N° 97, décembre 2013

La photographie iranienne contemporaine, approche et prise de vue depuis la France


Jean-Pierre Brigaudiot


La photographie iranienne est fort présente en France, notamment au plan institutionnel, depuis les fameuses expositions de 2009 (dont le commissaire fut Anâhitâ Ghabâiân) qui se sont tenues au Musée du Quai Branly et au Musée de la Monnaie de Paris. Au Musée du quai Branly ce fut : « 65 ans de photographie iranienne » et au Musée de la Monnaie de Paris, ce fut : « Iran, 1979-2009, entre l’espoir et le chaos : trente ans de photographie documentaire iranienne ».

Photo : Mahdyâr Jamshidi

Au musée du Quai Branly, l’exposition permettait de découvrir une histoire de la photo iranienne et à travers elle, la société iranienne ou certains de ses aspects au fil de ce parcours d’un siècle et demi. Entre petites photos ethnologiques jaunies et celles de bonnes familles endimanchées, vêtues à l’européenne, on va d’un Iran encore rural et archaïque à une société qui s’éprend de modernité. Alors la photo n’avait pas encore acquis le label d’art, elle était technique, art mécanique mais cependant créditée d’une capacité de dire un certain réel, sinon le réel. Puis, selon le parcours chronologique, l’exposition, à travers la photo de reportage, témoignait de la révolution islamique et de ce soudain basculement de l’Iran. Photos d’une révolution qui finalement ressemble à bien d’autres révolutions survenues ailleurs, à Berlin, à Prague, à Lisbonne, à Saint Petersbourg, à Bagdad : idoles renversées, effigies brulées, manifestants enthousiastes, pleins d’espoir et d’illusions. L’exposition du quai Branly montrait également une autre photo de reportage, celle de la Guerre Iran-Irak, témoignages brutaux de la boucherie de la guerre et des blessures à jamais ouvertes dans la chair d’un peuple. De cette exposition, on peut retenir ces deux moments forts que sont la Révolution islamique et la guerre Iran-Irak, moments quasiment initiaux et déterminants pour l’essor de la photo iranienne contemporaine. Même si, en Iran, la photo d’art se développe peu à peu dès les années soixante, comme le fait un certain art contemporain.

2008, nouvel an iranien, "Caravane de la lumière" en mémoire de la guerre Iran-Irak, 100 x 70 cm, tirage argentique, photo : Abbâs Kowsari, La Monnaie de Paris

L’autre exposition, celle du Musée de la monnaie de Paris, se consacrait prioritairement à la photo documentaire, celle qui commence avec la Révolution islamique, celle qui témoigne de la guerre Iran-Irak puis de manifestations plus récentes en Iran. Ici, la photo est nettement plus contemporaine que celle montrée au musée du quai Branly, en même temps que plus caractéristiquement sociale, articulée à un quotidien vécu en dehors d’évènements exceptionnels, donc une photo reportage sans événement, quelquefois esthétisée et mise en scène : une photo qui devient art, débarrassée de sa mission de rendre compte avant tout, mais qui cependant rend compte, autrement, de la société iranienne.

Un parcours singulier déterminé par l’événement

La photographie iranienne mériterait vraiment que lui soit consacré un ouvrage de fond, voire plusieurs, avec une multiplicité d’entrées et cheminements, aux plans de son histoire, de sa manière de se positionner dans la société dont elle émerge et qu’elle reflète, comme au plan de sa nature esthétique avec les catégories et thèmes que cela suppose, comme la ville, la guerre, le portrait, l’intime, la société, etc. Car la photographie iranienne justifie une attention toute particulière, notamment du fait de ce qu’elle est devenue et advenue depuis le début des années quatre-vingt, au moment de la guerre entre l’Iran et l’Irak. Selon la perception, certes partielle, que je puis avoir de cette photographie iranienne, il me semble que cette guerre, au-delà de l’horreur qu’elle fut, marque un point de départ et d’essor d’une photo autre que familiale, ethnographique et touristique, d’une photo qui investira rapidement et de manière déterminée le territoire de l’art.

La guerre Iran-Irak, image © Kâveh Golestân, Exposition 165 ans de photographie iranienne, 2009, Musée du quai Branly, Paris.

