N° 78, mai 2012

La mer Caspienne, un écosystème menace


Djamileh Zia


La mer Caspienne est le plus grand lac du monde. Cinq pays – l’Iran, la Russie, la République d’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Turkménistan - partagent son littoral. Les activités des populations de ces pays ont une influence directe sur la mer Caspienne et menacent son écosystème. Une convention-cadre sur la protection de l’environnement marin de la mer Caspienne a été signée à Téhéran en 2003 et est entrée en vigueur en 2006, et des mesures effectives de protection de l’écosystème de la mer Caspienne ont été mises en place, mais elles sont insuffisantes.

Les caractéristiques naturelles de la mer Caspienne

Ce plus grand lac du monde, d’une superficie de 42 914 km², avec une longueur de 1160 km et une largeur moyenne de 330 km, s’étend du 37° au 47° de latitude de l’Hémisphère Nord. Son volume d’eau est équivalent à 78 000 km³. On peut le diviser en trois régions - septentrionale, centrale et méridionale – en fonction des caractéristiques géographiques et de l’eau. La profondeur de la mer Caspienne est de 26 mètres dans sa région septentrionale, 957 mètres dans sa région centrale et 960 mètres dans sa région méridionale. L’ensemble du littoral de la mer Caspienne fait plus de 6400 km dont 724 km sont en Iran.

La quantité d’eau qui se déverse dans le mer Caspienne à partir des rivières est de 260 à 340 km³ par an ; plus de 80% de cette quantité proviennent du fleuve Volga, 5% proviennent des rivières de l’Iran. Le climat de la mer Caspienne et de son littoral est spécifique. La température moyenne est de 24° à 26° en juillet et août. Au cours de l’année, la température varie entre 44° et 10°. La quantité moyenne de pluie qui tombe sur la mer Caspienne varie entre 200 et 1700 mm par an ; il pleut surtout en hiver et au printemps. La quantité d’eau qui s’évapore de la surface de la mer Caspienne est importante, estimée à 1000 mm par an. La région septentrionale de la mer Caspienne est presque entièrement gelée en janvier. Plus de 700 espèces animales vivent dans l’écosystème de la mer Caspienne ; 7% d’entre eux n’existent que dans ce lac.

Carte des pays riverains de la mer Caspienne

Les caractéristiques du littoral iranien de la mer Caspienne

Le littoral méridional de la mer Caspienne, situé en Iran, est bordé par la chaîne des montagnes Alborz. La zone située entre la mer et les montagnes est généralement plate et couverte par les champs de culture de thé et de riz, les forêts hyrcaniennes et les habitations. Dans ce littoral, plus on s’achemine de l’ouest vers l’est, plus les montagnes s’éloignent de la mer et les plaines deviennent plus vastes. La superficie totale des provinces iraniennes limitrophes à la mer Caspienne est d’environ 60 000 km² ; 37,7% de cette superficie sont composés de pâturages, 33,5% de forêts, 19,3% de terres agricoles. Dans les trois provinces iraniennes qui bordent la mer Caspienne, il existe des zones protégées et des refuges de la vie sauvage dont l’ensemble atteint une superficie de 750 km². Ces régions sont en général des abris pour les oiseaux marins et des lieux de repos pour les oiseaux migrateurs. Jusqu’à aujourd’hui, 283 espèces d’oiseaux ont été identifiées dans ces régions ; près de 90% d’entre eux y vivent de façon saisonnière. Il faut ajouter aux zones protégées citées plus haut le Parc National du Golestân, classé réserve de biosphère, et trois lagunes qui ont une grande importance pour l’environnement du globe terrestre. Le littoral méridional de la mer Caspienne compte trois régions importantes sur le plan écologique du fait de la présence d’espèces animales et végétales rares et de leurs caractéristiques uniques ; ces régions sont actuellement en crise ; ce sont la lagune d’Anzali, le golfe de Gorgân et l’embouchure du fleuve Sefidroud.

36 rivières principales se déversent dans la mer Caspienne à partir de son littoral méridional, ce qui correspond à 15 km³ d’eau par an au total. Les plus importantes d’entre elles sont les fleuves Sefidroud, Aras et Gorgânroud. La pluviosité moyenne au niveau du littoral méridional de la mer Caspienne est d’environ 1240 mm par an ; elle diminue plus on avance de l’ouest vers l’est. La température mensuelle moyenne y est de 17° (min -1°, max 37°) ; la température moyenne diminue également de l’ouest vers l’est.

