au moins, de comprendre ce que les autres disent quand ils parlent une langue, uniquement lorsque nous avons bien appris toutes les expressions et les tournures de phrases. La poésie est un système doté de règles qui lui sont propres. En somme, le processus de compréhension d’un poème n’est pas bien différent d’une traduction que l’on effectuerait d’une langue à l’autre, mais afin d’en bien saisir la profondeur, il faut au préalable se plonger dans l’univers du poème en question. Il ne faut toutefois pas oublier qu’il n’existe pas un rapport d’équivalence entre les images que l’on retrouve dans les poèmes et les objets de ce monde, mais plutôt un rapport d’analogie.

Aux yeux d’un peuple qui, pour reprendre les paroles de Saadi, ne fait que manger, dormir, se mettre en colère et ne pense qu’à la volupté, le voyage ne peut être compris que dans le sens d’un déplacement physique. Chez les mystiques, toutefois, il existe un genre de voyage tout autre : il s’agit d’un voyage interne, voire d’un cheminement spirituel. Les poètes mystiques iraniens présumaient que ce cheminement comportait plusieurs étapes consécutives qu’ils nommaient « les sept villes de l’amour » qu’il fallait absolument franchir afin de rencontrer l’Aimé. ةtant donné que bon nombre de nos poètes contemporains se sont éloignés de la spiritualité, ils ne sont plus en mesure d’être les adeptes de cette voie. Il existe, heureusement, toujours des exceptions à la règle, comme, entre autres, Sohrâb Sepehri dont les poèmes portent la marque de ce cheminement. Son long poème intitulé « Le voyageur » (Mosâfer) en est un excellent exemple.

Certains critiques comme, entre autres, Mohammad Rezâ Shafi’i Kadkani sont d’avis que les vers constituant les poèmes de Sepehri forment une chaîne hétérogène. [1] Ceci est bien vrai, mais il reste à savoir pourquoi il en est ainsi. Les poèmes de Sepehri ne sont pas circulaires, mais plutôt linéaires. Ils sont telle une rivière où chacun a la possibilité de remplir sa cruche à partir d’un point quelconque. Ses poèmes, sans commencement ni fin, sont marqués par un dynamisme certain et ne font référence ni à un lieu ni à une époque précise. Sohrâb ne cherche ni à donner de conseils pratiques à ses lecteurs, ni à les juger ; il ne tâche pas non plus de tirer une conclusion quelconque de ses recherches. En d’autres mots, les poèmes de Sohrâb ne font tout simplement qu’« exister ». Son poème "Mosâfer" (Le voyageur), où l’on ne rencontre presque aucun personnage, démontre bien cela. Ce voyageur, qui entame son séjour seul, observe de près le monde, la nature et ses emblèmes en passant… passant…en passant tranquillement…

J’aimerais m’attarder un peu plus sur le poème « Le voyageur ». Au tout début, il faut dire qu’à l’encontre de tous ses autres poèmes, celui-ci est sous forme de narration et devrait, en principe, être doté d’un début et d’une fin. Mais, comme nous le verrons, la structure du poème est toute autre.

La première image que le poème nous offre est celle d’un jardin dans le nord de l’Iran :

Au crépuscule, parmi la présence des objets abattus
Un voyageur observait l’espace du temps.
Et sur la table s’étalait le brouhaha des primeurs
Du côté nébuleux de la mort.
Le vent donnait l’odeur du jardin
En offrande à la vie sur le tapis de quiétude…

Afin d’entamer une analyse approfondie de ce poème, il nous faut tout d’abord poser ces questions :

1) Quel est le trajet du voyage ?

2) Est-ce que le temps du voyage est mentionné ?

3) Dans quel but le voyage s’effectue-t-il ?

1. Le trajet du voyage :

Il débute son voyage à Jâjroud où le poète signale sa location ainsi : « Je viens du voisinage d’un arbre » (vers 314). Le lecteur pourrait alors se demander pourquoi un arbre est mentionné et ce que Sohrâb cherchait ici à suggérer.

L’arbre se trouve être non seulement le symbole de la solidité et de la stabilité, mais aussi l’emblème de l’Iran. Le poète quitte toutefois sa ville natale pour entamer un long voyage dont la première escale est Venise, ville frémissant sur l’eau. J’aimerais signaler ici que la solidité de l’arbre contraste agréablement avec la fluidité de l’eau. L’arbre symbolise, en fait, une vérité stable alors que l’eau est un symbole qui reste à être interprété.

L’escale à Venise, comme tous les autres arrêts en cours de trajet, est de très courte durée. Le voyage reprend mais le trajet n’est plus prévisible. Au cours de ce voyage subjectif, Sepehri se rend au Liban et en Iraq et observe de près, avec les enfants de ces contrées, l’écriture sur les tables de Hammourabi (ligne 317). Il tient parfois compagnie aux évêques chrétiens, traverse les tropiques, fréquente leurs habitants et passe par des régions qui « dégagent une forte odeur d’huile » (ligne 318). L’huile, les journaux et le fer symbolisent, aux yeux de notre voyageur, l’industrie et la civilisation. Dans ce « bas-monde de fer et de béton », pour reprendre les mots du poète, il recherche en vain les valeurs humaines : l’amour, la chaleur et l’affection.

