N° 64, mars 2011

Le métier de conteur dans les cafés traditionnels iraniens aujourd’hui


Shadi Oliaei


Initiation traditionnelle des naqqâl (conteurs)

Naqqâl Abbâs Zariri à Ispahan

La profession de naqqâl était autrefois l’aboutissement d’une tradition familiale ou d’une vocation précoce. Elle est aujourd’hui pratiquée par des personnes s’étant découvert une passion à l’écoute des conteurs et qui souhaitent s’y investir totalement. Il reste néanmoins des naqqâl ayant hérité de cette tradition depuis plusieurs générations. Que les conteurs s’inscrivent dans un héritage familial ou qu’ils le soient devenus par vocation tardive, ils suivent tous un long apprentissage avant de devenir des naqqâl à part entière. Ils assistent à de nombreuses séances de contes avant de s’essayer progressivement à la pratique sous la direction d’un maître qui donne des conseils pour perfectionner leur art. Ils prennent ensuite la parole en récitant des passages du Shâhnâmeh (Le livre des rois), s’appuyant sur le toumâr (le rouleau de parchemin) transmis par le maître. Celui-ci contient les points importants et la manière de raconter avec les extensions qui sont ajoutées lorsque le conteur est censé développer, argumenter ou illustrer son récit.

La profession de naqqâl n’est pas réellement organisée en corporation mais certains maîtres se réunissent parfois lorsqu’il s’agit d’attribuer le titre de naqqâl à un novice. L’entrée d’un apprenti naqqâl dans une assemblée de conteurs professionnels se fait selon une cérémonie organisée par le maître en présence d’autres maîtres naqqâl qui attestent de la compétence de l’élève et lui délivrent le titre de naqqâl. L’apprenti fait alors le tour de la salle principale du café (à partir de la gauche) en embrassant les mains de ses aînés puis passe une écharpe de soie au cou de son maître. Il doit ensuite s’asseoir face à lui, les genoux collés à ceux du maître, qui lui donne les derniers conseils sur sa pratique à venir. Ce rituel est suivi d’une séance de contes dans la maison du café fréquentée par le maître naqqâl et celui-ci débute un récit, puis tend sa baguette à son apprenti qui continue à la place de son maître. Si ce dernier estime sa prestation satisfaisante, l’élève remplace alors définitivement son maître dans le café où il se produisait jusqu’alors. [1] L’apprenti naqqâl devient alors conteur à part entière et acquiert progressivement une autonomie totale vis-à-vis des choix d’interprétations imposés par son maître. Il pourra adapter son style narratif selon ce qu’il jugera pertinent et modifier son toumâr personnel (tout en respectant l’essentiel du contenu de son apprentissage) qu’il transmettra à son tour à un élève.

Les conteurs contemporains

Il existe peu de travaux sur les origines sociales des conteurs. Depuis longtemps, ceux-ci provenaient en général des basses et moyennes classes de la société. Pour illustrer nos propos, nous allons présenter les profils de deux conteurs : un conteur de la génération précédente, morshed  [2] Abbâs Zariri, qui a exercé jusqu’en 1970, et un conteur contemporain, morshed Valiollâh Torâbi.

a) Le conteur Zariri

Ce conteur, morshed Abbâs Zariri (1910-1972) devenu très tôt orphelin, a passé une enfance difficile. Il a commencé sa carrière après avoir été adopté par un groupe de derviches : "Je suis né en 1910 à Ispahan, dans le quartier Mostahlak. A cette époque, à cause de la guerre mondiale, c’était la disette en Iran et surtout à Ispahan… A l’époque quelqu’un qui conservait des céréales ou de la farine était considéré comme riche… A 11 ans, comme je n’avais pas de métier, j’ai vendu la maison de mes parents et j’ai été engagé par un groupe de derviches." [3]

Sa vocation provient du milieu de derviches avec lesquels il a voyagé dans divers endroits, notamment dans différentes villes et villages de l’Iran, en Irak et à Oman, durant ses années d’apprentissage. Après avoir beaucoup changé de lieu et d’emploi, il est devenu conteur dans les années 20, désireux simplement de gagner sa vie, le conte étant à l’époque une profession lucrative. [4] Zariri a appris, plus tard dans sa carrière, à lire et à écrire : "Bien que je fusse un conteur réputé, une personne sachant écrire me lisait le toumâr. Après l’avoir écouté et mémorisé, je faisais semblant [de l’avoir lu moi-même] ; car, comme beaucoup de naqqâl, je ne savais ni lire ni écrire. J’en suis finalement venu à lire des toumâr par moi-même : j’ai acheté un livre simple pour un riyal et j’ai demandé à quelqu’un de me montrer [comment lire] les lettres. J’ai très vite appris à lire et à écrire et j’ai continué à lire beaucoup de livres." [5]

Zariri a récité le Shâhnâmeh pendant 37 ans dans le café « Golestân », situé au centre historique (avenue Tchâhar-bâgh), à Ispahan. Les clients du café étaient régulièrement présents et suivaient assidûment les histoires.

