N° 59, octobre 2010

La mort dans les Robâiyât de Khayyâm


Mahdi Banaï Jahromi
Traduit par

Babak Ershadi


Une réflexion philosophique sur la mort :

"La mort est à peine pensable : dans ce concept d’un total nihilisme, on ne trouve rien où se prendre, aucune prise à laquelle l’entendement puisse s’accrocher. La "pensée" du rien est un rien de la pensée, le néant de l’objet annihilant le sujet. (…) Dès lors, problème : en quoi peut bien consister la "méditation sur la mort" que l’on trouve chez les sages de l’Antiquité ? Le sage ne penserait-il alors à rien du tout, puisqu’il n’y a rien à penser sur la mort ? Disons que ce n’est pas une pensée claire, puisque sans matière ; mais une pensée naissante et toujours inachevée, une sorte de rêverie. Telle musique ou telle poésie va éveiller en nous une sorte de mélancolie, mais on ne sait au juste à quoi on pense – il n’y a rien là à penser.

Deux solutions possibles, faute de penser la mort : 1) penser sur la mort, autour de la mort, à propos de la mort ; 2) penser à autre chose qu’à la mort, et par exemple à la vie. (…) "On sait que la mort arrivera, mais comme on ne sait pas ce qu’est la mort, on ne sait pas, en somme, ce qui arrivera ; et de même qu’on ne sait pas quand, on ne sait pas non plus en quoi consiste ce qui va arriver, ni davantage si ce qui va arriver "consiste" en quelque chose. Le fait de la mort est certain, mais il s’en faut de beaucoup qu’il soit clair. (…)" La mort n’est pas un objet comme les autres : la mort est "presque" intelligible, mais il y a en elle un je-ne-sais-quoi atmosphérique, un résidu irréductible qui suffit à la rendre insaisissable. L’insaisissable, l’inépuisable, l’insondable de la mort sollicitent en nous un besoin insatiable d’approfondir ce qui est en quelque sorte notre mauvaise conscience. Nous avons sur la mort l’optique du spectateur, et nous sommes pourtant plongés en elle comme dans un destin exclusif de toute perspective : le centre est partout et la circonférence nulle part. La mort est donc à la fois objective et tragique."

Extraits de La mort de Jankélévitch (1977)
Source : www.philocours.com

Statue de Khayyâm

« Quand il traduisait les Robâiyât d’Omar Khayyâm, le célèbre poète anglais Edward Fitzgerald (1809-1883) n’aurait peut-être pas pensé que sa traduction versifiée de l’œuvre poétique de Khayyâm allait être rééditée 250 fois en moins d’un demi-siècle (de 1859 à 1900). Jusqu’en 1929, les Robâiyât d’Omar Khayyâm avaient été publiés 410 fois en anglais ; et près de 700 livres, essais, articles, ouvrages musicaux et théâtraux avaient été produits sur les poèmes de Khayyâm. Comme de nombreux étudiants anglais ou américains qui avaient un exemplaire de Khayyâm sur leur étagère à livres, les soldats anglais, pendant les deux grands conflits mondiaux, lisaient dans les tranchées les poèmes d’Omar Khayyâm pour mieux supporter la violence et les atrocités de la guerre. » (Gholâm Hossein Youssefi, La source lumineuse, p. 108)

Dans ce passage, le défunt Gholâm Hossein Youssefi nous donne un exemple, parmi tant d’autres, du succès et du renom mondial du grand penseur de Neyshâbour, surtout après la traduction d’une centaine de ses quatrains par le poète et traducteur anglais Edward Fitzgerald. Mais d’où vient la notoriété universellement reconnue des Robâiyât d’Omar Khayyâm près de mille ans après son époque ? Qu’a-t-il dit de si cohérent et de si conforme à la vérité pour être ainsi admiré par les générations successives à travers le monde ? A-t-il soulevé un coin du voile sur un quelconque secret de la vie ou de l’univers pour que sa poésie soit lue partout dans le monde ? Comment a-t-il réussi à éveiller dans la tête des habitants du monde une lucidité, un souci de la vérité, un sentiment de consternation et de stupeur ? Quel est le rapport entre la pensée khayyâmienne et notre vie à nous ? Pourquoi et comment l’école de Khayyâm occupe-t-elle si intensément notre esprit, comme des rêves qui hantent notre sommeil ? Il serait difficile d’apporter des réponses définitives à ces questions, et ce d’autant plus que nous ignorons les détails de la vie privée et des expériences vécues par Omar Khayyâm. Nous ne saurons peut-être jamais comment lire entre les lignes des Robâiyât pour deviner ce qui est sous-entendu de la vie et des expériences vécues d’Omar Khayyâm. En outre, nous ignorons la vision finale du grand maître de Neyshâbour sur la vie, l’univers et le sort de l’homme. Cependant, à travers les quatrains assez peu nombreux que Khayyâm nous a laissés, nous pouvons découvrir que la pensée de la mort est l’idée principale de l’école de Khayyâm, qui apparaît en filigrane dans son œuvre poétique. L’idée de la mort est omniprésente dans les Robâiyât. C’est elle qui permet au lecteur des quatrains de comprendre deux thèmes majeurs de l’école de Khayyâm : rejeter les interprétations purement rationnelles de l’existence, et profiter de la vie et de l’instant présent. Le paradoxe khayyâmien consiste à voir dans la mort à la fois un obstacle majeur de la connaissance humaine, et une condition sine qua non de la connaissance.

