Restons dans la lumière. Cette belle lumière née en Orient, éclairant le monde entier. Et parlons enfin de son chantre idéal, Zarathoustra.

Commençons par lui donner son nom. Le vrai, l’actuel. Surtout pas Zoroastre ; celui-ci a transité par le grec. Zarathoustra est très ancien, et approximatif. Il évoluera en Zaradousht, Zaratousht, puis Zartousht à ce jour, le seul nom reconnu dans son pays d’origine. Appelons-le ainsi.

Il serait né au VI ou VIIe siècle avant notre ère. Contemporain ou presque, du Bouddha, mais surtout de l’essor de la Grèce. Fallait-il donc qu’il n’y soit pas antérieur ? Qu’une belle éthique empreinte de sage philosophie n’ait pas anticipé celle des premiers penseurs reconnus ? Nés à l’Ouest bien sûr.

Quelques rares historiens le situèrent plus tôt. Vers 1000 ou 1200 avant notre ère. Mais qu’en disent ses compatriotes actuels ? J’ai eu l’opportunité de traduire différents calendriers en usage dans la communauté zoroastrienne [1]. C’est grâce à eux que j’ai découvert le rapport troublant entre Mithra et l’archange Saint Michel. Mais aussi leur système de datation, prenant pour commencement le début de l’enseignement de Zartousht, vers l’âge de trente ans. Et nous sommes à ce jour en 3750 (par rapport à notre année 2012). Soit une naissance de Zartousht vers 1768 avant le Christ. Un mobed m’a confirmé cette date, issue selon lui de plusieurs sources fiables [2]. Faut-il la discuter ? Que dirions-nous de savants étrangers se mêlant d’écrire l’Histoire de France à une sauce différente ?

***

Il apparaît au monde dans un contexte miraculeux : son village s’auréola de lumière les trois jours précédant sa naissance. Dès l’enfance, il étonne par son intelligence. Adolescent, il tient tête aux docteurs de la loi, conteste leur doctrine. Il se retire du monde à l’âge de vingt ans. Médite, prie. Accomplit des miracles ; est tenté par Ahriman, l’alter ego du diable. A trente ans, au bord d’une rivière, il reçoit en lui le message qu’il doit enseigner, communiqué par un esprit céleste, Vohou Manah, substitut du dieu Mithra. Débute alors sa mission. Contesté par les siens, il quitte la ville d’Ourmi, au nord-ouest de l’Iran.

Vue aérienne de Takht-e Soleiman, Azerbaïdjan de l’ouest

Ouvrons là une parenthèse. Ourmi ne peut être que l’actuelle Ourmiah, ou Orumieh, située près du grand lac salé portant le même nom. Il serait né précisément dans un village nommé Risheh [3], non loin du lac, selon une tradition locale tenace. Une autre tradition le fait naître – ou commencer son apprentissage – à Takht-e Soleiman, l’ancienne Ganjeh, un peu plus au sud. Pourquoi donc cette obstination à le faire apparaître plus à l’est, en Afghanistan, sous prétexte d’une similitude entre l’avestique, le langage originel et celui de cette région ? Une étude des dialectes kurdes iraniens, celui d’Ahouraman en particulier, démontre aussi une similitude avec l’avestique.

C’est toutefois à l’Est qu’il donnera son enseignement, anticipant peut-être avant l’heure le dicton : "Nul n’est prophète en son pays".

Il a donc quitté Ourmi. Il arrive sur les bords de l’Araxe (notre Guihôn biblique). Il traverse ce fleuve en marchant sur les eaux, parcourt le massif de l’Alborz, longe le rivage de la Caspienne. Arrivé à l’Est, il se place sous la protection d’un roitelet local, Vishtâspa, et continue son enseignement.

Difficile de ne pas voir dans ce parcours le prototype d’un beaucoup plus connu ! Curieusement, il mourra à l’âge de soixante dix-sept ans. Le Christ à trente-trois ans. Deux fois deux chiffres symboliques, porteurs d’une signification profonde.

D’aucuns ont attribué ces similitudes au fait que les textes furent retranscrits après l’apparition du christianisme dans le pays. Leur rédaction en pahlavi utilise néanmoins des tournures de phrases archaïques s’apparentant à celles de l’avestique originel. La forme poétique est respectée. Et les apocalypses iraniennes, proches de celle de Saint Jean, furent antérieures au christianisme. De même le mithraïsme et ses coïncidences troublantes. Et peut-on réellement imaginer un culte ancien, bien ancré dans son pays d’origine, imitant celui d’un « challenger » ?

