N° 97, décembre 2013

Kâveh Golestân : le témoin engage


Roshanak Danaei


"Je veux vous montrer des images qui vous gifleront et porteront atteinte à votre sécurité. Vous pouvez détourner le regard, dissimuler votre identité de meurtriers, mais vous ne pouvez pas arrêter la vérité. Personne ne le peut."

Kâveh Golestân

Kâveh Golestân est un reporter-photographe iranien qui a couvert les révolutions et les guerres qui ont agité l’Iran ainsi que le Moyen-Orient durant les dernières décennies. Sa manière d’approcher frontalement la réalité, sa propension à choisir des thèmes percutants, à traiter les dures réalités de la société, et son engagement à refléter toutes ces vérités sans les déformer, ont parfois conduit Kâveh Golestân à être comparé à Robert Capa, grand photographe américain d’origine hongroise (1913-1945). Kâveh Golestân a été le témoin de nombreuses scènes de conflits et s’est consacré à les fixer sur pellicule. L’un de ses livres de photos, intitulé Recording the truth in Iran, a été imprimé en anglais et couvre le travail qu’il a réalisé en Iran.

Kâveh Golestân

Kâveh Golestân est né le 8 juillet 1950 à Abâdân. Il est le fils d’Ebrâhim Golestân, auteur et réalisateur iranien, et le frère de Leili Golestân, traductrice, propriétaire et directrice artistique de la Galerie Golestân à Ispahan. Alors qu’il n’avait qu’un an, sa famille déménagea à Téhéran, où il grandit et fit ses études primaires. A l’âge de treize ans, il quitta l’Iran pour se rendre en Angleterre et continuer ses études dans un internat. Il revint à Téhéran en 1969 et travailla en tant que photographe pour les agences publicitaires de 1970 à 1972. Il commença son travail à titre de photojournaliste professionnel en 1972, lorsqu’il fut chargé de prendre des photos du conflit en Irlande du Nord pour le journal Keyhân. Par la suite, il travailla aussi pour la maison d’édition internationale Franklin qui publiait notamment des livres scolaires pour les enfants iraniens. Il prenait des photos d’enfants dans tout l’Iran, ce qui permettait à la maison d’édition de savoir qui étaient les lecteurs de ses ouvrages.

En 1974, l’Institut pour le développement intellectuel des enfants et adolescents lui octroya un financement pour écrire et publier un ouvrage pour la jeunesse intitulé Ghalamkâr, dans lequel il décrit l’ancien art iranien consistant à confectionner des étoffes à motifs à l’aide de sceaux en bois. Il est également l’auteur d’un autre ouvrage publié par le même institut intitulé Golâb (Eau de rose), où il explique l’art de l’extraction de l’eau de rose.

Kordestân (1988-1991)

Durant les années suivantes, il organisa plusieurs expositions de son travail à Téhéran, dont l’une présentant des photos de la vie quotidienne des enfants iraniens en 1975, ou encore une autre en 1976 à la galerie d’art Seyhoun consistant en des collages polaroids et intitulée Az div o dad…(Du démon et du bestial…).

En 1979, il continua son travail en tant que photojournaliste notamment pour le journal Ayandegân. Il essaie alors de montrer les conditions de vie austères et difficiles de certains Iraniens dont celles des ouvriers, des prostituées dans les quartiers sud de Téhéran, ou encore des jeunes malades mentaux. Peu avant la révolution, il décide d’exposer ces clichés dans le cadre d’une exposition à l’Université de Téhéran intitulée Roospy, Kârgar va Majnoun (Prostituée, ouvrier, et fou) mais une semaine plus tard, elle est fermée par les autorités.

Ces photos de Kâveh Golestân contenaient un regard politique critique. Il avait une fois publié des photos de personnes démunies habitant dans de simples tentes à Téhéran dépourvues de tout confort dans le journal Ayandegân. Hoveydâ, le premier ministre de l’époque, prétendit que c’étaient des archives photographiques et que des tentes pareilles n’existaient plus à Téhéran. Le lendemain, il prit en photo un enfant qui habitait dans l’une de ces tentes et qui tenait le journal du jour même à la main, et la photo fut publiée dans le journal.

Pendant la révolution de 1979, il prit des photos documentaires qui furent publiées dans les magazines Times et Tehran-e-mosavvar. Ces photos lui permirent de remporter le prix Robert Capa qui lui fut « remis par l’Oversea Press Club of America (OPC) pour le meilleur grand reportage photographique publié ayant requis un courage et une logistique exceptionnels ». [1]

Concernant la révolution iranienne de 1979, Kâveh Golestân a également écrit un livre avec la Collaboration de Mohammad Sayyâd. Dans cet ouvrage intitulé Shouresh (Rébellion) et publié en 1980, ils décrivent les événements politiques et sociaux de la révolution.