Sokhan-e kouzehâ (Les paroles des pots). Les Robâiyât de Khayyâm, par Rezâ Badr-os-Samâ’, 1999

Dans une première étape, la mort menace d’annihiler notre délai d’existence dans ce monde. Dès que nous prenons conscience de la faiblesse ou des maladies et handicaps physiques comme des signes, nous sentons plus profondément la menace de la mort, de la précarité et de la fugacité de l’existence. Dans ce sens, la mort fixe nos limites dans « la mer de l’existence ». La vérité indéniable de cette limite mortelle ne finit-elle pas par rendre impossible la connaissance de la signification de l’existence et de la vie ?

Nos entrées et nos sorties,
une ligne les gouverne,
C’est un cercle : on n’y saisit
ni origine ni terme ;
Et quant à savoir jamais
de quels limbes nous venons,
Vers quel gouffre nous sortons,
on ne dit que balivernes ! [1]

Khayyâm pense que la raison et la conscience de l’homme ne savent connaître de l’univers que de « longues histoires » qu’elles forgent sans respecter la vérité ! Le « vin » est le seul refuge contre ces fausses connaissances.

Nul n’est admis aux secrets
qui se trament sous le Voile,
Et de l’Ordre qui s’y crée
nul homme n’a le savoir ;
Mais il n’est point de repos,
sinon au sein de la terre.
Buvons : ce sont des mystères
qui font de longues histoires. [2]

Dans un second temps, et contrairement à son attitude initiale, Omar Khayyâm semble prendre un ton socratique dans certains de ses Robâiyât pour ne plus considérer la mort comme un obstacle devant la connaissance, mais un itinéraire vers la vérité. Cette fois, Khayyâm nous dit que c’est l’expérience de la mort qui permet de connaître la vérité. Mais hélas ! Ceux qui goûtent à la mort ne reviennent jamais pour nous dire la vérité !

Tant d’hommes ont parcouru
le chemin de longue absence !
Un seul est-il revenu
nous en faire confidence ?
A ce carrefour, hélas,
de misère et de mirage
N’oublie rien de ton bagage :
tu n’y repasseras pas [3]

Il s’agit bien là d’un âpre et pénible échec de la conscience de l’homme, qui n’arrive à connaître ni le terme de sa propre existence ni son origine. Face à cette défaite, Khayyâm sent une « fièvre profonde ». Les lecteurs de Khayyâm, à y réfléchir, le ressentent : c’est ici que réside l’origine de la consternation et de la stupeur khayyâmiennes.

Ô toi, des Quatre et des sept
fortuites combinaisons,
Toi que Sept et Quatre mettent
dans la fièvre incessamment,
Bois. Je t’ai bien dit pourtant,
et plus souvent qu’à ton tour,
Le départ est sans retour,
qui s’en va, c’est pour de bon. [4]

L’idée reçue est de croire que penser à la mort est le contraire de penser à la vie, d’autant plus que l’homme moderne se plonge dans la vie et n’a plus le temps de penser à la mort et à son destin. Omar Khayyâm s’y oppose et croit que sans penser à la mort, il serait impossible de connaître la vie. Il s’oppose ainsi à ce que la vie devienne un train-train quotidien. Dans ses Robâiyât, il met en scène le drame amer de l’existence humaine pour éveiller la conscience de ses lecteurs, pour perturber leurs illusions non fondées et pour briser leur confiance en ce monde perfide.

