N° 78, mai 2012

L’étude de l’espace désertique
chez Jean Marie Gustave Le Clézio et Antoine de Saint-Exupéry


Parissâ Ghobâdi


Le désert est toujours à l’avant-garde de la prière. Il rend à notre cœur sa part secrète, enfouie, de méditation et de poésie. Il rappelle que tout homme est en quête de Dieu, sans le savoir parfois. Au désert, le chercheur de Vérité apprend l’humilité des dunes et le grand désir de l’infini. Cet espace parle, suggère, souffle, évoque un silence au-delà du simple fait de se taire, au-delà du silence même. Il ouvre l’âme au dépouillement, retourne la surface des choses pour en montrer l’envers. Ce lieu est symbole de la soif et de la faim, de la mort par trop de soleil, de la purification, du vide, des traces humaines, éphémères sur le sable. C’est peut-être le lieu privilégié de la rencontre avec le divin.

Le désert est un lieu vaste, dénudé et aride, mais aussi, curieusement, le lieu de prédilection de beaucoup de personnes du point de vue spirituel. D’après Le dictionnaire des symboles, le désert aurait deux sens symboliques. D’une part, il est « l’indifférenciation principielle » et de l’autre, il serait « l’étendue superficielle, stérile, sous laquelle doit être cherchée la Réalité ». (Chevalier et Cheerbant, 1982, 349) Cette seconde signification n’est pas sans relation avec d’autres cultures comme la culture islamique qui considère le désert comme une recherche de « l’Essence » pour celui qui s’y engage.

Ce vaste espace a fasciné la plupart des écrivains car, plus que l’aventure physique, il offre une aventure intérieure et les ramène aux origines du monde. Jean Marie Gustave Le Clézio reprend cette aventure dans le récit de son voyage vers la vallée de Saguia el Hamara, au sud du Maroc et au cœur du territoire décrit par Antoine de Saint-Exupéry, le Rio de Oro.

En 1980, il publie Désert, dont l’écriture marque une étape vers un roman de facteur bien plus classique que les précédents. Seule la construction du livre, y compris du point de vue typographique, est assez originale dans le genre romanesque où deux récits alternent. Le premier est consacré à un épisode important dans l’histoire du Maroc, les années 1909 à 1912, qui ont conduit à la mise en place du protectorat français. Ce pan de l’histoire est envisagé dans la perspective des souffrances endurées par les populations nomades vaincues par les Européens sur leur propre terre. Le second récit raconte l’enfance et l’adolescence d’une jeune fille appelée Lalla Hawa, amoureuse de son sable natal, aimant chaque millimètre et chaque atome du désert qui l’a vue naître, a accompagné sa famille depuis l’origine des temps, et qui se plaît à écouter des histoires de villes lointaines vers lesquelles ses compatriotes partent en quête d’une vie meilleure. Elle connaîtra l’une de ces villes, Marseille, où elle rencontrera un autre désert, débordant de gens qui ne communiquent pas entre eux. Là, elle se sentira isolée de cette Nature qui lui transmet son énergie, encombrée par trop de civilisation, noyée par la misère ou le succès qui l’entourent. Elle y étouffera et prendra la décision de rentrer au sein de son vrai foyer, son désert, son paradis. Le désert sera le seul lieu où elle pourra vivre et le seul qu’elle voudra offrir au bébé qu’elle va enfanter.

Cette typographie peut donner au lecteur le sentiment que le texte est entouré de vide. Elle permet à Le Clézio de suggérer l’étroitesse de la caravane qui chemine dans l’immensité désertique des plaines sahariennes. Les nomades y sont entourés par l’espace dénudé et la blancheur minérale du désert.

Ce roman, l’un des romans français contemporains les plus appréciés du public au cours de la dernière décennie du XXe siècle, rend artistiquement compte de l’une de certaines représentations collectives du désert.

D’autre part, Antoine de Saint-Exupéry est un écrivain français de culture occidentale ; son désert à lui est représenté, probablement en convergence avec cette culture, et pourtant, son avion s’écrase dans le désert africain. Il incarne la spiritualité du désert quand il fait apparaître sur terre puis s’envoler le Petit Prince, un jour en Afrique, dans le désert. L’auteur de Terre des Hommes appartient à la grande famille de ceux qui reviennent toujours au désert chercher silence et ressourcement.

