N° 78, mai 2012

Entretien avec M. Gilles Lanneau, auteur de
l’ouvrage Iran, le mensonge


*

Mina Fallah


M. Gilles Lanneau est l’auteur de l’ouvrage Iran, le mensonge publié en 2010, en vue notamment de dénoncer certains mensonges et aspects de la propagande occidentale contre l’Iran, sa société et son régime.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots en évoquant vos études, votre profession, votre parcours de vie et vos expériences ?

L’essentiel de ma carrière a été occupé par la profession de paysagiste, peu compatible en apparence avec un engagement politique, et où j’ai pu développer les qualités humaines et artistiques qui lui sont inhérentes. Parallèlement, je me suis toujours intéressé aux peuples, aux cultures et aux religions, ce qui m’a poussé à voyager en Orient, particulièrement en Inde, au Pakistan et en Iran.

Lors de vos voyages en Iran, quelles ont été vos impressions et vos ressentis sur l’Iran et sa population ?

La civilisation et les religions de la Perse ancienne et leur imprégnation dans celles d’aujourd’hui m’ont orienté vers votre beau pays. J’ai découvert par la même occasion des qualités d’accueil, de relation humaine et d’amitié qui ont fait un grand moment de chacun de mes voyages. Je perçois ces qualités humaines comme le prolongement d’un long processus évolutif où s’est forgée votre identité nationale. Le "cylindre de Cyrus", cette première Déclaration des Droits de l’Homme, remontant à deux millénaires et demi, en témoigne entre autres.

J’ai mesuré aussi l’ignorance à ce sujet de nos pays d’Occident, conséquemment à une culture scolaire (et extrascolaire) occultant presque totalement ce qui est antérieur à la Grèce et à Rome. Cette inculture est en grande partie la cause du mépris actuel à l’égard de votre pays, perçu par les Occidentaux comme arriéré et subordonné à leur propre culture et à leur propre vision du monde. Un contresens historique qu’il serait grand temps d’inverser !

D’après votre expérience sur le terrain, comment avez-vous perçu la question de la liberté compte tenu de tout ce que l’on dit de l’Iran et de son régime totalitaire ?

Concernant la notion de liberté dans votre pays, une liberté absente à en croire nos gouvernants et nos médias, j’invite toute personne éprise de vérité et d’objectivité à aller vérifier sur place, et ce en dépit des recommandations récentes à ne pas se rendre ne Iran – comment faire mieux pour occulter la vérité ? Le "théâtre de la rue" est peut-être la meilleure preuve d’une société bien intégrée, à la fois dans sa culture et le monde actuel. Si l’on trouve ici ou là des milieux attachés à des traditions pouvant paraître archaïques, cela est dû à des comportements particuliers (familiaux ou locaux) indépendants d’une volonté politique. Une autre preuve est la liberté religieuse, les principales minorités (chrétienne, juive et zoroastrienne) étant représentées au Parlement et jouissant des mêmes droits civiques que la majorité musulmane.

Quel jugement portez-vous sur le gouvernement en Iran ?

Il est impossible à un Européen de juger objectivement la politique de votre gouvernement actuel, le prisme déformant des médias ne lui offrant qu’une vision parcellaire et outrageusement partisane. Le citoyen européen, ou international, ignore tout des réformes sociales importantes effectuées dans votre pays depuis la Révolution. Son système de retraites, sa sécurité sociale, ses prêts bancaires avantageux, le partage des bénéfices pétroliers… Le gouvernement actuel a mis fortement l’accent sur cette politique sociale, son soutien par les couches populaires en témoigne. Curieusement – ou de façon malintentionnée – la politique actuelle a reçu les labels les plus fantaisistes : populiste, ultraconservatrice… alors que les leaders de ses opposants, se recrutant parmi les citoyens les plus riches de la société civile et du clergé, désireux d’une société capitaliste, se sont vus attribué l’étiquette "réformateurs".

Avez-vous des remarques que vous aimeriez partager sur la Révolution islamique de 1979 ?

Concernant le jugement de la Révolution iranienne, il faut considérer attentivement le contexte de l’époque. L’Occident a fortement stigmatisé ses aspects les plus violents : répression, arrestations, exécutions… qu’il ne faut pas nier, certes, mais a "oublié" de les placer dans le contexte aussi violent d’attentats et de meurtres commis par une opposition armée et financée par lui-même. N’oublions pas le meurtre d’un Président de la République, de ministres, de députés… L’Histoire saura nous dire, espérons-le, ce qu’il faut retenir de cette Révolution à sa juste valeur, comme elle l’a fait pour celles de France, ou d’ailleurs.