Dans les trois provinces iraniennes limitrophes à la mer Caspienne, il existe 20 villes qui couvrent au total une superficie de 30 364 km² du littoral. Ces villes comptent dans l’ensemble près de 3,8 millions d’habitants, ce qui correspond à une densité de plus de 125 personnes par km² vivant en Iran en contact direct avec la mer Caspienne. La moyenne de l’augmentation de la population dans ces trois provinces iraniennes est de 1,2 pour cent et elle augmente de l’ouest vers l’est. La plus grande densité de la population (plus de 200 personnes par km²) est située dans les régions de basse altitude qui ont une pente très faible, et qui subissent donc, plus que dans les autres régions, les conséquences de l’élévation du niveau de la mer Caspienne.

Carte de l’augmentation du niveau de la mer Caspienne au niveau du golfe de Gorgân

Les ressources de la mer Caspienne

La mer Caspienne a fourni une grande part des besoins alimentaires et économiques des populations qui ont vécu au bord d’elle tout au long de l’histoire et elle continue de nos jours à assurer les besoins alimentaires des pays qui l’entourent. On y pêche en moyenne 600 000 tonnes de poissons par an. Rappelons que 90% du caviar du monde proviennent de la mer Caspienne, ce qui correspond à plus de 700 tonnes de production annuelle. Par ailleurs, le fond de la mer Caspienne contient plus de 25% des réserves en pétrole du monde. L’exploitation de ces réserves a commencé en 1954 et a augmenté depuis l’indépendance des pays de l’ex Union Soviétique. Actuellement, il existe 20 000 puits de pétrole actifs et semi-actifs dans la mer Caspienne. La mer Caspienne est également un lieu de navigation maritime qui permet l’essor du commerce et du tourisme des cinq pays qui l’entourent. Toutefois, ces domaines qui favorisent l’essor économique des pays riverains de la mer Caspienne sont des éléments qui menacent en même temps l’écosystème de ce grand lac. De plus, l’exploitation de la mer Caspienne a provoqué l’extension des zones d’habitation et l’augmentation de la densité de la population vivant au niveau du littoral, et ce fait a augmenté les conséquences néfastes sur l’environnement de la mer Caspienne.

Les facteurs qui menacent l’écosystème de la mer Caspienne

Les facteurs qui menacent l’écosystème de la mer Caspienne ont pour origine les activités humaines, soit au niveau du littoral, soit au niveau de la mer elle-même. Ces facteurs ressemblent à ceux qui menacent les écosystèmes des autres mers du monde, mais étant donné que la mer Caspienne est un lac, les pollutions s’y accumulent et rendent cette question plus grave et plus urgente à traiter.

La lagune d’Anzali, zone écologiquement en crise -
Photo : IRNA

1-Les activités humaines au niveau du littoral

Le développement des villes, de l’agriculture, de l’industrie et des activités portuaires sont des facteurs qui dégradent l’écosystème de la mer Caspienne. La plus grande partie des pollutions produites en terre arrivent à la mer Caspienne par les rivières qui se déversent en elle. Les études montrent que la densité des polluants est plus grande au niveau des embouchures des rivières et des zones de la mer Caspienne qui sont à proximité de celles-ci. Les polluants qui entrent dans la mer Caspienne par les rivières sont essentiellement les métaux lourds, les pesticides, les hydrocarbures pétroliers, les substances nutritives et les microbes.

Les égouts non traités des habitations, les ordures ménagères et les industries qui utilisent des hydrocarbures sont à l’origine d’une grande part des polluants qui se déversent dans la mer Caspienne, et leur quantité a augmenté du fait de l’extension des villes situées au niveau du littoral. Le déversement des égouts dans les rivières et la mer a pour conséquence l’augmentation du taux des maladies infectieuses transmises par les eaux sales. Selon les études effectuées entre 1992 et 1995 par l’Organisation de la Protection de l’Environnement de l’Iran, la pollution microbienne des eaux du littoral méridional de la mer Caspienne diminue de l’ouest vers l’est ; le port Anzali a le plus grand taux de pollution du fait de la grande densité de la population de cette ville. La pollution de l’eau de la mer Caspienne par les égouts a également des conséquences sur la physiologie de la reproduction des animaux marins, qui sont tout autant exposés aux effets néfastes de l’augmentation de la température de l’eau de la mer causée par les centrales thermiques et l’industrie papetière situées sur le littoral. L’augmentation de la température de l’eau provoque des pontes plus précoces, l’arrêt du développement normal des œufs et le raccourcissement de la période de la transformation des œufs en larves de poisson.

