Il sera le Roi-Soleil un demi-siècle avant le nôtre. Roi conquérant, roi bâtisseur, roi centralisateur. Roi amoureux des arts, des philosophes aussi, fleuron d’une dynastie qui débuta où nous avons laissé l’Histoire, à la charnière des XV et XVIe siècles.

Son ancêtre Shah Ismaïl Ier fonda la dynastie safavide en l’an 1501. Roi conquérant déjà, il redonne à la Perse l’unité politique qui lui manque, disparue aussitôt après Timour Lang (Tamerlan). Unité renforcée par la proclamation du chiisme comme religion d’état, adhérant ainsi à une foi populaire, plus ou moins réprimée jusque-là.

Portrait de Shâh Abbâs Ier (1588-1629), vraisemblablement peint en Inde au XVIIIe siècle

Shah Abbas Ier, dit le Grand, sera le quatrième de la lignée. Il a dix-huit ans lorsqu’il accède au pouvoir, en 1587, profondément marqué par ce qui influera peut-être sur son comportement futur : le meurtre de sa mère, puis de son frère Hamzeh Mirzâ. L’homme aura deux aspects dès lors. Généreux, tolérant, éclairé ; sensible à la beauté et à ce qui l’exprime – il fut un calligraphe talentueux, traduisant l’indicible par l’élégance des mots. Mais aussi paranoïaque, rancunier, cruel : il fera exécuter ses propres fils, torturé par les soupçons. Il finira sa vie rongé par les regrets, priant, pleurant, jeûnant.

Homme de contrastes, impossible à résumer… Retenons le Roi-Soleil.

Comme le nôtre, il conquit des territoires. Ou reconquit plutôt. L’Irak, l’Arménie, la Géorgie, ce qui manquait du Kurdistan, l’Île de Bahreïn… Comme le nôtre attirant la noblesse à Versailles, noyant dans des plaisirs artificiels toutes ses velléités d’indépendance, il amollit ses princes dans les harems et l’opulence. De même la monarchie sera de droit divin [1], s’appuyant sur un état centralisé, appuyé lui-même sur un réseau routier sécurisé, une administration unique, imitant la Perse achéménide.

Portrait de Louis XIV

Roi bâtisseur, son génie urbanistique fera de la nouvelle capitale, Ispahan, la vitrine du royaume. Mais aussi le prototype d’une ville moderne [2], attirant les voyageurs et les ambassadeurs européens, admiratifs de ses palais se reflétant dans des plans d’eau, de ses jardins, de ses avenues spacieuses et arborées. Ne peut-on voir dans cette ville d’Ispahan, mais aussi dans celle de Behshahr, ou d’autres, la source qui inspira Versailles et son palais ?

Là s’arrêtent les comparaisons. Louis XIV révoqua l’édit de Nantes, persécuta les protestants, les jansénistes. Shah Abbas Ier sera l’ami des juifs, des chrétiens, des zoroastriens, renforçant la liberté religieuse existante. Vingt-cinq églises seront bâties à Ispahan dès l’arrivée des Arméniens de Djolfa, du nord-ouest du pays, « importés » afin de stimuler l’économie. Nous retrouvons ces Arméniens au XXIe siècle, plus prospères que jamais, dans le quartier résidentiel de Now Djolfa, « la Nouvelle Djolfa ». Louis XIV sera soucieux de gloire et d’étiquette. Son homologue persan se promènera dans les rues d’Ispahan, ou d’ailleurs, déguisé en marchand, ou en derviche, interrogeant les gens du peuple, s’inquiétant de leurs soucis, de leurs aspirations. Ou s’invitera à dîner, à l’impromptu. L’hommage sera posthume. À sa mort, son cercueil traversera les villes et les villages, porté par des épaules amies, anonymes.

Curieux bonhomme ! Il aime son peuple, a le sens du devoir, de la justice, de l’équité. Et règne en solitaire, craignant son entourage. Il se confie à un ami, l’Italien Pietro della Valle :

« Nul souverain ne devrait faire entièrement confiance à ses ministres et à ses généraux. […] Car ceux-ci penseront davantage à leurs intérêts politiques ou matériels qu’à ceux du royaume. »

Rien de nouveau sous le soleil !

Nous sommes au faîte de la grandeur de la Perse islamique. ہ l’aube de son déclin aussi.

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La Perse s’exportera. Aux Indes notamment. Impossible de ne pas voir le génie créateur iranien dans les grandes réalisations mogholes. Le fort Alamgir, la mosquée Badshahi à Lahore, au Pakistan ; les jardins du Cachemire, le Taj Mahal…

Baber (le Tigre en persan), peu avant Shah Abbas Ier, sera l’initiateur de cet empire moghol. Personnage rude, héritier de Timour Lang, il écrira des poèmes en persan. Contradictoire lui aussi. La cour et la bonne société indiennes adopteront la langue persane [3] et son vocabulaire subtil : le vouvoiement, le pluriel de majesté… Les fonctionnaires de l’empire viendront souvent d’Iran. Les poètes aussi ; on en comptera plus d’une centaine à la cour d’Akbar, un peu plus tard.