Quel était votre objectif principal en écrivant le livre Iran, le mensonge ? A votre avis, pourquoi les médias occidentaux dressent-ils un portrait négatif de l’Iran alors que, comme vous le mentionnez dans votre ouvrage, certaines informations qu’ils donnent sont parfois éloignées de la réalité ?

J’ai écrit ce livre pour témoigner, sans aucune ambition, politique ou autre. La révolte et le sentiment d’injustice en ont été le moteur principal. L’idée de faire bouger un peu les choses aussi. Et l’Histoire, précédemment citée, ne doit-elle retenir que des versions triturées des événements vécus par notre Humanité ? Dans le cas présent, il y a urgence à témoigner. La caricature grossière dont est sujette votre nation me rappelle étrangement celle dont me parlait mon grand-père à propos des Allemands. Les "boches", les "Chleus". Il fallait se préparer alors à l’idée d’une guerre !

Comment avez-vous réagi au fait que votre livre soit mal perçu en France et quelles répercussions cela a-t-il eu sur votre vie/carrière ? Et comment interprétez-vous les raisons de la position hostile de l’Occident face à l’Iran ?

Au sujet de la non-diffusion de mon livre, je ne saurais dire si elle est due au refus des librairies ou à une quelconque censure. La première hypothèse me semble la plus probable. Dans la société marchande qui est la nôtre, se souciant plus de rentabilité que d’objectivité, une certaine concordance est de mise. La direction est donnée, et ne doit souffrir d’aucune transgression. Les ouvrages écrits sur l’Iran se doivent de montrer une image négative, conformément à la vérité officielle. Prenons pour exemple un livre paru en France sous le titre Le psy, Iran fou et dont la presse de ce pays à fait des gorges chaudes. On y lit au hasard : "En Iran, retrouver son copain peut s’avérer aussi dangereux qu’un rendez-vous entre deux résistants pendant l’Occupation en France". Ou encore "Le régime réussit à corrompre tout le monde. S’ils pouvaient mettre la main sur dieu, même lui, ils le corrompraient". […] Le mensonge et l’abject se côtoient sans vergogne.

M. Gilles Lanneau

On dit souvent qu’il n’y a aucune liberté d’expression en Iran et que la censure est partout, mais que dire de l’attitude de la France par rapport à votre livre ?

Qui faut-il incriminer le plus ? L’Etat français ? L’éditeur ? Les libraires ? La non-censure, synonyme de liberté d’expression, n’est-elle pas aussi la porte ouverte aux mensonges et aux calomnies les plus outrancières ? Ce qui paraît logique dans une société mature et réfléchie doit-il l’être dans une société décadente, transposant ses fantasmes malsains sur une société différente, lui renvoyant sa propre image en négatif ? N’est-on pas dans le même schéma que celui de la notion "d’Axe du Mal" ?

Vous consacrez un chapitre de votre livre au futur de l’Iran, comment envisagez-vous celui de la civilisation occidentale ? Selon vous, un retour à la religion et à la spiritualité est-il possible en occident ?

L’Occident marche sur un fil étroit, susceptible de se rompre à tout moment. Sa société est régie par un système amoral, exploitant sans vergogne ses ressources naturelles et humaines. L’appauvrissement de ces ressources, s’ajoutant à la pollution et à des technologies autodestructrices le mènent au seuil incontournable où seul un changement radical peut le sauver d’une catastrophe annoncée. Une remise en cause de son mode de fonctionnement s’impose donc. L’Occident (et le Monde) a deux choix : celui de la sagesse ou celui d’une fuite en avant. La religion et le spirituel peuvent étayer le premier choix. En sera-t-il ainsi ? La pratique religieuse a fortement chuté à l’intérieur du christianisme. La prolifération actuelle des "born again" et autres évangélistes issus de l’Amérique du Nord, à la théologie aussi simpliste que radicale, et celle des adeptes du New Age, issus du même pays et professant un syncrétisme à l’utopie douteuse, ne peuvent que mener à des voies sans issue. Restons confiants. L’Homme a déjà fait face à des adversaires, à des épreuves, et a su les surmonter. Et quel serait le sens de cette belle aventure humaine si tout devait s’arrêter demain ? Comme vous le dites si bien chez vous, inshaallah !

Votre livre Iran, le mensonge s’adresse aux francophones, quels conseils donneriez-vous aux jeunes Iraniens ?

Je n’en vois qu’un, puisé à la lecture de votre Histoire, et faisant face à cette image trompeuse d’un paradis du "tout permis" véhiculée par une culture déracinées : "Restez vous-mêmes !"

* Les questions de cet entretien ont été soumises par écrit à M. Lanneau, qui y a lui-même répondu de façon manuscrite.


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