2) Le temps du voyage :

Dans l’œuvre de Sohrâb, le voyage comporte deux dimensions : spatiale et temporelle. Il remonte, à titre d’exemple, au champ d’honneur des Iraniens et des Arabes, dans le cadre de la bataille d’al-Qadisiyya. Dans un passage du Voyageur, il remonte même à l’époque où le hennissement des chevaux mogols retentissait encore (vers 322), en passant pourtant par Vârânasî (vers 321) et la Route de la soie (vers 322).

Ce poème ne décrit pas simplement le voyage que l’artiste et poète entreprendrait car il s’agit, en réalité, du trajet que toute personne curieuse suivrait à travers divers âges et époques, voire à travers l’histoire toute entière. Le pèlerin n’est pas tout à fait éveillé au cours de ce voyage qui s’effectue « dans l’évaporation d’un rêve » (ligne 325).

3. Destination du voyage :

Notre excursionniste est un poète doué et perspicace, doté d’un regard auquel rien n’échappe. Il recherche partout une vérité qu’il décrit, pour reprendre ses propres termes, comme étant « l’essence secrète de la vie » (vers 318).

Mais la question primordiale reste la suivante : où est-il possible de retrouver la paix véritable et se sentir en sécurité ? Est-il même possible de réellement atteindre la sérénité ?

Afin d’être en mesure de répondre à cette question, il nous faut relire certains vers de ce poème attentivement. Sepehri, rappelons-nous, écrit : « M’imaginant flotter parmi les mythes des rhubarbes » (vers 325). Quel lien existe-t-il entre la rhubarbe et la mythologie ? Il faut noter que dans le cadre de la mythologie persane, la rhubarbe est une plante sacrée qui serait à l’origine de la création de l’homme. Mythologiques, ce furent deux tiges de rhubarbe, aux noms de Mashi et Mashiâneh, qui se rapprochèrent l’une de l’autre pour donner naissance au premier homme.

Dessin de Sohrâb Sepehri, sans titre

Bien que dans ce cas particulier, le poète fait clairement allusion à ce mythe, il passe souvent en-deçà de ce monde légendaire qu’il décrit ainsi : « Et parmi la causerie des objets/ Comme la route bordée de peupliers était claire ! » (ligne 327). Bien qu’au premier abord, l’expression « causerie des objets » semble quelque peu complexe, en réalité, Sepehri fait allusion ici à une simple vérité, celle de l’accouplement de l’homme et de la femme. Mais à quoi aboutit cet accouplement ? La réponse du poète à cette question est bien simple « la formation des feuilles » qui, compris dans le sens large du terme, fait également allusion à la naissance en ce monde. Le lecteur pourrait se demander si Sepehri cherche à aborder un problème de nature scientifique en langage poétique. Il est évident qu’il n’en est pas ainsi car, au terme d’un long voyage, le poète cherche à dire son dernier mot, qui se trouve être l’expression d’un rêve.

Dans ce cadre, il serait intéressant de faire brièvement allusion à la psychologie moderne : vous avez surement remarqué à quel point les enfants aiment se cacher dans les coffres, les commodes ou derrière les rideaux ? Vous vous souvenez peut-être même des jours de votre enfance, où vous jouiez à cache-cache ? Qu’est-ce qui explique cette recherche de l’homme pour l’isolement ? Quel instinct en est à l’origine ? Pourquoi est-ce qu’un très grand nombre de mystiques, recherchant la Vérité, préfèrent se retirer et vivre en solitaire ?

J’aimerais avancer ici une thèse qui m’est propre, sans pourtant insister à en justifier la justesse. Il semblerait que la destination véritable du poète dans ce voyage fictif soit le retour à une terre solitaire. Il rêve de retourner à un paradis perdu et à jamais interdit. C’est en ces mots qu’il l’exprime : « Traduisez mon existence pure auprès de l’arbre/ A une relation éthérée à jamais perdue » (vers 327). Le poète reformule ainsi ce que Jalâleddin Mohammad Balkhi, le Sage Rûmi, écrivait quelque sept cents ans plus tôt « Celui qui s’est éloigné de son essence/ Recherche désespérément l’âge de l’alliance ». Pour conclure, il faut dire que Sepehri a le mérite de rendre les trésors du mysticisme persan accessible à des milliers de lecteurs contemporains.

* Article paru dans le livre Ein Leben im Dienste zweier Kulturen.

Notes

[1Mohammad Reza Shafii Kadkani, Mousighi-ye She’r (La musique poétique), dixième édition, publications آgah, Téhéran 1368, p.86


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