Portraits de deux philosophes persans de l’époque safavide, Abolghâssem Mirfendereski et Sheikh Bahâ’i, par Aghâ Seyyed Hassan

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Ispahan aura été une œuvre d’art, nous l’avons vu (et le reste d’ailleurs de nos jours). Mais aussi le lieu où a fleuri cet art dans ses domaines les plus variés, encouragé par un souverain ayant été lui-même artiste. Calligraphie, miniature, céramique, tapis… La pensée a su s’épanouir dans ce jardin planté pour elle, produisant quelques fleurons qui marqueront l’esprit persan, et ce jusqu’à nos jours.

Il étudia à Ispahan au temps de Shah Abbas Ier. Il fut l’élève de trois illustres prédécesseurs, ayant donné à sa pensée l’inclination à suivre.

Mirdâmâd, comme avant lui Sohravardi, voyait en la philosophie – à condition qu’elle soit couplée à l’expérience directe – une voie menant à la subli-mation, à « l’Homme Parfait ». Connaissance et action, côte à côte. Il était le « troisième maître » pour ses élèves, aussitôt après Aristote et Fârâbi. Mirfendereski, un autre maître, puisa dans l’hindouisme et la sagesse indienne un concept panthéiste où la divinité est intrinsèque à l’homme, retournant à travers lui à sa nature première. Sheikh (Sheirh) Bahâ’i, né à Baalbek au Liban, associa la recherche scientifique et les mathématiques à la théologie. Il fut célèbre comme physicien et astronome. Il est écrit à son sujet :

« On dit que le Sheikh Bahâ’i avait réussi à briser l’atome et à utiliser la force atomique. L’une des preuves en est le hammam qu’il avait fait construire à Ispahan (et qu’il est possible de visiter) et qui avait toujours de l’eau chaude, grâce à un petit appareil en forme de bougie qui restait brûlant pendant des années. » [4]

Mollâ Sadrâ Shirazi, né à Shiraz comme son nom l’indique, inclura dans sa pensée les concepts de ses maîtres. Il est le père de la doctrine de Vahdat-é Vodjoud, « l’Unicité de l’Existence », synthétisant et formulant de manière rigoureuse ce qui se transmettait alors de manière informelle. « ہ propos de l’Existence, il déclare qu’elle est unique et originelle, que chaque être possible est fondé sur l’Existence et la quiddité (essence d’une chose), la quiddité étant limitée et dépendant de l’Existence. » […] « Chaque être matériel tend toujours à la perfection ; ainsi l’homme qui était d’abord matière primordiale est devenu ensuite minéral, puis animal, puis finalement est parvenu à la condition humaine. » [5]

Continuons. « Mollâ Sadrâ écarte, pour tous les êtres et même pour tous les éléments, toute possibilité d’une quelconque inertie. Il dit que chaque être a un mouvement et que l’inertie n’est qu’une apparence irréelle. » […] « (Il) dit que le Mouvement est une activité, un phénomène de création permanente. Cette idée nous permet de comprendre ce qu’il dit, à savoir que l’Existence n’est constituée que d’ةnergie. Il ajoute que la Matière n’est que mouvement, changement, énergie substantielle et intérieure. Il dit que l’ةnergie et la Matière ne font qu’un, ainsi que le Mouvement et la Matière. » [6]

Entrée de Mohammad Rezâ Beg, ambassadeur du Safavide Shâh Hossein, à Versailles, en 1715

Nous sommes à la charnière des XVI et XVIIe siècles, plus de deux siècles avant Darwin et près de trois avant Einstein.

Il a écrit son œuvre après onze ans d’exil passés dans un village discret, près de Qom. Onze ans venant à point, et qu’il consacrera à méditer et à comprendre de l’intérieur les connaissances acquises en raisonnant. Des connaissances menant à d’autres, inconnues. ةcoutons-le :

« J’ai acquis la connaissance des secrets qui m’étaient demeurés inconnus jusqu’alors, et j’appris les mystères qu’aucun argument rationnel ne m’avait jamais permis de saisir. Je parvins ainsi à voir clairement et sans aucun intermédiaire les vérités que je m’efforçais de comprendre par la raison. J’ai donc écrit ce livre que je qualifie de « divin » pour ceux qui se préoccupent de l’acquisition de la sagesse et de la perfection, afin qu’ils connaissent mieux les secrets divins. » [7]

L’Homme avait parcouru des millénaires, tendu vers ce secret de la matière, ou de lui-même, accomplissant une destinée fixée pour lui. Un chemin de la Lumière vers la Lumière. Cette Lumière initiale en amont, éternelle, mère de toutes les lumières, mère de toutes les matières, « Lumière sur Lumière » [8], retournant à elle-même, enrichie par elle-même.