L’image du désert dans la tradition biblique et coranique

Dans la religion chrétienne, le désert est avant tout une terre que « Dieu n’a pas bénie ». (Lacan, 1988, 261) Dans ce sens, toute vie y est presque impossible à cause de la rareté de l’eau ainsi que de la végétation. Cependant, mis à part son aspect désolé et aride, le désert est avant tout, selon la tradition biblique, « évocateur de l’époque de l’histoire sainte ; la naissance du peuple de Dieu. Le désert symbolise en premier lieu l’isolement ou encore la fuite vers un espace propice à la méditation. Un lieu de refuge et de contemplation. » (Ibid., 262)

D’après cette tradition, Dieu a voulu, par la pénible épreuve, être le guide spirituel du peuple sur un chemin difficile, le désert de Sinaï où les Hébreux devaient adorer le Dieu unique, recevoir la loi divine et conclure l’alliance qui ferait d’eux le Peuple élu. Le dessein de Dieu était que son peuple naquît dans le désert. Par conséquent, le désert serait le lieu de renaissance et de purification par excellence, un lieu temporaire dans l’attente de la Terre promise, où une nouvelle vie sera bâtie. Le désert peut offrir aux pécheurs la rédemption. Ainsi, Dieu a offert à ce peuple infidèle de l’eau et de la nourriture pour leur montrer Sa miséricorde. Toujours selon cette tradition, le désert se partage en deux grands éléments : d’un côté, la retraite du Christ, et de l’autre, l’après retraite de Jésus, et leurs influences sur ses apôtres. En effet, Jésus a été, tout comme le peuple d’Israël, éprouvé au désert, mais contrairement à celui-là, il a pu surmonter toutes les épreuves pénibles infligées par Dieu, préférant la confiance en Lui plutôt que la nourriture. Cette retraite s’est transformée peu à peu en un refuge contre la foule ; le désert étant propice à la prière solitaire et à la méditation. Dans cette perspective, Jésus se présente comme le guide spirituel par excellence, voire le sauveur de l’humanité, dans la mesure où il est « l’eau vive, le pain du ciel, le chemin et le guide, la lumière dans la nuit, le serpent qui donne la vie à tous ceux qui le regardent pour être sauvés ; il est enfin celui en qui se réalise la connaissance intime de Dieu, par la communion à sa chair et à son sang » (Lacan, 1988, 266). Notons que cette idée de serpent sauveur est aussi présente dans Le Petit Prince au moment où le serpent se présente dans le désert et veut le mordre pour lui rendre sa liberté : « Je puis t’emporter plus loin qu’un navire, dit le serpent » (Saint-Exupéry, 1943, 65).

Jésus a sauvé l’humanité grâce au désert. Le désert est donc salvateur, mais paradoxalement, la vie y est dure et pénible. Selon la tradition biblique, « nous vivons encore au désert, mais sacramentellement » (Lacan, 1988, 265), car l’homme a été nourri « du pain vivant  » et boit « de l’eau de l’Esprit qui jaillit du Christ » (Ibid., 266). Pourtant, le désert biblique est dépourvu de descriptions du paysage. En revanche, il s’agit d’un espace privilégié qui permet de mourir dans ce monde et de purifier son âme à travers des épreuves telles que la douleur, la solitude, qui favorisent la prière et la méditation.

En islam, la portée symbolique du désert est liée au sacré. André Miquel, dans L’Islam et sa civilisation, souligne à propos du désert : « Le désert était l’articulation essentielle de l’islam ; tantôt désert obstacle, tantôt désert refuge, mais surtout désert transition ». (Miquel, 1977, 15)

Dans le Coran, le mot désert n’apparaît presque pas mais tout laisse à supposer que l’islam est la religion la plus liée au désert. L’eau est ainsi considérée comme une récompense divine dans le monde présent et dans l’Autre monde : « Quiconque vient auprès de Lui en croyant, après avoir fait de bonnes œuvres, voici donc ceux qui auront les plus hauts rangs, les jardins de séjour [éternel], sous lesquels coulent les ruisseaux » (20:75-76).