L’esturgeon, menacé d’extinction du fait
des pêches excessives -
Photo : IRNA

Les activités agricoles au niveau du littoral sont elles aussi l’une des causes importantes de la pollution de l’écosystème de la mer Caspienne. Elles ont pour conséquence le transfert, dans l’eau des rivières qui se déversent dans la mer, de produits organiques et chimiques utilisés en agriculture en tant qu’engrais et pesticides. Ces produits ont pour conséquence l’augmentation de planctons végétaux dont certains produisent une toxine. Par ailleurs, l’augmentation des végétaux marins diminue le taux d’oxygène de l’eau de la mer et empêche la pénétration de la lumière, ce qui trouble encore plus l’équilibre de l’écosystème marin. Une autre conséquence de la présence des pesticides est l’augmentation du taux du mercure dans l’eau de la mer ; le mercure est absorbé par les planctons et les algues, et entre ainsi dans le cycle alimentaire des poissons qui sont pêchés et consommés par les populations. La plupart des engrais utilisés au niveau du littoral iranien de la mer Caspienne sont des engrais azotés et phosphorés.

Les constructions telles que les barrages, les piliers des ponts sur les rivières et les quais des ports ont elles aussi des conséquences au niveau de l’environnement marin, car elles induisent des changements dans la structure naturelle du littoral et empêchent la circulation naturelle des courants marins ; cela a des effets néfastes sur la reproduction des poissons car ils ne peuvent plus avoir accès à leur lieu de ponte, et cela perturbe la migration des esturgeons. De plus, la reproduction naturelle des esturgeons dépend du débit de l’eau des rivières : la diminution du débit de l’eau provoque la diminution de leur reproduction. Et le prélèvement du sable du fond des rivières détruit les lieux de ponte des poissons.

Outre ces facteurs, les touristes laissent souvent sur les plages de la mer Caspienne des objets non biodégradables, surtout des sacs en plastique et des boîtes de conserve.

Les écologistes iraniens protègent les oiseaux migrateurs de la mer Caspienne -
Photo : Agence Mehr

2-Les activités humaines au niveau de la mer

La principale activité au niveau de la mer Caspienne qui perturbe l’écosystème de ce grand lac est l’exploitation des réserves de pétrole. Les pollutions pétrolières sont liées aux activités de forage et au déversement du pétrole des puits dans l’eau de la mer. Jusqu’ici, l’Iran n’a pas commencé à exploiter ses réserves de pétrole de la mer Caspienne, mais les activités des industries pétrolières dans les quatre autres pays riverains ont causé de grands dégâts écologiques. Par exemple, les sédiments contenant du pétrole sont actuellement d’une épaisseur de 5 mètres au niveau du littoral de la République d’Azerbaïdjan. La pollution pétrolière a pour conséquence le changement du PH de l’eau de la mer, la diminution de la transparence de l’eau, la pollution du fond de la mer, la création de compositions gazeuses toxiques, la mort des poissons ou leur intoxication, des troubles endocriniens chez les oiseaux avec une diminution de leur reproduction par la diminution de leur ponte d’œufs et la mort de leurs fœtus dans l’œuf. De plus, les explosions lors des opérations de forage provoquent des tremblements qui causent la mort des planctons et des poissons jusqu’à des dizaines de mètres de distance du lieu de forage et des changements dans la direction de la migration de certains poissons, du fait des ondes sonores de 70 000 hertz qui sont au-delà du seuil supportable pour ces animaux. Les accidents et les incendies liées aux exploitations pétrolières ont également des effets néfastes sur l’écosystème et créent des pollutions importantes.

Outre les activités liées à l’exploitation du pétrole, de nombreux bateaux (bateaux de pêche, bateaux pétroliers, bateaux de transport) circulent régulièrement dans la mer Caspienne et chacun d’eux contribue à polluer l’eau de cette mer par des déchets divers.