Asile psychiatrique pour mineurs, Shahr-e-Rey, 1977

Pendant la guerre Iran-Iraq (1980-1988), il était la plupart du temps en première ligne du front pour prendre des photos pour des agences de photographie internationales. Il a également collaboré avec un groupe de photographes iraniens en vue de publier la série des livres intitulés Enghelâb-e- nour (La révolution de la lumière). Il a également publié une œuvre en collaboration avec sa femme Hengâmeh Golestân intitulée Ghontcheh-hâ dar Toufân (Bourgeons dans la tempête) et traitant de la vie des enfants et des adolescents iraniens pendant la révolution et la guerre.

En 1984, Kâveh Golestân quitta l’Iran avec son épouse et leur jeune enfant pour aller vivre à Londres, où il commença à travailler pour l’agence Reflex. Cependant, il continua à se rendre en Iran jusqu’à douze fois par an pour prendre des photos et couvrir la guerre et les événements liés.

La guerre Iran-Iraq (1980-1988), Abâdân

En 1991, la chaîne numéro 4 de la télévision anglaise lui proposa de réaliser un film sur son travail et sa vie professionnelle. En guise de film consacré à sa propre vie, Kâveh Golestân décida de réaliser un documentaire concernant la censure des médias en Iran intitulé Enregistrer la vérité. Ce documentaire de vingt-sept minutes met en scène le fonctionnement de la presse sous les restrictions édictées par le gouvernement après la Révolution de 1979. La réalisation de ce film se solda d’une interdiction de travail en Iran pendant deux ans ; ce qui mit également un terme à son travail de photographe et le conduisit à faire l’expérience d’un nouveau média : la vidéo. En 1994, il commença à travailler en tant que cameraman pour APTN (Associated Press Television Network), agence de presse internationale fournissant des enregistrements pour des chaînes mondiales dont CNN et la BBC. Pendant cette période, il se mit également à l’enseignement du photojournalisme à l’Université de Téhéran. Il aida et encouragea ses étudiants, de jeunes photographes iraniens, notamment en collaborant avec eux pour réaliser des projets tels que Tchâhâr negâh (Quatre vues) en 2002. Cette œuvre se voulait d’abord être un projet proposé par British Petroleum (BP) pour commémorer le 80e anniversaire du premier voyage de Laurence Lockhart en Iran en 1922. Lockart, directeur financier de la Société de Pétrole Anglo-Persane, précurseur de BP, avait pris dans les années 20 des photos documentaires de l’Iran. Pour une vue plus globale et en même temps locale des régions photographiées par Lokhart, Kâveh Golestân accepta le projet à condition d’ajouter aux photos prises par Lokhart celles prises par ses élèves, jeunes photographes iraniens. En 1999, il commença à collaborer avec la BBC en tant que cameraman. Une fois, Jalâl Talabani, fondateur de l’Union patriotique du Kurdistan et futur président de l’Iraq, lui dit : « Indépendamment du contenu de vos reportages, vos photos sont belles. » Le 2 avril 2003, lors de l’accomplissement d’une mission, il fut tué par l’explosion d’une mine à Kifri, au nord de l’Iraq.

La vie des ouvriers en Iran, Téhéran, 1977

Il n’a jamais eu peur d’affronter le danger. Au sujet de son expérience pendant la guerre Iran-Iraq, il a écrit : « Parfois je me sentais charognard, car on voyageait toujours en hélicoptère sur les champs de batailles, on prenait des photos, on ramassait les corps… pendant la guerre, j’avais toujours un mouchoir sur moi. Je l’ai lavé cent fois avec de l’eau et de l’eau de rose, mais il sent toujours la mort. Je ressens que rien ne me fait plus peur, rien ne m’est plus étranger, j’en ai vu à l’extrême… ».

Il n’avait pas peur de montrer la vérité nue, tant qu’elle était amère et douloureuse. Il disait qu’en tant que reporter et photographe, il devait montrer les problèmes sociaux, et les photographier était d’abord pour lui un moyen de remettre en question certaines valeurs de la société : « En photographiant les atrocités et les conditions douloureuses de la vie des pauvres, et en les présentant aux hommes riches et fortunés, j’ai voulu leur être une bête noire... ». Kâveh Golestân était, au dire de son entourage, un anarchiste aux idéaux philanthropiques. Il n’avait pas peur de l’amertume des vérités. Témoin sincère et engagé, il était l’image de la protestation et la voix de la paix. Sur sa pierre tombale, il est écrit : « Il a été tué pour enregistrer la vérité. »

Révolution de 1979, Iran, Téhéran

Notes

[1Prix Robert Capa Gold Medal, in : Wikipedia :http://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_Robert_Capa_Gold_Medal


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1 Message

  • Kâveh Golestân : le témoin engage 5 mars 2017 16:28, par Louise

    Bonjour,
    Je cherche des informations sur l’agence Reflex de Londres et sur le journal Ayandegan mais je ne trouve rien sur internet.
    Auriez-vous des renseignements, des moyens de contacts peut-être ?
    Merci d’avance,
    Louise

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