Dans le Saint Coran, il n’est question de désert explicitement qu’une seule fois, et ce à propos de l’histoire de Joseph, où ce dernier s’adresse à son père : « Il [Dieu] m’a fait du bien quand il m’a fait sortir de prison et qu’Il vous a fait venir du désert ». (12:100). Ici, le mot désert est exprimé par le mot badw, qui signifie le désert des nomades, celui des bédouins. C’est un espace sacré où l’homme n’est pas seul car il participe à la cosmogonie où tout se fait en référence au temps des origines, où tout a un sens parce que chaque geste réactualise l’harmonie de l’Eden.

Il s’agit bien du cercle de la vie tournant autour d’un lieu sanctifié, éternellement recommencé et allant au-delà de la mort. Un autre terme qui a parfois le sens de désert se rencontre deux fois dans le Coran, c’est mafâzt. Selon son étymologie, ce mot vient de la racine fâza qui signifie « se sauver, s’échapper » ; fawz est donc le salut et la délivrance. Dans le Coran, ce mot n’a donc pas la signification de désert. Il s’agit d’un lieu de refuge contre le châtiment divin et du lieu de délivrance dans lequel Dieu sauvera les hommes de piété « yunajjî’llâhu’llâdhina ‘ittaqaw bi-mafâzatihim » (Dieu sauvera ceux qui ont été pieux en leur faisant gagner [leur place au Paradis ; en les délivrant]) (39:61).

En fait, le désert, selon la mentalité des Arabes, c’est surtout la contrée de la soif, des grandes étendues où les menaces de se perdre ou de mourir sont toujours présentes. En revanche, le désert des Bédouins est un lieu d’itinéraires souvent connus, puisque l’on sait où se situent les puits vitaux et les pâturages éventuels. Il est vrai que le prophète Mohammad avait l’habitude de se retirer un mois par an dans une grotte sur le mont Hirâ, pour s’adonner au tahannuth (retraite spirituelle) : cette pratique consistait à se consacrer uniquement au culte de Dieu se tenant éloigné de tout péché ; il s’agit donc d’une retraite, ce que les soufis ont appelé plus tard khalwat. Ce terme évoque le fait de se retirer d’un groupe, de faire le vide autour de soi, de rester seul, de s’isoler et de se séparer. Le désert est donc un facteur d’isolation et d’isolement.

Espace du désert dans le récit de Le Clézio

Parler de l’espace ou du lieu leclézien, c’est surtout parler de la mer, du désert, du roc ou du littoral. Le Clézio est attiré par ces vastes étendues. Ce sont ses thèmes obsessionnels car l’espace illimité est susceptible de concevoir les notions de liberté et d’éternité et peut exprimer un élan de l’auteur vers l’élémentaire et l’originel. Chez Le Clézio, nous pouvons donc rencontrer plusieurs types de lieux. Ils sont toujours décrits d’une manière poétique mais ne sont jamais idylliques et pittoresques. Il y a des lieux originels qui possèdent une dimension mythique. Ces lieux ont contribué à la reconstitution du monde dès l’origine où tout était pur, non usé par la durée du temps et non marqué par l’action humaine. C’est le désert de Désert. Il y a des lieux sacrés qui sont intacts et privilégiés par le contact avec la divinité et que l’homme se garde de déranger, d’abîmer ou de briser.

Outre sa dimension mythique, le désert est un lieu géographiquement bien délimité. Nous pouvons trouver dans le roman beaucoup de noms propres qui nous permettent de situer l’histoire de Nour et de Lalla sur la carte. Certains noms propres, tel que Saguiet el-Hamra, nous informent que leur histoire se déroule au désert : « Sur cette étendue de sable, il n’y a personne, pas un arbre, pas une herbe, rien que les ombres des dunes qui s’allongent, qui se touchent, qui font des lacs au crépuscule » (Le Clézio, 1980, 91).

Par cette médiation, Le Clézio attribue à l’espace désertique une dimension surréelle qui nous est familière. Lieu du parfait silence exposé à la grandeur céleste, jamais le désert ne cesse d’être cet espace mythique, à dimension métaphysique, qui prédispose l’être. Son immensité est suggérée par différents procédés. Tout d’abord le désert est un pays uniforme, et paraît par conséquent sans limites.

