N° 64, mars 2011

Entretien avec Anne Aghion, documentariste


Arefeh Hedjazi, Djamileh Zia


Anne Aghion a participé au 4e festival de films documentaires de Téhéran Cinemâ Haghighat ou Cinéma Vérité (qui a eu lieu du 8 au 12 novembre 2010), avec son quatrième film sur les habitants d’un village au Rwanda intitulé Mon voisin, mon tueur. Ce film, résumé des trois films précédents d’Anne Aghion, tente de cerner les sentiments des rescapés des massacres de 1994, quinze ans après, lors du retour au village des hommes accusés d’avoir participé au génocide des Tutsis. Anne Aghion a accepté de passer quelques heures à La Revue de Téhéran pendant son séjour à Téhéran, ce qui a été l’occasion pour nous de nous entretenir avec elle.

Arefeh Hedjâzi : Mme Aghion, pourquoi avez-vous choisi de faire des films sur le Rwanda ?

Anne Aghion : Ce n’est pas tellement le Rwanda qui m’intéressait, à priori. Ce qui m’intéresse, c’est comment fait-on pour vivre ensemble, dans des conditions difficiles. Et en l’occurrence, au Rwanda, comment les gens font-ils pour vivre ensemble après le cataclysme du génocide ; comment font-ils pour reconstruire ? Ceci dit, quand je fais des films, je ne sais pas si c’est moi qui choisis le film ; je veux dire que quelquefois, c’est le film qui me choisit. Par exemple, pour le sujet du Rwanda, j’ai rencontré quelques représentants de la justice rwandaise qui étaient en voyage d’étude aux Etats-Unis et c’est comme cela que j’ai entendu parler des gacaca [1], et le jour où je les ai rencontrés, je me suis dit : "Ça, c’est un film !"

Djamileh Zia : Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce que sont ces gacaca ?

A. A. : Les gacaca sont des tribunaux que le gouvernement rwandais a mis en place pour juger ceux qui ont été incriminés dans le génocide des Tutsis. Ces gacaca sont inspirés d’une justice traditionnelle, mais le processus qui s’y déroule n’est plus traditionnel. Ces tribunaux fonctionnent en réalité de façon très inégale selon les endroits, car les juges sont des citoyens qui ont reçu une formation de courte durée à cette intention.

Photo extraite du film Mon voisin, mon tueur d’Anne Aghion, montrant un gacaca.

A. H. : C’était le processus qui permettait de faire la paix qui vous intéressait ?

A. A. : Non, ce n’était pas cela non plus, parce que faire la paix relève plutôt d’une volonté politique. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les gens ; c’est voir comment les gens arrivent à négocier un espace commun.

Dj. Z. : Je pense que ces gacaca ont surtout été mis en place pour permettre aux prisonniers de retourner chez eux, non ?

A. A. : Oui. C’est une solution politique pour que les gens puissent rentrer chez eux, sans mettre tout le pays en prison. Et moi, à la limite, dans le travail que j’ai fait, les gacaca étaient un prétexte, ce n’est pas les mécanismes juridiques qui m’intéressaient particulièrement, mais comment les gens faisaient pour vivre ensemble.

Dj. Z. : Au Rwanda, est-ce que cela vous a semblé possible que les meurtriers et les familles des victimes vivent ensemble ?

A. A. : Ils vivent ensemble en pratique ; mais les questions restent. C’est-à-dire qu’on se demande pendant combien de temps, jusqu’à quand, dans quelles mesures et dans quelles limites cette coexistence sera possible, comment est-ce que cela se passera à la prochaine génération, et quelles seront les conséquences du génocide sur les générations suivantes.

A. H. : Est-ce important de savoir comment les gens vivent ensemble maintenant ? Dans deux ou trois générations, ce ne sera plus qu’une mémoire.