Le monde de Khayyâm est habité par des mortels : les crânes, les squelettes, la poussière, les cruches enterrées et déterrées… les ossements des grands rois d’antan prennent la parole pour dire aux vivants qu’ils ne seront pas vivants éternellement. La terre, la poussière et les cruches faites des os et de la chair des humains réduits en poussière sont des personnages de la tragédie khayyâmienne. Khayyâm fait parler ses personnages aux ignorants vivants qui peuplent le monde, de la vérité de la mort.

Je m’aventurai un jour
dans l’atelier d’un potier ;
J’y vis le maître à son tour
assidûment travailler :
Il pétrissait, insoucieux
pour en former col ou anse,
Le crâne vide des princes
et les phalanges des gueux. [5]

Omar Khayyâm exprime le chagrin et la pitié pour les défunts, car la mort est le sort incontournable de tous les humains.

Ce pot de terre jadis
fut un amant passionné
Dont le cœur était captif
des boucles d’une beauté,
Et cette anse qu’aujourd’hui
tu vois à son col, c’était
La main dont il caressait
le cou de sa bien-aimée. [6]

Le mérite de Khayyâm est dans son courage philosophique à assumer cette vérité tragique qu’est la mort, à accepter philosophiquement que l’origine de la vie soit inconnue à la pensée humaine, et que son terme tragique soit la mort et le retour vers le néant. Entre ces deux infinis, l’homme parcourt le chemin d’une vie imprégnée de mort d’un bout à l’autre ; et il marche sur la terre, cette source de vie faite de la poussière des morts. Avant Khayyâm, des penseurs comme Rhazès ou Abol ’Ala Maari avaient médité sur la mort et les questions fondamentales de l’existence humaine. Plus pessimiste que Rhazès, Abol ’Ala Maari, d’ailleurs contemporain de Khayyâm, croyait que la mort est le seul refuge de l’homme et le seul remède du mal qu’est la vie. Mais Khayyâm s’oppose à la vision du monde d’Abol ’Ala et face au drame de la mort et du néant, il appelle les humains à profiter de l’instant présent.

Dans un monde dominé par la mort et le néant, en l’absence de tout abri et de tout espoir, dans le deuil philosophique qui chagrine notre existence brève et éphémère, tandis qu’aucune connaissance ne nous soulage face à la vérité tragique de la mort, l’homme n’a qu’à se résigner dignement à la vérité. La leçon khayyâmienne devient de plus en plus claire : quel dommage de passer sa vie à chercher un but en dehors de la vie ! Car la vérité de l’univers ne se conjugue ni au passé ni au futur, mais éternellement au présent :

Ah, que de siècles sans nous
le monde continuera,
Sans nul souvenir de nous
ni vestige de nos pas !
Avant notre venue rien
ne manquait à l’univers ;
Après notre heure dernière
rien non plus ne manquera. [7]

D’après Omar Khayyâm, les contraintes du passé et de l’avenir proviennent de l’absence de l’idée de la mort. Ceux qui n’ont pas le courage d’accepter la précarité de l’existence humaine, l’instabilité et le mouvement perpétuels de l’univers, cherchent l’éternité dans le passé et dans l’avenir. Que cela leur plaise ou non, Khayyâm les accuse d’avoir gaspillé la vie au présent, pour chercher le bonheur dans un passé inconnu ou un avenir incertain. Ils se croient immortels car ils craignent d’accepter la vérité de la mort.

Tant de souci des richesses,
tant de regret des grandeurs,
A quoi bon ? Une vie, est-ce
beaucoup plus que quelques heures ?
Ce souffle en ton corps ne t’est
que pour un instant prêté :
Avec un bien emprunté,
il faut vivre en emprunteur. [8]

Selon Khayyâm, ils passent leur vie à croire que ce jour n’est qu’un prélude pour demain, et que demain ne sera qu’un prélude pour le jour suivant. En l’absence d’un courage khayyâmien pour accepter la vie telle qu’elle est, les gens se condamnent au grand chagrin de ne pas appartenir au présent, car ils placent leur idée d’immortalité dans le passé et l’avenir, de peur d’accepter la vérité de la mort.

