N° 97, décembre 2013

Un regard sur l’Historikerstreit ou la querelle des historiens allemands sur le nazisme


Seyyed Behdâd Ostowân


Deux groupes d’historiens allemands ont lancé une querelle historiciste durant les années 80 (1986-1989). La querelle a commencé avec la publication d’un article intitulé « Le passé qui ne veut pas passer » par l’historien Ernst Nolte. Dans cet article, Nolte présente une nouvelle théorie selon laquelle le génocide nazi serait une réaction aux crimes de guerre des bolcheviks assistés par les Juifs. Cette thèse, nommée « thèse fonctionnaliste », est partagée par d’autres historiens tels que Hildebrand, Stümer et Hilberg. Jürgen Habermas, philosophe allemand, répond quant à lui à Nolte en s’appuyant sur la thèse intentionnaliste. Les partisans de cette thèse recherchent les causes de « la solution finale » dans des idées conçues longtemps avant le génocide. La diversité des enjeux historiques, politiques et philosophiques d’un côté et la question du totalitarisme en Allemagne nazie et le génocide des Juifs de l’autre sont des raisons qui ne laissent pas le public indifférent à la querelle des intellectuels allemands sur le nazisme.

Nous pouvons relever trois exemples de génocides pendant la première moitié du XXe siècle dans un cadre géographique restreint : le génocide des Juifs en Allemagne, le génocide stalinien en Union Soviétique, et le génocide des Arméniens par les Turcs. Les origines de ces crimes contre l’humanité ont-elles certaines similarités ? Quelles sont les ressemblances et les différences de ces génocides ? La comparaison de ces crimes donne-t-elle certains résultats ?

Les articles polémiques des historiens allemands sur ce sujet sont nombreux. D’une part, certains estiment qu’une comparaison entre le génocide juif et le génocide soviétique perpétré par le régime de Staline peut remettre en question la singularité du comportement du régime nazi. D’autre part, certains historiens comme Klaus Hildebrand estiment qu’« en ne posant pas certaines questions, nous pratiquons une autocensure : c’est nous interdire de comparer la capacité d’extermination du communisme et du national-socialisme, ou de rechercher dans l’histoire les traces de modèles du « génocide juif. » [1]

Un groupe d’historiens voit plutôt certaines ressemblances entre le régime stalinien et le régime nazi. Par exemple, Alain Besançon croit que la volonté d’anéantir une pseudo-classe (en Russie) n’est pas moins sérieuse que la volonté d’anéantir une pseudo-race (en Allemagne et en Turquie). Mais les avis d’Eberhard Jäckel, d’Habermas et de quelques autres sont plutôt proches de celui de Raymond Aron et s’appuient principalement sur la singularité du génocide nazi.

Les Allemands supportaient difficilement la défaite amère de la guerre, et s’efforçaient de reconstruire l’identité et la dignité nationales allemandes. Parmi eux, un historien libéral allemand, Andreas Hillgruber, alors peu suspect de sympathie pour le nazisme, posa implicitement la question d’une nostalgie politique de l’identité nationale perdue dans son livre polémique Une double disparition : la destruction du Reich allemand et la fin du judaïsme européen. Le titre seul de cet ouvrage créa une polémique en inférant une intention de minimiser le crime nazi en employant le terme de « fin » pour le judaïsme et de « destruction » au sujet du IIIe Reich. Ainsi, comme d’autres historiens, Habermas estime que « s’il faut éviter à tout prix que disparaisse la culpabilité allemande, ce n’est pas seulement parce que la banalisation du nazisme possède en elle-même quelque chose d’intolérable, mais aussi parce que cette culpabilité est la seule chance pour l’Allemagne d’extirper son principal démon. » [2] Selon Habermas, l’historien Hillgruber essaie de décrire l’évènement selon le point de vue des soldats courageux, des populations désespérées, mais aussi des dignitaires confirmés du parti nazi. L’essentiel de la querelle opposant les « intentionnalistes » et les « fonctionnalistes » réside dans les thèses de l’historien et philosophe allemand Ernest Nolte, ancien élève et disciple de Heidegger.