A. A. : Justement, il faut la créer, cette mémoire. La mémoire ne se met pas en place toute seule, les gens construisent une mémoire collective. On va à l’école, où on nous enseigne l’histoire, et l’on raconte justement des histoires différentes, selon que l’on veut faire passer tel ou tel message. La mémoire est donc créée par la volonté des individus, mais aussi par les volontés politiques. Et la question est : de quoi veut-on que les gens se souviennent ?

A. H. : Souhaitez-vous prendre part à cette mise en place de la mémoire ?

A. A. : J’y ai déjà pris part, car mes films existent. Mais tous les films, tous les livres, participent à cette mémoire, pas uniquement mes films.

A. H. : Il me semble que les génocides ont toujours existé dans l’histoire de l’humanité. Par exemple au Moyen Age, Gengis Khan a rasé plusieurs villes iraniennes, comme Merv, Neyshâbour ou Tabriz. Le génocide de Rwanda n’est donc pas quelque chose d’exceptionnel. Qu’en pensez-vous ?

A. A. : Pour ce qui est des massacres perpétrés par Gengis Khan, je ne connais pas bien cette partie de l’histoire et je ne peux donc rien dire. Cependant, il me semble que l’on observe depuis cent ans environ, des volontés d’extermination de masse qui semblent être quelque chose de nouveau dans l’histoire de l’humanité. Je rappelle que dans le génocide, il y a une intention d’exterminer des gens en raison de ce qu’ils sont. Dans le cas de Gengis Khan, y avait-il cette volonté d’exterminer la population des villes en raison de ce qu’ils étaient, ou y avait-il juste une volonté de conquête ? Par exemple, lors de la Première Guerre mondiale, il y a eu beaucoup de morts, mais pas de génocide, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas la volonté d’exterminer une population. En tout cas, je pense qu’il ne faut pas banaliser le génocide, et pour cela il faut continuer à penser que le génocide est un fait exceptionnel dans l’histoire de l’humanité.

Une femme en train de témoigner dans un gacaca. Photo extraite du film Mon voisin, mon tueur d’Anne Aghion.

A. H. : Je pense que Gengis Khan voulait exterminer les gens qui vivaient en Iran. Ceci dit, je ne veux pas banaliser le génocide, je dis juste qu’il y a probablement eu des génocides de tout temps.

A. A. : Ce qui est tout de même très marquant dans le génocide du Rwanda, c’est l’extrême proximité de la violence. Les Hutus ont tué des Tutsis qu’ils connaissaient depuis leur enfance, ils avaient grandi ensemble, ils avaient parfois des liens familiaux.

Dj. Z. : Et ce qui est impressionnant, c’est qu’ils ont tué avec des instruments qu’ils utilisent dans la vie de tous les jours, des instruments qu’ils utilisent même encore maintenant pour couper de la viande ou abattre un arbre. D’ailleurs on voit dans votre film une séquence où les gens ont à la main des instruments tranchants.

A. A. : Oui.

A. H. : Pourquoi y-a-t-il eu ces massacres au Rwanda tout à coup ? Etait-ce un déchaînement des passions, en quelque sorte ?

A. A. : Non, ce n’était pas un déchaînement de passions. Les choses avaient été programmées depuis presque trois ans. Il y a eu bien entendu des dynamiques locales qui ont fait que des gens ont profité du génocide pour piller et prendre le pouvoir sur leurs voisins, mais ce n’était pas passionnel, bien qu’on ait voulu faire croire que cela avait été une réaction passionnelle.

Dj. Z. : La France a été critiquée pour le rôle qu’elle a joué au Rwanda.

A. A. : La France a soutenu le gouvernement rwandais en place au moment du génocide. C’est une histoire assez complexe. A la fin des années 1950, un peu avant l’indépendance du Rwanda (qui était une colonie belge), il y a eu quelques massacres.

Dj. Z. : Les Hutus ont-ils massacré les Tutsis à l’époque ?