Zartousht fut zaotar à ses débuts, chanteur de cantiques. Donc prêtre probablement. Son message marquera pourtant une rupture avec la religion traditionnelle. Ou les religions. Le culte d’Ahourâ Mazdâ est attesté avant lui ; il est dieu principal, pas encore Dieu unique. On vénère déjà le feu sacré. Parallèlement perdure un autre culte, dédié au dieu Mithra. Un culte populaire dans sa version exotérique ; secret dans ses aspects les plus profonds, réservé au petit nombre.

Zartousht est chantre avons-nous dit. Il composera les gâthâ, d’inspiration divine. Ces cantiques seront inclus dans l’Avestâ, le livre saint. Sa doctrine est simple à la base et se résume en trois vertus : bien penser, bien parler, bien agir. C’est peu ; c’est largement suffisant. Ce serait même une belle révolution. Si seulement !

Examinons maintenant ce chemin qui y mène. Ce chemin du bien penser, du bien parler, du bien agir.

La prière est à la base, stimulant les trois vertus. Elle est précise, codifiée. Essentielle. Elle est le sacrifice authentique, se substituant à celui des animaux.

Elle est prière dévotionnelle : foi et fidélité en Ahourâ Mazdâ, en les esprits célestes. Prière d’espoir : attente de la rétribution, de la résurrection, du corps futur [4]. Prière de confession : "Quelle que soit la nature de mon péché, en pensée, en parole ou en action, je me repens et fais pénitence, pardonne !". Nous sommes tout proche de "l’acte de contrition" du christianisme. L’acte juste est conséquence de la prière. Son prolongement.

Nous touchons là à une éthique largement en avance sur son temps – il faudra attendre l’Exil pour trouver un peu d’humanité dans la Bible !

Trois vertus donc, donnant accès à un monde de lumière exprimé par le feu éternel. Cette "Lumière des lumières" selon les ةcritures, précédant celle de l’ةvangile : "Lumière (née) de la Lumière" ; ou du Coran : "Lumière sur lumière". Elle est au cœur de la théologie, opposée à sa part d’ombre revêtue par Ahriman.

La Lumière, au centre, comme dans le mithraïsme, ou les Védas indiens.

J’ai voulu approfondir par l’intérieur cette religion ancienne, puisant à des racines que nous avons perdues. Et ai posé quelques questions à un mobed, à Ispahan (dans le temple du feu Miséricordieux, âtashkadeh-ye Mehrbân).

Selon lui, l’essence de la religion est contenue dans le nom divin. Ahourâ Mazdâ, le Sage Seigneur – ou mieux, le Sage Créateur – et non le Seigneur Sage selon la traduction courante. Une rectification d’importance ! Ahourâ est le moteur. La Création procède de la Sagesse divine : une pensée juste, matérialisant les Mondes, les multipliant. Accéder à cette pensée nous fait participer à l’acte créateur. A la divinité.

Là est l’essentiel. Nous savons pourquoi le Monde est beau – le mot est faible ! Pourquoi il est parfait. Une vaste horloge cosmique, réglée dans ses moindres détails. Du surgissement d’une galaxie à celui d’un enfant, ou d’un insecte insignifiant (en apparence). Et il ne peut en être autrement. Pas d’univers sans cause première ! La matière est incapable de se créer d’elle-même, par accident, ou par hasard ; tout au plus aurait-elle produit un chaos indistinct, sans intelligence, sans signification. Mais ce Monde ne procède pas d’un chaos.

(Cette cause première est Aditi dans les Védas indiens, la conscience infinie, lumineuse. Un principe féminin d’où sortiront les dieux, ces aspects différents d’une même réalité).

***

Rappelons-nous des "vaches sacrées", ces particules de la lumière originelle. Trouve-t-on seulement ce double sens dans les Védas ? Ou aussi bien dans l’Avestâ ? L’Avestâ et les Védas sont à peu près contemporains, suivant d’assez peu l’arrivée des Aryens.

Nous allons examiner quelques yasnâ, ces cantiques des Gâthâ composés par Zartousht, où nous retrouverons nos braves mammifères sous la forme générale de bovins. Vaches ou bœufs. Ces yasnâ feront penser parfois à des hymnes naturalistes, ce qui paraît logique dans une société ancienne à dominante pastorale. Certes ! Mais bien souvent leur traduction littérale fera sourire. Trop décalée, sans queue ni tête. De nombreux chercheurs l’ont souligné, se demandant quel sens métaphorique accorder.