En dehors de ce café, Zariri a travaillé occasionnellement dans 27 autres cafés en Iran, tout au long de son activité professionnelle. Pendant les dernières années de sa vie, suite à l’invitation de l’office de tourisme, pour une courte période, il a travaillé dans le café de l’hôtel Shâh Abbâs à Ispahan, fréquenté par les touristes. Mais très tôt, il comprit que ses vrais auditeurs étaient les clients assidus du café traditionnel : "En 1346 (1968), on m’a invité à l’hôtel Shâh Abbâs et suite à cela, quelques photos de mon passage à l’intérieur de l’hôtel ont été publiées. Il y était aussi indiqué que morshed Zariri, le naqqâl reconnu, racontait ici des histoires du Shâhnâmeh pour les touristes. Il y a eu beaucoup de gens riches ou de touristes qui sont venus m’écouter. Mais en réalité, ils ne m’écoutaient pas ; j’avais impression qu’ils ne connaissaient pas le Shâhnâmeh. A ce propos, une nuit, à la fin de la représentation, quelqu’un m’a demandé si Tahmineh était la mère de Rostam ? Et j’ai répondu : non ! C’était la femme de Rostam." [6]

Aujourd’hui, les gens âgés, à Ispahan, se souviennent du naqqâli de Zariri, surtout du jour où il a raconté l’histoire de Sohrâb kosh (la mort de Sohrâb) qui était considérée comme un événement important dans le café.

b) Le conteur Torâbi

Un autre conteur, morshed Valiollâh Torâbi, est né à Téhéran en 1936. Dès l’âge de 7 ans, il commença à jouer dans le ta’zieh [7]. Son père mollah Hassan fut un des plus célèbres ta’zieh-khân (acteur du ta’zieh) à Téhéran. Torâbi débuta le naqqâli il y a 50 ans. Il choisit le naqqâli à la suite d’une représentation qui l’avait tant impressionné qu’à son retour chez lui, il avait demandé à son père la permission d’apprendre le conte.

Naqqâl Valiollâh Torâbi

Torâbi alla souvent avec son père jouer dans le ta’zieh, mais après avoir commencé le naqqâli, il n’a pratiquement plus joué dans ce type de spectacle. Il est ainsi devenu conteur à temps partiel et travailla également pour l’assemblée locale. Il sait lire et écrire. Il a appris son métier chez un maître naqqâl qui s’appelait ostâd (maître) Showghi. Pendant la semaine, Torâbi allait chez lui pour apprendre. Son maître lui racontait des histoires du Shâhnâmeh et lui enseignait les méthodes oratoires et gestuelles qu’il employait lors de sa récitation. Tous les soirs, Torâbi allait au café traditionnel pour écouter les naqqâl, surtout dans celui où son maître donnait une représentation de naqqâli. [8] D’après Torâbi, les naqqâl apprennent généralement les mouvements et les gestes au zourkhâneh. [9] Torâbi est allé pendant deux ans, chaque soir, assister au zourkhâneh pour apprendre les mouvements et pour former son corps au naqqâli.

Il a 3 enfants, qui ont été impliqués dans leur jeunesse par l’activité de leur père mais qui exercent maintenant d’autres métiers. Torâbi dit : « Depuis l’enfance, j’ai été très intéressé par le spectacle du naqqâli et souvent à la maison avec mes enfants, nous jouions des histoires du Shâhnâmeh ». [10]

Il écrit lui-même les toumâr. Il a eu quelques élèves dont la première femme (Fâtemeh Habibizâd) naqqâl iranienne.

Cette femme naqqâl a l’habitude de se produire dans les cafés, les centres culturels ainsi que sur les places publiques. Au début, les clients des cafés étaient surpris et ne l’imaginaient pas sérieusement incarner les personnages, surtout les héros très virils comme Rostam mais très rapidement, elle a été acceptée et reconnue comme un naqqâl professionnel dans la représentation de ses personnages.

La règle veut qu’au cours de son apprentissage, un conteur transcrive le toumâr de son maître ou le texte d’une histoire afin d’y puiser des informations, d’apprendre à structurer une histoire et à maîtriser le langage et le style spécifiques au récit d’un conte. [11] Lorsqu’il a fini de le recopier, il maîtrise l’art du naqqâli. Les toumâr ont ainsi joué un rôle important dans la transmission et la préservation des contenus des histoires et, par extension, de la tradition du naqqâli elle-même. D’après Torâbi, l’écoute est un autre élément non moins important dans ce processus d’apprentissage : un futur conteur assiste aux représentations de son maître (qu’il peut enregistrer) pour les apprendre par cœur. Il peut également prendre part occasionnellement à des joutes orales en groupe afin d’approfondir sa connaissance de la poésie classique persane.