A. A. : Oui. Il y a eu donc une première vague de réfugiés Tutsis, en 1959, qui sont allés dans les pays limitrophes, en Europe et aux Etats-Unis. Trente ans plus tard, en 1990, les enfants de cette première vague de réfugiés (dont une grande partie était en Ouganda) ont décidé qu’ils voulaient rentrer au Rwanda.

Dj. Z. : Ils formaient le Front Patriotique Rwandais, n’est-ce pas ?

A. A. : Oui. Ils ont donc attaqué pour rentrer au Rwanda, et comme c’est très souvent le cas, la guerre a caché le génocide.

Dj. Z. : Quel a alors été le rôle de la France ?

A. A. : Quand les Tutsis expatriés ont attaqué pour rentrer au Rwanda, il y a eu des négociations de paix entre le FPR et le gouvernement rwandais. Pendant toute cette période, la France a soutenu le gouvernement rwandais en place, et ce gouvernement a créé des milices, a importé des armes, a créé une radio qui prêchait la haine contre les Tutsis... Enfin, il serait plus exact de dire que les factions extrémistes du gouvernement ont fait ces choses-là. La France a donc soutenu ce gouvernement rwandais, et quand le génocide a démarré, elle a continué plus ou moins à le soutenir. Finalement, la France a décidé de mettre en place l’Opération Turquoise pour sauver des Rwandais, mais cette opération a joué un rôle à double tranchant, en ce sens qu’elle a permis de faire sortir du pays toute une partie des génocidaires, bien que par ailleurs, il y ait eu des Tutsis sauvés grâce à l’Opération Turquoise.

A. H. : Est-ce que vos autres films ont le même thème que ceux que vous avez faits sur le Rwanda ?

A. A. : J’ai tourné mon premier film au Nicaragua, au milieu des années 1990. C’était un film sur Managua. Managua a été complètement détruite par un tremblement de terre dans les années 1970, et quand je suis arrivée dans cette ville près de vingt ans plus tard, je me suis trouvée face à un très beau paysage : le centre de Managua était complètement détruit, il y avait une quinzaine de carcasses d’immeubles au milieu d’une végétation tropicale luxuriante, et il y avait un lac magnifique, une cathédrale et un vieux cinéma qui n’avaient pas de toit. J’ai voulu faire un film là-dessus. Je savais déjà à l’époque que ce serait un film sur « comment fait-on pour reconstruire », et je me rends compte, maintenant, que c’était aussi un film sur « comment fait-on pour vivre dans des circonstances difficiles ». J’ai fait un film sur l’Antarctique aussi, qui est encore une fois un film sur « comment fait-on pour vivre ensemble », en particulier dans une situation extrême comme celle de la vie en Antarctique. Je voulais comprendre ce qui motive des gens (en l’occurrence des chercheurs) à se mettre dans une telle situation et à faire ce travail.

A. H. : J’ai l’impression que vous voyagez beaucoup.

A. A. : Quand je montre mes films, oui. Et je voyage beaucoup dans des endroits où il y a eu des conflits.

Dj. Z. : Est-ce parce que vous souhaitez montrer vos films aux gens qui ont vécu dans des circonstances conflictuelles ?

A. A. : Je trouve que c’est intéressant de leur montrer mes films sur le Rwanda. Au cours de ces années, je me suis rendue compte que les gens qui ont vécu des situations de conflit dans leur pays, s’identifient très fortement quand ils voient mes films sur le Rwanda, et comprennent exactement de quoi il s’agit. J’ai montré il y a quelques années mon deuxième film sur le Rwanda à Beyrouth, et juste après la projection, plusieurs jeunes Palestiniens sont venus me voir et m’ont dit que si ces Rwandaises, dont le mari et les enfants avaient été tués, pouvaient parler aux hommes impliqués dans ces meurtres, pourquoi nous, les Palestiniens, ne pourrions pas faire la même chose ? J’ai assisté à des réactions similaires en Haïti, en Corée. A partir du moment où les gens arrivent à lire les sous-titres, en français ou en anglais, ils comprennent exactement de quoi il s’agit.