La présentation leclézienne de l’espace semble à première vue s’inscrire dans un courant objectif. Puisés dans le vécu actuel de l’écrivain, les lieux lecléziens sont témoignages d’une époque. Son écriture, de ton souvent réaliste, semble proposer une présentation phénoménologique de l’espace. Son souci de réalisme, qui se traduit, comme dans l’écriture de certains nouveaux romanciers, dans une description minutieuse d’objets et de lieux, ne l’empêche pas de conférer à l’espace un rôle narratif qui symbolise le vécu existentiel du personnage. Dans Chemins pour une approche poétique du monde, Miriams Stendal Boulos exprime que l’espace occupe deux fonctions narratives essentielles : « La première est au service de l’illusion réaliste, la seconde, plus importante, détermine les personnages et leur évolution » (Stendal Boulos, 1999, 83).

L’homme retrouve dans le désert une situation originelle qui évoque les débuts du temps : « C’était comme si le monde s’était arrêté de bouger et de parler, s’était transformé en pierre » (Le Clézio, 1980, 26). Cette force originelle du désert est donnée comme explication à la fascination qu’il exerce sur les personnages. Il constitue à la fois une nouvelle harmonie pour l’homme et une séductrice attirant son peuple au plus profond d’elle, amenant Lalla à vouloir vivre dans le désert avec le Hartani, lui-même symbole du désert, amenant les hommes bleus à sacrifier leur vie pour trouver l’endroit rêvé de cet espace. Stendal Boulos souligne que le désert est également un lieu magique doté d’un pouvoir transformateur.

Ce qui mérite réflexion est que dans le désert, les jours se ressemblent l’un à l’autre au point que la perception du temps est estompée, comme l’indique Le Clézio : « Nour ne savait plus depuis combien de temps avait commencé le voyage » (Le Clézio, 1980, 225). Cette phrase renvoie aussi à la dimension mythique du désert. Dans les pays mythiques, le temps s’écoule plus lentement que dans notre monde. Le Clézio poursuit un mythe, celui de la nostalgie des origines, de ce temps où tout n’était que matière.

L’espace infini du temps est suggéré aussi par les formes verbales, surtout par l’imparfait qui prend, dans certaines situations, surtout dans celles qui sont liées à la marche des hommes bleus, la signification presque douloureuse d’intemporalité, de répétition sans fin. J.- Y. Tadié écrit sur cette présence d’instants éternels, à propos d’Arcane 17 : « Mythe assure donc la fusion des trois éléments principaux du récit : le personnage, l’espace, le temps. Dans ces instants éternels, dans cette fusion, Désert devient un récit mythique, c’est-à-dire fondateur d’un monde qu’il donne à voir » (Tadié, 1994, 154).

Espace édénique et originel, le désert se présente surtout comme un sujet concentrique que la narration est destinée à illustrer à travers sa structure ; la marche des hommes bleus et le vécu de Lalla forment ainsi des images d’une errance circulaire. L’espace concentrique de cette errance met en relief le mythique du voyage des hommes bleus, où la quête de l’espace originel s’accompagne d’une atmosphère d’intemporalité. L’espace ne se présente pas seulement comme un élément essentiel de ce roman, mais participe aussi à la fois à marginaliser et à valoriser les personnages. La mise en marge de leur statut, leur allure et leur comportement, au profit d’une valorisation de l’espace, contribue à la première page du roman et est effectivement empreinte d’un onirisme qui souligne cet aspect fantomatique.

Pour ce faire, Le Clézio confère à ses personnages les caractéristiques du désert : ils ont « la liberté de l’espace dans leur regard et une peau pareille au métal » (Le Clézio, 1980, 12), et leur marche douloureuse reflète l’immobilité et la dureté du désert.

L’espace occupe donc une double fonction dans Désert : non seulement il permet de qualifier le personnage et de délimiter son comportement, mais surtout il lui confère un rôle poétique en tant que parole déléguée d’un sujet immobile et intemporel. ہ la fin de la prière collective, les hommes et les femmes se trouvent en parfaite communion avec le cosmos, avec Dieu. Or, dans ce mouvement délirant se déployant sur place, on retrouve les motifs de l’occupation tourbillonnaire de l’espace propres à la poétique du désert et du nomadisme. En effet, chez Le Clézio, le désert est plus qu’un espace géographique, il est le symbole de la simplicité et du dépouillement, l’espace dans lequel l’homme parvient à réaliser son unité. Par son aridité et son dépouillement, par la mise à l’épreuve qu’il impose aux hommes, il acquiert, dans le roman, une dimension véritablement symbolique.