Il connaît par cœur (ce dont il tire une certaine fierté) une grande quantité de poésies allant de la période classique jusqu’aux poètes persans modernes. Il s’est écarté quelques fois de ses panégyriques habituels pour conter de courtes histoires en vers et en prose avant de commencer véritablement son récit.

Torâbi déclare connaître d’autres conteurs dans la ville et à travers le pays, et se souvient d’une époque où Téhéran en comptait un grand nombre, de sorte que l’on pouvait en trouver au moins un dans chaque café. Il s’est fait un point d’honneur, lors de ses voyages, à trouver le naqqâl de chaque ville qu’il visite. Cela, outre l’aspect purement social, lui a permis d’échanger les points de vue et de comparer les textes. Ces observations impromptues d’autres conteurs l’ont aidé à se former, ce que déclarent également la plupart des conteurs rencontrés.

Le café Azari [12], dans lequel se produisait souvent Torâbi, se situe dans le sud de la capitale, dans l’avenue Valiasr. Contrairement aux anciens grands cafés de la ville, pour la plupart fermés, le café Azari a survécu aux changements sociaux de la ville moderne, et a même plus ou moins conservé son prestige d’antan et une partie de ses fonctions sociales. Le célèbre café Azari poursuit ainsi la tradition des anciennes maisons de café.

Les différents aspects du métier de conteur

Il est intéressant de noter que les parcours et apprentissages des conteurs sont très peu variés [13]. La plupart ont appris leur art avec un maître, même s’il n’est pas indispensable de suivre un apprentissage aussi formel. Par exemple, un conteur professionnel de Shirâz, de la même génération que Torâbi, n’a pas reçu d’enseignement de naqqâl mais s’est par contre initié à cette activité après avoir entendu ces histoires depuis son plus jeune âge et a connu le succès. Cette différence dans l’apprentissage se reflète dans sa technique de récitation. Il s’aide d’un toumâr écrit en vers et reste très proche du texte dont il restitue une grande partie de mémoire. Les histoires du Shâhnâmeh demeurent la base de ses récits. Ses introductions poétiques sont courtes et varient peu d’un jour à l’autre.

Une autre question importante est celle du talent d’un conteur du point de vue des spectateurs ou des confrères. Ces derniers, qu’ils soient autodidactes ou formés de façon encadrée, utilisent les mêmes critères que le public pour estimer la réussite d’un conteur. Celui-ci doit tout d’abord être un fin connaisseur des textes qu’il récite et avoir une connaissance pleine et entière des sources littéraires et du toumâr. Lorsque l’on demande à un conteur l’origine d’une histoire précise ou d’une manière de raconter, il répondra qu’il l’a tirée du Shâhnâmeh ou du toumâr, ce dernier ouvrage permettant d’évaluer la qualité d’un naqqâl, de même que la mémorisation d’une grande quantité de poésie lyrique dont les conteurs se prévalent. [14]

Le public est également familier de tous ces contenus et un conteur ne racontera jamais une histoire inconnue des spectateurs, craignant que les spectateurs ne reviennent d’un jour sur l’autre pour écouter une histoire qu’ils n’ont jamais entendue auparavant. En résumé, les critères valorisés sont ceux de l’apprentissage traditionnel, de la mémorisation et de la maîtrise des contenus.

A l’examen des qualités d’un conteur on peut penser, à tort, que la tradition iranienne du conte est fortement fondée sur le texte écrit. Il est de plus évident que d’autres aspects que le texte entrent en jeu dans le récit, tels que la qualité vocale et la gestuelle qui influent sur le public et sa réaction à l’histoire. Conscient de ce fait, le conteur boit parfois des décoctions spéciales d’herbes avant la représentation afin de préparer sa voix et ses poumons. La plupart s’accordent sur la nécessité pour un conteur de posséder une bonne voix, mais d’autres ont développé un style personnel de présentation, rien de tout cela n’étant l’objet d’un enseignement. L’aspect vocal en lui-même semble être le fruit du travail du conteur tout au long de sa carrière et en accord avec ses propres objectifs. D’autre part, tous les conteurs reconnaissent emprunter des éléments stylistiques de confrères qu’ils ont eu l’occasion d’entendre, tel Torâbi, qui chaque fois qu’il se trouvait dans une ville, tâchait d’aller écouter le conteur local afin de puiser dans la représentation des éléments à intégrer à son propre spectacle. On peut en cela rapprocher les conteurs ayant connu un apprentissage formel théorique des autodidactes.