Cette Lumière de Zartousht aussi, « Lumière des Lumières » ; ou de Saint Jean, « Lumière née de la Lumière ». Accomplissant avec le Verbe la Volonté divine, née d’une pensée d’Amour.

Déclaration de l’islam chiite comme religion d’Etat par le Safavide Shâh Esmâïl Ier en 1501

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Redescendons quelques marches. Clôturons par une histoire, se racontant probablement le soir au coin du feu du temps de Shah Abbas Ier. Un conte issu du fond des âges :

« Il était une fois une belle jeune fille…

Sa méchante mère en fut jalouse ; la belle enfant s’enfuit, se réfugia dans une maison habitée par sept frères. La mère la retrouva, l’empoisonna. De retour à leur maison, les sept frères découvrirent la jeune fille inconsciente. La croyant morte, ils la placèrent sur un cheval qu’ils conduisirent dans un endroit désert. Le roi vint à passer, aperçut la jeune fille, en tomba amoureux. Il l’emmena à ses médecins, les supplia de la sauver. Elle guérira après avoir été baignée dans sept piscines remplies de lait. Ils se marièrent, eurent des enfants… » [9]

L’histoire continuera, se conclura comme il se doit. Par quel chemin arriva-t-elle jusqu’aux frères Grimm ? Elle nous parle une nouvelle fois de ce voyage évolutif, en sept étapes, passant par des épreuves à surmonter.

« L’aube du déclin » avons-nous dit un peu plus tôt, parlant du règne de Shah Abbas Ier. De cet empire qui culmina sous les Achéménides, les Sassanides, les Safavides. Puis se rétractera progressivement, sera sans gloire, ou si peu, traversera les siècles sous les derniers des Safavides, sous les Afghans, les Afshars, les Zands, les Qâdjârs. Fera semblant d’impressionner sous un soldat s’improvisant empereur, au XXe siècle, puis se changera en république.

La pensée perse continuera sur sa lancée, jusqu’à nos jours, héritière de ce savoir accumulé depuis les origines, méconnu par l’Occident, porteur d’un potentiel insoupçonné. Le chiisme sera le témoignage d’un islam différent. ةsotérique plutôt qu’exotérique, interprétant sans fin les textes fondateurs, en soutirant l’essence cachée (les sens cachés aussi).

Les soufis continueront à osciller, à tournoyer, ou à chanter, selon les cas. Une chevalerie initiatique, la djavânmardi – littéralement la « jeunehommerie » [10]– associant effort physique et quête spirituelle, perpé-tuera un cheminement évolutif à trois degrés, devant mener à « l’Homme Parfait » : « La Parole », « l’Épée », « la Coupe ». Au troisième de ces degrés, le postulant boit dans une coupe de l’eau salée, ou du lait, nous rappelant le contenu d’une autre coupe, largement évoquée.

La voie royale, jusqu’au « Soleil ».

*Texte mis à la disposition de La Revue de Téhéran par l’auteur et extrait de l’ouvrage Le Miroir du Monde publié par Les 3 Orangers, 13 avenue de Saint-Mandé, 75012 Paris. Mail : les3orangers@noos.fr

Prix de l’ouvrage : 19,00 euros. Frais de port offerts.

Notes

[1Les Safavides auraient été les descendants du septième Imâm chiite (une filiation discutable).

[2Elle comptera plus de 500 000 habitants. Probablement un record pour l’époque.

[3L’ourdou et l’hindi actuels sont voisins du persan.

[4Les Philosophes chiites, Abdollah-é Ne’ma, p. 66. (Éditions Tabriz). L’explication donnée sera ultérieurement contestée.

[5Commentaires d’Asfar-é Arba’a (Les Quatre voyages) de Mollâ Sadrâ dans Le secret de l’Unité dans l’ésotérisme iranien, Djamshid Mortazavi. (Dervy-Livres)

[6Ibid.

[7Texte traduit par Seyyed Hossein Nasr dans La Revue de Téhéran, n°60. (Presses Ettelaat).

[8Sur la Lumière dans l’œuvre de Mollâ Sadrâ, lire Mullâ Sadrâ Shirâzi. Le Verset de la Lumière. Commentaire. Muhammad Khajavi, traduit par Christian Jambet. (ةditions Les Belles Lettres)

[9Texte adapté de l’article Le Voyage des contes, d’Atefeh Ghafouri dans La Revue de Téhéran, n°43 (Presses Ettelaat)

[10Ou la « générosité ».


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