Il convient donc de préciser que ce lieu immense décrit par l’auteur peut être considéré comme l’antithèse de la civilisation occidentale. De fait, à la richesse apparente des villes européennes s’opposent l’indigence des nomades et la nudité des paysages. Il est donc nécessaire pour le romancier de procéder à la reconstitution de lieux qui réitèrent les lieux sacrés du paradis perdu et préparent aux multiples épreuves que devra subir le mythe. Dans ce domaine, le désert prend chez Le Clézio un sens véritablement métaphorique, qui lui accorde la valeur d’un mythe. Il réunit les composantes du lieu sacré. D’une part, il est « un pays hors du temps, loin de l’histoire des hommes, peut être, un pays où plus rien ne pouvait apparaître ou mourir, comme s’il était déjà séparé des autres pays, au sommet de l’existence terrestre » (Le Clézio, 1980, 11).

D’autre part, le désert ne se définit pas seulement par son atemporalité et son défi au temps, il est aussi un espace où d’autres lois sont abolies. Le Clézio attribue à l’espace désertique une dimension surréelle qui nous est familière. Lieu du parfait silence exposé à la grandeur céleste, jamais le désert ne cesse d’être cet espace mythique, à dimension métaphysique, qui prédispose l’être aux communions cosmiques.

Espace du désert dans les récits de Saint-Exupéry

Le désert saharien a été le lieu des naufrages de Saint-Exupéry. Dans son œuvre, ainsi que dans d’autres œuvres ayant pour thème central le désert, il est question d’un espace aride, d’un vide immense qui le domine.

Pour lui, le désert est beau, il l’embellit encore en disant : « J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence. » (Ibid., 62), ou en se l’appropriant de cette façon, Saint-Exupéry dit : « Mon Sahara, mon Sahara, te voilà tout entier enchanté par une fileuse de laine. » (Saint-Exupéry, 1939, 67) Au fur et à mesure qu’il avance dans son récit, le narrateur s’engage dans la voie chimérique de la poésie romantique ; ainsi, « J’avais atterri dans un champ, et je ne savais point que j’allais vivre un conte de fées » (Ibid., 69), ou encore, il ajoute : « S’il n’est d’abord que vide et que silence, c’est qu’il ne s’offre point aux amants d’un jour » (Ibid., 77).

Selon Saint-Exupéry, l’espace du désert se présente d’emblée vide et aride, un espace de solitude, une « Terre de granit », (Saint-Exupéry, 1943, 52) une terre où il y a très peu d’hommes : « Le désert est une terre sèche, pointue et salée » (Ibid., 54), cependant, il est « beau » (Ibid., 62). Il est, toutefois, synonyme de solitude, qui est pour nous un ennemi redoutable, mais dans un espace aussi mystérieux, voire aussi mystique que le désert, celle-ci devient un allié, voire un besoin croissant et réconfortant. Passer par cette épreuve, devient presque un devoir afin de devenir homme. Selon Françoise Brin, « ce manque, ce dépouillement que représente le désert nous engage à passer par des étapes pour mériter d’être Homme » (Brin, 2000, 69).

Quoi qu’il en soit, dans ses descriptions, Saint-Exupéry joue sur le contraste des couleurs, noir et gris, des éléments également, métal et fer, qui sont des éléments durs, attestant par un cri sourd que lance l’écrivain, au milieu d’un paysage fantastique, de la tristesse et de l’angoisse qui y prédominent - comme dans la vie. Françoise Brin dit à ce propos : « C’est bien l’image de la condition de l’homme perdu dans un monde qui lui semble absurde » (Brin, 2000, 72), et les mots « tombés » et « enfermés » expriment nettement cette angoisse. De fait, Le Petit Prince, est une description qui se présente progressivement, étape par étape, commençant par les six premières planètes qui évoquent, symboliquement, l’homme dans toute sa dimension, voire les sept péchés capitaux, pour enfin arriver à la terre (la septième planète) et plus précisément dans le désert. Par cette description disparate, nous comprenons instantanément que le désert ne se révèle pas aisément à quiconque s’y aventure. Il est d’abord vide et nudité et par la suite, lorsqu’on pénètre au fond des choses, on prend conscience de ses richesses et de sa beauté.