On peut s’interroger sur une autre caractéristique de la tradition du conte, celle de l’affluence quotidienne d’un public revenant écouter un conteur. Cette affluence s’explique en partie par les autres fonctions remplies par les cafés parmi lesquelles, la fidélité au lieu occupant une importance au moins égale à l’attachement porté à l’artiste. En effet, on constate que les habitués ne cessent pas de fréquenter un café lorsqu’un conteur change de lieu ni ne le suivent dans son nouveau café. Tout cela pose alors la question de l’assiduité des spectateurs et de la popularité du conteur.

Il nous faut également souligner la place importante qu’occupe le conte dans la vie religieuse non rituelle en Iran, outre sa valeur de divertissement, créateur de lien social ou même de l’argent qu’il peut rapporter au propriétaire d’un café. Ce caractère religieux se reflète également dans le terme utilisé pour désigner le conteur, celui de morshed. Le public du café est toujours prêt à retransmettre ce sentiment et le conteur prononce des grâces pour les spectateurs en retour de leur générosité. Ainsi, le café, le conteur et ses histoires jouent un rôle complexe dans la vie culturelle traditionnelle en Iran.

Notes

[1Nadjm, Soheylâ, L’art du conteur en Iran, Ph.D. diss., Université de Paris III -Sorbonne Nouvelle, Paris, 2006, p. 461.

[2Morshed (professeur ou maître) est le titre traditionnellement attribué aux naqqâl et par lequel les spectateurs s’adressent ou se réfèrent à certains naqqâl. Ce titre possède une connotation religieuse puisque le morshed suprême est Ali, premier Imâm des chiites. Ce titre s’applique également aux héritiers religieux et intellectuels d’Ali, de sorte qu’il a pris le sens de « professeur » et, par extension, celui d’une personne ayant une connaissance des livres et capable d’en produire une interprétation.

[3Zariri, ‘Abbâs, Dâstân-e Rostam va Sohrâb : be revâyat-e naqqâlân [L’Histoire de Rostam et Sohrâb : le récit de conteurs], Ed. J. Doustkhâh, Téhéran, éd. Tous, 1990, p. 26.

[4Ibid., p. 26.

[5Ibid., p. 28.

[6Zariri, A., op. cit., p. 34.

[7Une pièce religieuse dans laquelle les participants jouent les rôles des martyrs et de leurs ennemis. Sur le ta’ziyeh en particulier, voir étude de : Homâyouni, Sâdegh, Ta’ziyeh va ta’ziyeh-khâni [Ta’ziyeh et la performance de ta’ziyeh], Téhéran, éd. Publication of the Festival of Arts, 1975.

[8Taqiân, Lâleh, « Goftegou bâ morshed Torâbi » [Entretien avec le maître Torâbi], in Faslnâmeh-ye teâtr, n°11 et 12, Téhéran, 2000, p. 154.

[9Le Zourkhâneh (littéralement « maison de la force ») offre un contexte qui peut être considéré comme en partie cérémonial et en partie démonstration sportive. En contrebas, au centre du bâtiment qui accueille les pratiquants se trouve une cour autour de laquelle se disposent les hommes, et une galerie pour le maître (ostâd) ou le leader spirituel (morshed) et les musiciens. L’accompagnement musical est aujourd’hui limité à des percussions et à une récitation de passages du Shâhnâmeh de Ferdowsi . Plusieurs rythmes sont employés, et une grande variété de mouvements y sont associés, dont des démonstrations de force faites en manipulant des objets lourds (des poids de bois et des chaînes métalliques) et des démonstrations de souplesse. Il servait autrefois de lieux de regroupement social. Des membres du zourkhâneh appartenaient également à des confréries ainsi qu’à des associations de quartiers.

[10Taqiân, Lâleh, loc., cit., p. 153.

[11Mahjoub, Mohammad Ja’far, « Tahavvol-e naqqâli va qesseh-khâni, tarbiat-e qesseh-khân, va Tumârhâ-ye naqqâlân » [Evolution du naqqâli : récit de l’histoire, lecture de rouleaux de parchemin et initiation du conteur], in Nashrieh Anjoman-e Farhang-e Irân-e Bâstân, n° 1, Téhéran, 1970, vol. 8, pp. 48-49.

[12Plus de détails sur cet établissement voir article de Ershâdi, Bâbak : http://www.teheran.ir/spip.php?article761

[13Pour connaître les étapes pour devenir un orateur professionnel haut placé, voir : Vâezikâshefi Sabzevâri, Molânâ Hossein, Fotovvat-nâmeh [Le Livre chevaleresque de Soltâni], Ed. M. J. Mahjoub, Téhéran, éd. Bonyâd-e Farhang, 1971.

[14Pages, M. Helen, Naqqâli and Ferdowsi, Ph. D.diss, Université de Pennsylvanie, 1977.


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