Dj. Z. : Vous avez donc l’espoir que montrer vos films aura des effets bénéfiques sur les gens qui ont vécu des conflits, ou les fera réfléchir en tout cas.

A. A. : Oui.

Dj. Z. : Avant de faire des films, vous travailliez au New York Times et au Herald Tribune. Pourquoi avez-vous laissé tomber votre travail dans ces quotidiens ?

A. A. : J’ai travaillé dans les services photos de ces quotidiens, puis je me suis occupée de la gestion. Je veux dire que je n’ai jamais été une journaliste, je n’ai jamais écrit d’articles. Et j’ai quitté ce travail parce que j’ai besoin de prendre mon temps. Je n’ai pas envie d’être rapide, d’avoir des idées à l’emporte-pièce. Je pense que le monde n’est pas du tout en noir et blanc, il est plutôt une composition de variations de gris. Cela fait dix ans que je travaille au Rwanda et je ne suis toujours pas sûre de comprendre ce qui s’y passe. Par ailleurs, je n’ai pas l’esprit méthodique et rigoureux nécessaire à la recherche scientifique ; je suis beaucoup plus intuitive. Cela me va donc assez bien de faire des films, et de regarder le monde à travers ce prisme-là.

Extrait du film “Ice People” d’Anne Aghion

Dj. Z. : Vous habitez à Paris et à New York, n’est-ce pas ?

A. A. : J’habite entre Paris et New York, mais plutôt à New York. Mon père est français, ma mère américaine. C’est un choix de ne pas faire de choix entre ces deux endroits, du moins pour l’instant, parce qu’il y a des choses qui me déplaisent et d’autres qui me plaisent dans les deux endroits.

Dj. Z. : Je pense que cela vous permet d’avoir une vision plus large.

A. A. : Oui, mais c’est difficile, parce qu’on ne sait pas où l’on habite finalement, on a le sentiment de ne pas avoir d’ancrage.

Dj. Z. : Avez-vous des projets ?

A. A. : Je n’ai pas de projet de film pour l’instant. Il y a deux projets que j’essaie de mettre en place. J’ai l’intention de montrer mes films (sur le Rwanda) au Cambodge, à travers tout le pays, avec un cinéaste cambodgien qui s’appelle Rithy Panh, qui a un centre au Cambodge et fait des projections itinérantes ; et j’essaie aussi d’organiser des projections au Rwanda, où je collabore avec une rwandaise, et je pense qu’on va lancer un programme de projection à travers le pays. Le Rwanda est un endroit rural. C’est un petit pays, avec une forte densité de population, et comme il y a peu d’électricité, il n’est pas simple d’y montrer des films. C’est un peu la même chose avec le Cambodge. La géographie est un peu différente, mais ce pays est également rural. Mes projets sont donc l’organisation de ces projections itinérantes au Rwanda et au Cambodge. Je réfléchis aussi à la mise en place d’un centre qui ressemblerait au centre de Rithy Panh dont je parlais plus haut. Il a créé un centre étonnant à Phnom Penh, et mon idée est de construire quelque chose de similaire à Kigali : un centre de ressource audiovisuelle, dans lequel les Rwandais pourraient consulter une base de données en rapport avec leur histoire, et des images de leur pays.

Dj. Z. : Ce sera donc une archive.

A. A. : Oui, c’est un peu une archive, mais c’est l’accès qui est important. L’idée est vraiment de permettre aux Rwandais d’avoir accès à ces films.

Dj. Z. : Anne Aghion, merci beaucoup d’être venue à La Revue de Téhéran et de nous avoir accordé cet entretien.

A. A. : Cela m’a plaisir de venir à votre revue.

Notes

[1Prononcez gatchatcha.


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