N° 95, octobre 2013

Un petit bout du désert*


Gilles Lanneau


Ils se sont fait déposer à l’intersection de la route d’Abianeh, entre Kashan et Natanz. Un carrefour de nulle part au seuil de la montagne et se postent au départ de la petite route, dans l’espoir d’un véhicule de passage.

Ils remarquent une maisonnette anodine sur le bord de la route. Bien gardée. Deux voitures civiles, un canon antiaérien. Ils sont à la limite de cette zone militaire qu’ils ont longée sur plusieurs kilomètres, juste avant leur arrêt. « Un petit bout du désert », encadré par une clôture ordinaire. Un terrain nu, assez plat, bien offert à la vue, et ponctué de quelques rares canons identiques au précédent. Au centre, quelques bâtiments cubiques, un parking quasiment vide. Une réplique pâlichonne de son club de vacances, à vingt ans.

Le village d’Abyâneh

Un endroit honni des princes de l’autre bout du monde. La centrale de Natanz, au cœur de “l’Axe du Mal” ; l’antre où se mitonne en secret cette bombe atomique destinée à l’ennemi. A l’anéantir, sans toucher au Liban, à la Syrie, aux territoires palestiniens. Une bombe aux radiations variables, s’arrêtant rigoureusement aux frontières ou au mur de la honte.

La petite route s’enfile dans une vallée riante, parée aux couleurs de l’automne. Des couleurs d’incendie sous un ciel bleu inaltérable.

Ils dépassent un vieux village, perché sur une arête horizontale, rehaussé d’un château à demi écroulé. Un très beau site, très esthétique, en avant-plan du Kouh-é Karkas. La “Montagne aux Vautours”, à contre-jour, comme les ailes déployées d’un oiseau protecteur. Un Simorgh gigantesque, immobile, couvant d’un regard tendre sa vallée bienheureuse. Et au-delà, ce « petit bout du désert »…

On ne voit pas arriver Abianeh. La petite route se faufile entre des contreforts arides, puis plonge d’un coup sur les toits du village. Ils s’extraient de la camionnette, saluent le grand-père qui les a pris en charge, presque aussitôt leur descente d’autocar. Partent à la découverte du village.

Et remontent le temps tout en descendant la ruelle principale. Des grand-mères les interpellent depuis le seuil de leur porte. Petites, rigolotes, avec de jolies robes colorées et des foulards fleuris. Elles les invitent à entrer chez elles, à tour de rôle. Ils en suivent une, se retrouvent dans une sorte de capharnaüm encombré d’artisanat local. Des napperons, des tapis, des broderies… aux motifs enfantins, aux couleurs un peu criardes. Et des bibelots en bois, des friandises. La grand-mère les presse, demande des prix qu’il serait sage de diviser par deux. Ils s’en sortent en achetant quelques fruits secs, sous son regard un peu dépité.

Les vêtements féminins traditionnels d’Abyâneh

Abianeh, le village à la mode, à mi-chemin entre Ispahan et Téhéran. Aux mamies “business women”. Consommation, consommation…

Ils bifurquent par une venelle adjacente. Admirant à loisir cette architecture montagnarde dictée par la nécessité. L’enchevêtrement des maisons en terre, de cette terre ocre rouge de la montagne environnante ; et s’imbriquant dans cette montagne, se fondant en son essence. Ils débouchent dans la vallée, au niveau des jardins, des vergers. De toute petites parcelles, bichonnées à l’extrême. Ils enjambent une rivière minuscule, au milieu d’une peupleraie, suivent un vague chemin, se retrouvent à l’intérieur d’un jardin.

Avec le jardinier, la jardinière. Un jeune couple de Téhéran, originaire du village. Un peu bohême, un peu artiste, tantôt dans les champs, tantôt à la ville. Plus souvent dans les champs. Vivant d’une petite galerie d’art où ils exposent des tapis, des tableaux. Et s’en trouvant heureux.

Ils se laissent offrir un grand verre d’eau fraîche, puis continuent leur chemin, lestés d’un sac de pommes. Arrivent près d’un versant abrupt.

Le village d’Abyâneh

Qu’ils grimpent par un sentier de chèvres menant à des murailles délabrées. Un rectangle vide, hormis quelques pans de murs écroulés. Un caravansérail peut-être, ou une citadelle, ou autre chose. Un belvédère superbe en tout cas. Face au village ocre rouge, sur sa montagne ocre rouge, surmontée de deux châteaux en ruines. De la même couleur. Face à la solitude, encore plus haut, en limite « d’un petit bout du désert ». Absolue solitude, hormis quelques chèvres, quelques moutons, gardiens tranquilles de la fierté nationale.

Sous le regard du Simorgh, cette Montagne aux Vautours, amoureuse de ses enfants.

Le mont Damâvand, photographié depuis le mont Karkas à Ispahan, photo : Mohammad Soltan Alketâbi

*Ce texte a été envoyé par son auteur à La Revue de Téhéran. Il est extrait de l’ouvrage Le Miroir du Monde publié par Les 3 Orangers.

Mail : les3orangers@noos.fr


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