Ce à quoi il faut ajouter que l’art moderne et l’art contemporain, au cœur desquels la photo trouve sa place, ont connu une situation particulière en Iran : la collection d’art moderne et contemporain du Musée d’art contemporain de Téhéran en témoigne ; cette collection (la première des collections d’art moderne du Moyen-Orient) recèle un nombre conséquent d’œuvres modernes et contemporaines produites par des artistes européens et américains et des œuvres d’artistes iraniens. Pour ces derniers, la collection affirme leur volonté d’ouvrir leur culture et tradition persanes à la rencontre des autres cultures et des principaux mouvements d’avant-garde de la première moitié du vingtième siècle. Cette transculturalité décidée par ces artistes présents dans les collections du musée montre à la fois leur volonté de changer l’art tel que la culture persane le concevait et d’y garder un enracinement. Mon approche de l’enseignement de l’art, du patrimoine artistique et du marché de l’art iranien m’a permis de comprendre au moins partiellement la nature des différences culturelles portant sur le concept d’art entre la civilisation persane et celle dont je suis issu. Les enseignements artistiques et universitaires iraniens restent marqués par ces deux caractéristiques que sont la perpétuation de la tradition qui implique pour but d’atteindre le niveau de compétence et de savoir-faire du maître, et d’autre part, leur orientation vers l’histoire de l’art, ces deux orientations étant tournées davantage vers le passé que vers l’avenir. Ces caractéristiques supposent un report du développement de la créativité personnelle de l’étudiant en art à un au-delà des études qu’il mène.

Photo : Ali Daghigh

Pour ce qui est de la photo iranienne contemporaine, elle semble échapper à ce qui caractérise les études en art, sans doute car le terrain de la photo d’art était vierge de toute pesanteur académique et d’une vraie histoire, mais aussi, je le crois, car s’étant développée en tant que photo reportage sur la Révolution islamique et sur la guerre Iran-Irak, elle a joui d’un moment de consensus social exceptionnel, comme étant le reflet de cette guerre présente au cœur de chaque iranien. La société iranienne, avec cette guerre, ses deuils et ses plaies, a eu alors besoin d’icônes, d’emblèmes, de témoignages, d’exorcismes, de symboles. En France, la Première Guerre mondiale, d’une cruauté inouïe, fut suivie d’un phénomène un peu comparable au plan symbolique, celui qui vit s’ériger dans chaque commune et jusqu’au plus petit village, ces monuments aux morts pour la patrie. En Iran, le développement de la photo reportage fut concomitant avec celui de la peinture murale monumentale urbaine dont la fonction fut d’honorer la mémoire des martyrs et héros de cette guerre contre l’Irak. J’ai le souvenir d’une énorme exposition de photographies, reportages de cette guerre, organisée au Musée d’art contemporain de Téhéran, sans doute en 2001. Ce qui m’avait marqué alors c’est la capacité de ces images circonstancielles à dépasser leur fonction de témoignage pour revêtir une réelle dimension artistique, pour aller au-delà du strictement descriptif vers une esthétique propre à chaque photo. Certes les tirages en grands formats jouaient un rôle en ce sens, mais il y avait en cette exposition, un puissant élan qui me semble-t-il, n’allait pas s’arrêter là.

Je crois que la légitimation de la photographie de reportage comme reflet d’événements majeurs de la société iranienne lui a permis de bénéficier d’un consensus et d’un advenir en tant qu’art enseigné dans les universités, et a suscité un certain nombre de vocations. Il y a donc un déplacement qui se serait effectué, à l’occasion de la guerre, d’une photo non artistique ou du moins non catégorisée comme telle, vers une photo en tant qu’art, photo autonome et libre de ses sujets comme de ses orientations esthétiques. Mais très spécifique à l’Iran.

Présence de la photo iranienne

Au-delà des expositions institutionnelles, la photo iranienne est bien présente en France ; il est vrai que les relations culturelles entre la France et l’Iran datent de bien longtemps et perdurent au-delà de circonstances quelquefois difficiles. Lors de l’automne 2012, un cycle de conférences et débats avait été organisé au Musée du Quai Branly et comportait une rencontre autour du photographe iranien Kâveh Golestân et d’une œuvre à caractère de reportage social sur les appartements de prostituées de Téhéran, œuvre d’intrusion dans l’espace intime, témoignage également d’une grande misère morale et physique. A Paris, quelques galeries montrent volontiers des artistes iraniens, photographes ou non, comme le fait assez régulièrement la galerie Nicolas Silin ou comme le fait la galerie Nicolas Flamel dont le propriétaire est lui-même iranien. Certaines expositions comme en 2009, Raad o Bargh, 17 artistes iraniens à Paris, à la galerie Taddaheus Roppac, ont permis de découvrir une création, photographique ou autre, tout à fait à l’aune de l’art contemporain mondialisé. Au-delà des galeries, les grandes foires d’art contemporain, dont Paris Photo accueillent des galeries iraniennes, comme la galerie Silk Road (réputée être la meilleure galerie se consacrant à la photo en Iran) ou comme la galerie Assart Art. Mamali Shafâhi est un artiste iranien qui travaille avec la galerie Nicolas Silin et joue occasionnellement le rôle de commissaire, exposant de jeunes photographes iraniens aux pratiques très différentes, tant au niveau thématique qu’au niveau des choix esthétiques et des postures artistiques en matière de photo.