La description que fait l’écrivain est très symbolique. Il en parle de manière à transporter le lecteur dans un monde merveilleux qui lui laisse le champ libre pour méditer et interpréter les textes selon sa propre vision. Par conséquent, l’inconscient joue un grand rôle dans la relation que l’on a au monde dans lequel nous évoluons. La présentation symbolique des lieux attribue à ces récits leur principe d’unité et leur sujet commun.

Il convient donc de préciser que chez Saint-Exupéry, le choix du désert comme espace privilégié n’est pas un hasard. En effet, dans le dénuement de ce paysage ressortent des créatures, si petites et si grandes à la fois, comme le serpent, le renard, la fleur, qui portent chacune leur message. Le simple dessin représentant des dunes de sable à la fin du Petit Prince prouve combien Saint-Exupéry était persévérant dans sa quête dans le désert et comment il est parvenu à déceler les secrets invisibles : « Le désert est beau... » (Saint-Exupéry, 1939,50)

En outre, Saint-Exupéry a pris conscience que des « richesses invisibles » surplombaient le désert et les lieux « révèlent l’homme à lui-même ». (Brin, 2000,69) Du fait, si l’homme arrive à attribuer un sens à ce qu’il voit, c’est qu’il est arrivé à un degré de conscience qui va provoquer une sorte de révélation ; l’homme va enfin pouvoir se comprendre. Dans ce contexte, Saint-Exupéry enchaîne avec une phrase qui révèle les aspects philosophiques du désert : « Le Sahara, c’est en nous qu’il se montre » (Saint-Exupéry, 1939, 77), et l’auteur ajoute : « Le désert, c’est moi ». (Ibid., 240).

D’évidence, dans le langage de Saint-Exupéry, le désert signifie principalement « désert des hommes ». Ce romancier manifeste une soif et une préoccupation spirituelles dans un monde desséché qu’il perçoit sans transcendance et sans sacré. Dans L’appel du désert, Jean-Luc Maxence rapproche cette période de la vie de Saint-Exupéry à celle de Le Clézio : « Le Clézio aurait pu, lui aussi, le pousser. La vraie et haute ressemblance entre les deux destins » (Maxence, 2002, 107).

Eugene Drewermann l’exprime fort bien dans L’essentiel est invisible : une lecture psychanalytique du Petit Prince, lorsqu’il écrit que : « Cheminer vers la source compte plus que boire, car c’est le manque qui accorde à l’eau sa valeur essentielle, et que, le désert n’est pas seulement le lieu du Tohu-bohu, de l’errance et de la confusion, de l’inversion et du dénuement, c’est également celui d’une impitoyable vérification et de la confirmation, celui des prophètes et des chercheurs, le fourneau de la mutation mystique, une demeure de retraite et d’authenticité, un vrai jardin d’Allah, comme les Arabes appellent le Sahara. » (Drewermann, 1993, 64).

Espace de sensibilité, le désert peut s’ébranler au moindre trouble, même d’un papillon, pour donner libre cours à notre intérieur de s’animer de sentiments paradoxaux, de crainte ou de joie ; « Pour le moment ça va. […] Mais j’entends un grésillement, une libellule bute contre ma lampe. Sans que je sache pourquoi, elle me pince le cœur ». (Saint-Exupéry, 1939, 115).

Cependant, malgré son aspect négateur, le désert peut s’avérer être un allié dans la mesure où il peut être salvateur. Saint-Exupéry a su en effet tirer profit de la leçon du désert, il a essayé en quelque sorte d’assouvir ce « besoin de converser avec soi-même, de chercher, de découvrir son plus intime secret ». (Antoine, 1993, 120).

Au cœur du désert, il se permet une réflexion sur l’islam, sur l’homme, sur la liberté et sur le sens de la vie. Dans ces moments rudes, il glisse encore plus dans la spiritualité. Sa seule devise réside dans le fait d’aider ses semblables dans les moments les plus pénibles. L’auteur pense qu’en découvrant le désert, il a découvert le vrai visage de la terre, ainsi, il pense que les terres qu’il a visitées « bien arrosées, les vergers, les prairies » (Saint-Exupéry, 56), ne sont que la face cachée, embellie et trompeuse de la terre, que notre terre est une prison et que pour être libre, rien de plus idéal que la vraie Terre, qui est le désert : « Nous avons longtemps embelli l’image de notre prison. Cette planète, nous l’avons crue humide et tendre » (Ibid., 59).