Vais-je longtemps dans la peur
de l’indigence languir,
Prendre souci du malheur
ou du bonheur à venir ?
– Donne à boire, bel enfant,–
moi qui ne peux même dire
Si ce souffle que j’inspire
je l’exhalerai vivant ! [9]

Khayyâm nous dit d’ouvrir les yeux pour voir, accepter et assumer la présence de la mort partout autour de nous. Acceptons la vérité imposante de la mort, sans nous lamenter.

De ce vert gazon, mon cœur,
et de ces fleurs de printemps
Jouis ; une semaine encore
a sombré dans le néant.
Bois le vin, cueille la fleur :
tandis que tu considères,
La rose devient poussière
et la verdure sarment. [10]

Ne nous efforçons ni de l’interpréter telle que nous la souhaitions ni de la changer ; car ces interprétations proviennent de l’illusion que nous caressons depuis longtemps pour nous tromper en croyant que si nous faisons semblant d’ignorer la vérité, la vérité changera à notre gré. En conclusion, il faut préciser que l’école de Khayyâm n’est pas celle des jouisseurs épicuriens qui ne songent qu’aux désirs matériels de la vie à cause de leur lâcheté devant la vérité. L’école de Khayyâm est fondée sur l’acceptation courageuse de la vérité d’être mortel. Il faut chercher le vrai bonheur dans la sérénité qui résulte de la délivrance de la crainte de la mort. Le vrai bonheur est la joie de vivre en liberté.

Boire frais et vivre à l’aise
sans souci, telle est ma loi ;
Ni dévotion ni blasphème,
liberté, telle est ma foi.
Quel présent veux-tu de moi
pour gage ? ai-je demandé
A la Vie mon épousée.
– Mon seul gage, c’est ta joie ! [11]

Notes

[1Omar Khayyâm, Sad-o-Yek Robâ’i (Cent un quatrains), traduit du persan et présenté par Gilbert Lazard, Téhéran, éd. Hermès, 1999, pp. 76-77.
دوری که در او آمدن و رفتن ماست-او را نه بدایت نه نهایت پیداست
کس می نزند دمی در این معنی راست-کاین آمدن از کجا و رفتن به کجاست

[2Ibid., pp. 78-79.
در پرده اسرار کسی را ره نیست-زین تعبیه جان هیچ کس آگه نیست
جز در دل خاک هیچ منزلگه نیست-می خور که چنین فسانه ها کوته نیست

[3Ibid., pp. 44-45.
از جمله رفتگان این راه دراز-بازآمده کیست تا به ما گوید راز
پس بر سر این دوراهه‌ی آز و نیاز-تا هیچ نمانی که نمی آیی باز

[4Ibid., pp. 44-45.
ای آنکه نتیجه چهار و هفتی-وز هفت و چهار دائم اندر تفتی
می خور که هزار بار بیشت گفتم-باز آمدنت نیست چو رفتی رفتی

[5Ibid., pp. 58-59.
در کارگه کوزه گری کردم رای-در پایه چرخ دیدم استاد به پای
می کرد دلیر کوزه را دسته و سر-از کله پادشاه و از دست گدای

[6Ibid., pp. 62-63.
این کوزه چو من عاشق زاری بودست-در بند سر زلف نگاری بودست
این دسته که بر گردن او می بینی-دستی‌ست که بر گردن یاری بودست

[7Ibid., pp. 64-65.
ای بس که نباشیم و جهان خواهد بود-نی نام ز ما و نی نشان خواهد بود
زین پیش نبودیم و نبد هیچ خلل-زین پس چو نباشیم همان خواهد بود.

[8Ibid., pp. 112-113.
چندین غم مال و حسرت دنیا چیست-هرگز دیدی کسی که جاوید بزیست
این یک دو نفس که در تنت عاریتی‌ست-با عاریتی عاریتی باید زیست

[9Ibid., pp. 26-27.
تا کی غم آن خورم که دارم یا نه-وین عمر به خوشدلی گذارم یا نه
پر کن قدح باده که معلومم نیست-کاین دم که فرو برم بر آرم یا نه

[10Ibid., pp. 22-23.
ساقی گل و سبزه بس طربناک شدست-دریاب که هفته ای دگر خاک شدست
می نوش و گلی بچین که تا در نگری-گل خاک شدست و سبزه خاشاک شدست

[11Ibid., pp. 22-23.
می خوردن و شاد بودن آیین من است-فارغ بودن ز کفر و دین دین من است
گفتم به عروس دهر کابین تو چیست-گفتا دل خرم تو کابین من است


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