Des pêcheurs iraniens dans le golfe de Gorgân -
Photo : Agence Mehr

Les fluctuations du niveau de la mer Caspienne et ses conséquences sur le plan écologique

La diminution du niveau de la mer Caspienne observée après les années 1930 est probablement due aux grands projets industriels et agricoles qui ont eu lieu en URSS, avec la construction de barrages, la création de lacs artificiels et le changement de la direction de certaines rivières. Ces activités humaines ont abouti à la diminution de 29 mètres du niveau de la mer Caspienne en 1977. A partir de 1978, contrairement aux prévisions, le niveau de la mer Caspienne a augmenté de 15 cm en moyenne par année jusqu’en 1995, et a recommencé à diminuer depuis. Le changement du niveau de la mer Caspienne a eu des conséquences positives et négatives pour les populations qui vivent autour d’elle.

L’augmentation du niveau de la mer Caspienne a été dans l’ensemble plus bénéfique pour les populations habitant autour de la région septentrionale de la mer Caspienne qui est peu profonde (sa profondeur est de 5 mètres en moyenne). L’augmentation du niveau de la mer a facilité le transport maritime dans cette région, a permis de réutiliser des anciens ports, a diminué les dragages, a créé des millions d’hectares de lagunes exploitables sur le plan économique en marge de la mer. L’augmentation du niveau de la mer a de plus provoqué l’extension des milieux de vie naturels des oiseaux migrateurs, l’augmentation de la faune du pourtour de la mer et a facilité la migration des poissons jusqu’aux rivières pour la ponte.

La diminution du niveau de la mer après les années 1930 a eu pour conséquence une progression des habitations humaines et des exploitations agricoles et industrielles dans les zones qui étaient auparavant couvertes par la mer, en particulier au niveau du littoral méridional, c’est-à-dire en Iran. L’augmentation du niveau de la mer qui a débuté en 1978 a donc créé de nombreux problèmes pour les habitants et l’écosystème du littoral méridional. Les changements provoqués dans la qualité de la terre et de la flore (du fait de l’augmentation de la salinité de la terre), la transmission bilatérale des pollutions (le pétrole provenant de la mer qui arrive à la terre d’un côté, les polluants produits au niveau du littoral qui sont transmises dans les milieux marins du fait des mouvements continus des vagues d’un autre côté), la menace de la destruction des habitations (en Iran, l’augmentation du niveau de la mer a détruit cinq mille habitations), l’augmentation du niveau des eaux sous-terraines ayant pour conséquence l’augmentation de la salinité des terres agricoles, le changement des écosystèmes marins et de la faune terrestre, l’augmentation de l’érosion du littoral à cause du changement du point de rupture des vagues du fait de l’augmentation du niveau de l’eau font partie des conséquences négatives de l’augmentation du niveau de la mer Caspienne au niveau de son littoral méridional.

La convention-cadre de Téhéran sur la protection de l’environnement marin de la mer Caspienne

Cette convention, adoptée à Téhéran par les cinq Etats littoraux de la mer Caspienne le 4 novembre 2003, est entrée en vigueur le 12 août 2006. Elle a deux objectifs : prévenir, réduire et contrôler la pollution de la mer Caspienne d’une part, préserver et restaurer ses ressources biologiques d’autre part, car la surexploitation des ressources de la mer Caspienne, en particulier la pêche excessive de l’esturgeon dont la quantité a baissé de façon alarmante, est un autre facteur qui perturbe cet écosystème. Cette convention n’est cependant qu’une première étape pour prévenir la catastrophe écologique qui menace ce plus grand lac du monde.

Sources :
- Dânehkâr, Afshin, "Pishguiri az bohrân-e zist-mohiti dar daryâ-ye Khazar" (Prévenir la crise écologique dans la mer Caspienne), Faslnâmeh-ye motâle’ât-e Asiâ-ye Markazi va Ghafghâz (Revue des Etudes de l’Asie Centrale et du Caucase), 6e année, 3e période, N° 21, printemps 1377, pp. 117-136, consulté le 15 mars 2012 sur le site www.noormags.com.
- Momtaz, Djamchid, "La convention-cadre de Téhéran sur la protection de l’environnement marin de la mer Caspienne", Annuaire français de droit international, CNRS Editions, Paris, Année 2005, Vol 51, pp.401-410, consulté le 3 avril 2012 sur le site www.persee.fr.


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