N° 95, octobre 2013

Solayman Haïm, l’amoureux des mots


Shahâb Vahdati


Parus en différents formats depuis les années 1930, les dictionnaires de Haïm sont utilisés depuis près de 80 ans en Iran, et un éditeur vient de publier l’œuvre complète de ce philologue juif. Le regretté Solayman Haïm maîtrisait des langues comme l’anglais, le français, le persan et l’hébreu, et il fut le premier à rédiger des dictionnaires bilingues selon la méthode européenne, dictionnaires dont le succès réside dans l’érudition, les talents et la riche culture de leur auteur dans chacune de ces langues.

Signature de Solayman Haïm

Solayman Haïm naquit en 1887 à Téhéran dans une famille juive pratiquante. Son père, Isaac Haïm, était un courtepointier originaire de la ville de Shirâz ayant immigré à Téhéran, où le jeune Solayman grandit. Comme les autres enfants de son âge, il reçut une première formation à l’école traditionnelle et poursuivit ses études à l’institut d’éducation Lumière, alors dirigé par les missionnaires catholiques qui s’efforcèrent sans succès de le convertir. En 1906, il intégra le collège américain dirigé par un certain Monsieur Jourdain. A partir de 1915, une fois ses études terminées, il y fut chargé d’enseigner l’anglais.

Avec l’arrivée des conseillers britanniques et américains et notamment Arthur Millspaugh en qualité de consultant au Ministère des Finances, Haïm y débuta sa carrière d’interprète. Entre temps, un besoin pour des dictionnaires bilingues s’était fait ressentir dans le pays, ce qui l’encouragea à rédiger le premier. Il accomplit cette tâche dans des conditions difficiles. Au terme de nombreuses heures de travail, il publia le premier dictionnaire anglo-persan dont la publication fut également soutenue par les frères Isaac et Judas Broukhim. Son dictionnaire était le meilleur dans son genre après celui de l’anglais Arthur N. Wollaston. Par la suite, suivant la demande du public et sous la pression d’une société qui avait soif de mieux connaître les cultures étrangères, il se mit à compiler des œuvres plus exhaustives. Haïm était assidu et infatigable, travaillant dix-huit heures par jour.

Juste avant la nationalisation de l’industrie pétrolière iranienne, il fut chargé de diriger la maison de traduction de la compagnie et après la nationalisation, il fut nommé président de son conseil d’administration. En occupant cette position, il se fit remarquer pour sa probité, aucun des différents fournisseurs n’ayant jamais réussi à le soudoyer. Il se fit donc rapidement haïr par ses collègues corrompus et fut contraint à la retraite. Il se maria en 1924, eut six enfants et quitta ce monde en 1970.

Solayman Haïm dans sa jeunesse

Haïm et le vocabulaire

Haïm aimait les mots. Ses amis le qualifiaient de dictionnaire en mouvement, et un journal intellectuel le surnomma le Sir du vocabulaire de l’Iran. Il témoignait d’une persévérance inouïe pour trouver des équivalents anglais les plus justes possibles pour les mots persans. Il disait : « Le soir, quand je vais me coucher, une fois au lit, je n’ai de cesse de réfléchir aux mots comme un amant qui pense constamment à sa bien-aimée. Je vis dans un monde profond de couleurs, celui des mots où n’entre aucun ennui ou fatigue. »

Ses amis racontent que durant l’un de ses voyages de recherche en Angleterre, il avait ramené des échantillons de talc, de pierres ponces et des oliviers de Bohême pour demander aux académiciens anglais d’en définir des équivalents. Il supporta d’être loin de sa famille durant quatre ans lors de son séjour à Jérusalem, afin de parachever son dictionnaire hébreu-persan et de mieux connaître les travaux des étymologistes juifs qui pourraient contribuer aux siens dans ce domaine. Il avait appris l’hébreu moderne en autodidacte, s’appuyant notamment sur le dictionnaire monolingue du lexicographe juif, le professeur Even-Shoshan. Comme Haïm maîtrisait parfaitement les principes fondateurs de cette discipline, il trouva des défauts dans le lexique d’Even-Shoshan dont il lui fit part dans une lettre. Le dictionnariste israélien s’étonna alors fort qu’un Iranien puisse critiquer son travail.

Haïm et la littérature

Haïm aimait la littérature, et surtout celle de l’Iran qu’il affectionnait particulièrement. Dans les derniers moments de sa vie et alors qu’on le transportait à l’hôpital sur une civière, il demanda à ses compagnons de lui apporter un livre de Hâfez ou de Saadi afin qu’il puisse le lire durant son séjour à l’hôpital.

Il écrivait des poèmes avec aisance et fluidité dans différents styles et langues comme le persan, l’anglais et l’hébreu. Il les écrivait en toute occasion, et ses poèmes occasionnels sont le plus beau présent qu’il pouvait offrir à ses proches, en les leur lisant lui-même. On peut percevoir dans le style de Haïm l’influence d’Iraj Mirzâ et de Mirzâdeh Eshghi qu’il aimait beaucoup.