En effet, l’espace du désert s’impose comme le lieu de la révélation. Il est celui des origines et omniprésent dans les œuvres de Le Clézio et Saint-Exupéry, symbolise la quête de silence et de l’origine. Ces écrivains visent une langue spontanée, vivante, semblable au souffle du vent du désert.

Conclusion

Le Clézio et Saint-Exupéry, deux écrivains majeurs, parviennent à proposer leurs réflexions sur le désert de manière tout à fait originale. Ils représentent les lieux géographiques comme un terrain privilégié où grâce à son immensité, à son silence et à sa liberté, ils se mesurent avec le sens profond de leurs propres vies. Pourtant, Saint-Exupéry a une vision tout à fait différente de celle de Le Clézio si l’on prend en compte son voyage dans l’espace aérien qui lui permet de tout voir et observer du ciel, ceci alors que Le Clézio parcourt le désert et effectue un voyage terrestre. Dans tous les cas, comme nous l’avons montré, il y a chez Saint-Exupéry des ressemblances insolites avec Le Clézio qui sait qu’au désert : « On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence. » (Saint-Exupéry, 1943, 71).

En effet, on peut affirmer que l’homme dans le désert se trouve confronté à lui-même, au cosmos et à Dieu selon les auteurs. Aussi peut-on dire que c’est sur cette base idéologique que les deux romanciers ont présenté le désert par des aspects symboliques. Ce lieu apparaît comme un passage qui mène au chemin du dépassement ainsi que celui de la prise de conscience. Cet espace est un intermédiaire spirituel entre, d’un côté, la vie ordinaire, et la vie qui survient après le passage, d’un autre côté.

Pourtant, nous devons dire que par rapport à l’immensité désertique, l’homme est conscient de sa faiblesse physique, mais paradoxalement empli de sa grandeur. Enfin, il est juste de dire que l’homme, en tant qu’infiniment petit, fait partie d’un monde infiniment grand. L’homme, un microcosme, mais grand par l’esprit, cache un univers sans fin dans son intérieur.

Pour conclure, il faut ajouter que l’espace du désert se projette dans l’œuvre de ces romanciers non seulement dans le but de créer une création littéraire, mais aussi dans l’attente d’exercer une grande influence sur la pensée de tout homme moderne afin de lui remontrer ses origines oubliées dans la marche du progrès. Nous pouvons dire que tous les hommes sont nomades de par leurs âmes, et toujours en quête de Vérité et de Dieu. Dans le désert aride et desséché, qui est un lieu de méditation et de révélation, l’homme arrive à une sorte de connaissance de soi, par laquelle il pourrait arriver à la connaissance de Dieu.

Bibliographie :
- Antoine, Régis (1993),Etudes Littéraires françaises. Tübingen : Narr.
- Brin, François. (2000), Etude sur Terre des Hommes de Saint- Exupéry. Paris : Gallimard.
- Chevalier, Jean. Et Cheerbrant, Alain. (1982), Dictionnaire des symboles. Paris : Laffont/ Jupiter.
- Drewermanne, Eugen. (1992), L’essentiel est invisible. Paris : Cerf.
- Lacan, André. (1988), Vocabulaire de Théologie biblique. Paris : Cerf.
Le Clézio, Jean Marie Gustave. (1980), Désert. Paris : Folio.
- Maxence, Jean- Luc. (2002), L’appel du désert. Paris : Editions des Presses de La Renaissance.
- Miquel, André. (1977), L’Islam et sa civilisation. Paris : Armand Colin.
- Saint-Exupéry, Antoine de. (1939), La Terre des Hommes. Paris : Folio.
- Saint-Exupéry, Antoine de. (1943), Le Petit Prince. Paris : Folio.
- Stendhal Boulos, Miriam. (1999), Chemins pour une approche poétique du monde.
- Tadié, Jean- Yves. (1994), Le Récit Poétique. Paris : Gallimard.


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