Photo : Hâmed Ghasri

Nature de cette photo contemporaine iranienne

L’un des repères incontournables en matière de photographie contemporaine iranienne est ce superbe ouvrage réalisé à l’occasion des dix ans de la galerie Silk Road : La photographie iranienne. Un regard sur la création contemporaine en Iran.(Silk Road gallery, 2011). Cette galerie, contre vents et marées, et malgré un terrain peu favorable où l’art contemporain et plus encore la photographie peinent à se vendre, a prospecté, a réuni et exposé les meilleurs photographes et jeunes photographes opérant sur le territoire iranien. Elle a également assuré leur promotion, notamment en France, lors des expositions des musées du Quai Branly et de la Monnaie de Paris, en même temps que dans le cadre commercial (et le commerce fait l’art, dans le contexte de l’économie contemporaine) de Paris Photo, ceci parmi d’autres actions.

L’ouvrage publié par la galerie Silk Road semble dresser un panorama assez exhaustif de cette photo contemporaine iranienne telle qu’elle s’est développée après les phases successives de la photo reportage qu’elle a traversées. Ainsi sont abordées des catégories comme la vie, la ville, la terre, la guerre, l’autoportrait et l’image recyclée, représentées chacune par quelques artistes, parmi d’autres. Certes ces catégories identifient des pratiques de la photo sans en épuiser les possibilités à l’intérieur du médium, compte tenu du fait que la photo a investi le monde de l’art, où elle est omniprésente sans être dominante, où des artistes en usent et abusent sans se déclarer photographes. La photo, c’est aussi d’autres dénominations que le genre, c’est la photo arrangée - par Photoshop -, la photo qui, sournoisement dit plus que ce qu’elle ne dit pas en tant que médium parfaitement muet (je veux dire hors langage), la photo autotélique (qui parle d’elle-même), et plus encore. Car la photo, iranienne ou autre, se situant hors langage, a la capacité de tenir, plus que d’autres médias, une multiplicité de discours, bien au-delà des intentions de son auteur et bien au-delà de ce qu’il semble.

Photo : Bahman Jalâli

Ainsi la photographie iranienne contemporaine a pris place de plain-pied dans le domaine qui est le sien, et essaimé dans les mondes de l’art où désormais la photo est un art à part entière.

Parmi les rencontres que j’ai pu faire et sans énumérer les galeries de Téhéran qui portent un réel intérêt à la photo et la défendent avec ardeur, je citerai celle d’un galeriste, Ali Jamshidi, propriétaire de la galerie Shams, qui avait organisé au début de cette année 2013, une grande exposition photo à la Maison des artistes de Téhéran. Un vrai catalogue en forme de livre énumère et présente un choix d’excellents photographes, jeunes et moins jeunes dont l’œuvre mérite l’attention.

Donc la photo contemporaine iranienne dans sa grande diversité thématique et posturale a plus que tout autre art, sauf peut-être le cinéma, rejoint le monde de l’art entendu comme planétaire, vecteur et médium d’un ici et maintenant que nul obstacle ne saurait limiter.

Que cette photo contemporaine iranienne se soit répandue au-delà des frontières de son pays natal, rien de plus normal en ce sens que, outre sa qualité et sa créativité remarquables, contrairement à d’autres médias artistiques comme la peinture, elle a la capacité de circuler, légère, immatérielle : numérisation, Internet lui permettent de survoler ce monde.

Quant aux artistes, ils sont certes nombreux, plus nombreux chaque jour, car il en émerge sans cesse, prêts à décrire et à « écrire » un monde réel, imaginaire ou désiré, tout jeunes photographes le plus souvent.

La galerie Silk Road, dans l’introduction à son bel ouvrage de 2012 en promet un autre et nul doute que ce sera également du plus haut intérêt en matière de photo iranienne.


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