Il laissa des quatrains, des sonnets, des poèmes à refrains et des masnavi qu’il écrivit de sa main dans son bureau. Parmi les poètes contemporains, Ahmad Shâmlou et Rahi Moayyeri étaient ses préférés, et il estimait que le poème L’Aigle de Khânlari était une œuvre sans pareil.

Solayman Haïm

Ses écrits

Parmi ses premières œuvres figure un livre de grammaire persane qu’il a écrit à la demande du ministre de l’Éducation de l’époque, Ali Asghar Hekmat, mais qui n’a jamais été publié. C’était un ami d’enfance de Haïm Moreh, rabbin et savant de la communauté juive iranienne chez qui Solayman Haïm apprit les bases scientifiques de la langue hébraïque et étudia des ouvrages comme Derekh haïm (La voie de la vie).

Ses écrits lexicographiques comprennent :

- Un Dictionnaire franco-persan en un volume.

- Un Petit dictionnaire anglais-persan.

- Un Dictionnaire en un volume exhaustif anglais-persan et persan-anglais.

- Un Dictionnaire exhaustif anglais-persan et persan-anglais en deux volumes.

- Un Dictionnaire hébreu-persan.

- Un Dictionnaire persan-hébreu (non publié)

La traduction des proverbes persans en anglais est l’un des chefs-d’œuvre d’Haïm qui chercha pendant plus de trente ans les équivalents anglais des proverbes iraniens. Quand il n’en trouvait pas un, il faisait preuve d’une telle maîtrise dans sa traduction qu’il suscitait l’étonnement et l’admiration de ses collègues.

Il est l’auteur de quelques pièces de théâtre comme Esther et Mardochée, Ruth et Naomi et Joseph et la femme de Putiphar qu’il mit personnellement en scène et où il joua certains rôles. Il a aussi une œuvre en prose au sujet de la question du pétrole en Iran. Malgré sa science encyclopédique, il préférait entendre que parler, et jamais prétentieux, il ne s’attendait pas à ce les autres lui fassent des compliments ou se soumettent à son opinion. Loin d’adopter un dogmatisme aveugle, une logique claire et lucide lui servait toujours de critère dans ses jugements et ses discussions avec les autres. Il ne forçait jamais l’accord des autres, bien qu’il défendît avec ferveur ses idées. Sa maîtrise de la parole était celle d’un orfèvre qui disposait avec attention chaque mot et phrase dans son discours à la façon de diamants et de perles.

Il marchait un jour accompagné d’un ami. En passant à côté d’un chantier de construction, Haïm dit à son compagnon de l’attendre. Il monta dans le bâtiment en construction et alla trouver l’architecte avec qui il parla une demi-heure. En revenant, il dit à son compagnon qu’il était soulagé d’avoir enfin trouvé le sens d’un terme d’architecture !

Dictionnaire en un volume exhaustif anglais-persan et persan-anglais écrit par S. Haïm

Suite à une convention anglo-iranienne, un certain contrat rédigé en anglais avait été confié aux soins d’un universitaire pour la traduction persane. Le résultat étant décevant, on demanda à Solayman Haïm de corriger le texte traduit. La traduction ainsi corrigée suscita l’admiration des hommes d’Etat et des cadres de la compagnie pétrolière.

Son savoir linguistique et sa virtuosité dans ce domaine étaient prodigieux. Sa maîtrise de chaque mot ou expression et la place du mot dans la structure syntaxique de la phrase et sa persévérance pour trouver l’harmonie surprirent plus d’un homme de lettres.

Il estimait que l’art de compiler des dictionnaires n’était pas encore connu en Iran. Même consulter un dictionnaire exigeait selon lui un savoir approprié. Pour lui, un dictionnaire n’est pas un livre où chaque mot se trouve à côté de sa signification, mais repose sur le concept de la classification. Il considérait les dictionnaires de l’époque comme dénués d’utilité en ceci qu’une personne trouvait les significations, une autre écrivait la prononciation et une troisième les classait.

Haïm était, comme dit Valéry, distraitement docile pour quelques fins profondes ; tellement songeur qu’il lui arriva parfois de se rendre à son travail en pantoufles, vêtu de costumes élégants !

Bibliographie :
- Jamshidi Ismâïl, Soleyman Haïm, khedmatgozâr-e râstin-e zabân-e fârsi (Solayman Haïm, le véritable serviteur de la langue persane), Bokharâ, 14e année, no. 83, 2011.
- Emâmi Karim, Az Bolandi-hâ va Pastihâ-ye tarjomeh (Les hauts et les bas de la traduction), édition Niloufar, Téhéran 1993.
- Sarshar Homa, Târikh-e yahoudiân-e irâni (Histoire des juifs iraniens), édition numérique, l’université UCLA.


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