Tentons une autre approche. Lisons les textes qui vont suivre en substituant à nos bovins les particules lumineuses sous-tendant la matière.

Yasnâ 12-2

(…)

"A Ahourâ Mazdâ, le dieu bon,

Aux bonnes mesures ;

Saint, brillant et glorieux,

De qui viennent toutes les choses excellentes ;

A lui de qui viennent le bœuf,

La Sainteté, la Lumière,

La félicité jointe à la Lumière."

Yasnâ 12-8

(…)

"Ce qu’aime Ahourâ Mazdâ,

Qui a créé le bœuf,

Qui a créé l’homme juste ;

(…)

C’est là ce que j’aime,

C’est là ma loi."

Yasnâ 28-1

"Les mains étendues en prière vers ce secours,

Je vous demanderai d’abord à tous,

Ô Sage avec la Justice (Asha) [5],

Les actes de l’Esprit Saint (Spenta Mainyou)

Afin de satisfaire

Le vouloir de la Bonne Pensée (Vohou Manah) [6]

Et l’âme du bœuf."

Yasnâ 31-7, 8, 9

"Celui qui le premier, par la pensée

A rempli de lumière les espaces bienheureux,

Celui-là par sa force mentale

A créé la Justice, (…)

Par laquelle il maintient la Meilleure Pensée.

(…)

C’est par la pensée, ô Créateur,

Que je t’ai reconnu

Comme le premier et le dernier,

Comme le père de la Bonne Pensée (Vohou Manah)

Lorsque je t’ai saisi avec les yeux

Comme le vrai créateur de la Justice (Asha),

Comme le Sage dans les actes de l’existence ;

Tienne était la Dévotion (…)

Tien le façonneur du bœuf,

Tienne la force de l’esprit,

O Sage Créateur,

Quand tu donnas au bœuf

Le chemin libre

Soit vers le pasteur,

Soit vers le non-pasteur."

Yasnâ 32-10

"Celui-là détruit les doctrines,

Qui parle du bœuf et du soleil

Comme des pires choses à voir avec les yeux."

Yasnâ 46-19

(Pour le juste),

"Se trouvent en récompense

Quand il trouvera la vie future

La vache mère avec le bœuf

Et tout ce que tu m’as révélé,

O Créateur, toi qui sais le mieux." [7]

Supposons notre hypothèse véridique. Combien d’auditeurs surent mesurer le sens exact de ces cantiques ?

Temple du feu Azargoshasb à Takht-e Soleiman, Azerbaïdjan de l’ouest

Zartousht dut infléchir la religion nouvelle. Réapparurent les sacrifices d’animaux. Les dieux anciens, habilement intégrés au sein des hiérarchies célestes, surent retrouver leur place. Mithra fit un retour en force. Il devint Fils du Père (Ahourâ Mazdâ), partageant les mêmes pouvoirs, recevant la même adoration. Une longue éclipse se dessina. Zartousht est oublié sous les Achéménides, puis sous les Arsacides. Il faudra attendre la dynastie des Sassanides, au début de l’ère chrétienne, pour qu’il revienne en force.

Ce chapitre fait suite aux chapitres intitulés "Mehr" et "Les sacrées vaches", respectivement publiés dans les numéros 84 et 88 de La Revue de Téhéran et issus de l’ouvrage Le miroir du monde publié aux éditions Les 3 Orangers, 13 avenue de Saint-Mandé. 75012 Paris - Mail : les3orangers@noos.fr Prix de l’ouvrage : 19,00 euros. Frais de port offerts.

Notes

[1Offerts par le Dr Dârioush Afshâri, neurologue réputé et représentant de la communauté zoroastrienne d’Iran.

[2Notons l’existence de calendriers en Iran au début du 2ème millénaire av. J.-C.

[3Signifiant "racine", curieusement.

[4Contrairement aux religions du Livre où l’ancien corps doit ressusciter.

[5Les noms entre parenthèses sont ceux d’esprits célestes subordonnés à Ahourâ Mazdâ.

[6Substitut du dieu Mithra, associé au bœuf.

[7Ces textes ont été traduits par Jacques Duchesne-Guillemin (1948). (Je me suis permis de permuter les traductions d’Ahourâ et de Mazdâ).


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