Ernst Nolte estime que le national-socialisme allemand est tel « un passé qui ne veut pas passer » qui, en refusant de disparaître, devient de plus en plus présent. Pour cet historien, c’est le souvenir de la « solution finale » qui empêche l’oubli de ce passé. Il présente à l’appui de sa thèse deux arguments : premièrement, selon lui, l’expression « culpabilité des Allemands » répond à la « culpabilité des Juifs », un des arguments centraux du national-socialisme. Deuxièmement, se concentrer sur la « solution finale » permettrait de détourner l’attention d’autres réalités importantes, telles que l’élimination des « vies indignes d’être vécues » ou le traitement infligé aux prisonniers de guerre russes. Nolte essaie donc d’introduire quelques notions destinées à suggérer dans quelle perspective ce passé doit être considéré. Il donne l’exemple de Von Scheubner-Richter, l’un des proches collaborateurs d’Hitler, qui fit tout pour s’opposer aux autorités turques lors du génocide des Arméniens par les Turcs au début du XXème siècle. D’après Nolte, le Goulag pourrait être à l’origine d’Auschwitz, puisque les nazis se voyaient en tant que victimes d’un bolchevisme judaïsé. Tout en mentionnant qu’aucun assassinat ne peut en justifier un autre, il estime donc qu’ « il n’en demeure pas moins que l’on s’égare profondément à considérer un seul assassinat et un seul assassinat de masse sans vouloir tenir compte de l’autre, et qu’il existe vraisemblablement entre eux un lien de causalité. » [3] Ainsi, l’un des points qui l’intéresse le plus, de même qu’un autre historien allemand, Michael Stürmer, est la question de savoir dans quelle mesure la Seconde Guerre mondiale était la guerre d’Hitler et dans quelle mesure elle était celle de la population allemande. Déjà, Hillgruber avait établi une distinction très nette entre l’euthanasie des cent mille malades mentaux et le génocide des Juifs, mais il estimait que « Hitler qui est reconnu comme le seul instigateur et l’unique responsable, à la fois, de l’idée et de la décision de la « solution finale » n’explique tout de même pas l’exécution elle-même, ni surtout le fait effrayant que l’essentiel de la population ait assisté à tout cela sans bouger. » [4]

Ceci dit, Hillgruber – que certains considèrent comme un révisionniste - défend la position de Nolte et d’autres historiens comme Hildebrand et Stürmer. Certes, il souligne le caractère unique du régime nazi mais affirme que tous les régimes, toutes les époques et tous les évènements de l’histoire sont uniques. Il pense cependant qu’en histoire, tout événement est comparable à un autre. Il compare ainsi la Russie bolchevique avec l’Allemagne nazie et écrit : « L’assassinat en masse des koulaks au début des années trente, des cadres de l’Armée rouge en 1937-1938, des officiers et des nobles polonais qui tombèrent dans les mains des Soviétiques en 1939, n’est pas qualitativement différent du génocide sous le IIIème Reich. Dans les deux cas, une simple distinction entre les hommes sur la base de la race ou de l’idéologie de classe a entraîné leur assassinat. » [5]

Le concept de totalitarisme, qui considère le nazisme et le stalinisme comme deux régimes identiques, n’est pas en cause ici, mais son usage peut déculpabiliser l’Allemagne. Deux éléments peuvent mettre l’historiographie au service d’une finalité politique : la négation de la singularité du nazisme, et la question de l’identité nationale. Il n’est pas difficile de distinguer la nature totalitaire du régime nazi ou du régime stalinien. Selon Arendt, dans les idéologies au service du nazisme et du stalinisme, la notion de loi change de place. « Au lieu de former le cadre stable, où les actions et les mouvements humains peuvent prendre place, celle-ci devient l’expression du mouvement lui-même. » [6]

Mais pour distinguer la différence entre le nazisme et le stalinisme, il faut les observer dans une perspective plus large. Certains historiens comme Raymond Aron voient une différence majeure entre le régime stalinien et le régime nazi. Aron écrit à ce propos : « La différence est essentielle à cause de l’idée qui anime l’une et l’autre entreprise ; dans un cas, l’aboutissement est le camp de travail, dans l’autre la chambre à gaz. Dans un cas, est à l’œuvre la volonté à construire un régime nouveau et peut-être un homme nouveau par n’importe quels moyens ; dans l’autre cas, une volonté proprement démoniaque de destruction d’une pseudo-race. » [7]

Michael Stürmer est d’un avis différent. Il estime que les Allemands avaient moins conscience d’eux-mêmes et de leur dignité, et que cet état a conduit à un bouleversement des valeurs chez eux. Ainsi, la montée au pouvoir des nazis et d’Hitler serait le résultat des crises et des catastrophes que la nation allemande a subies, puisque ces crises ont poussé cette dernière à anéantir toute tradition au profit de la modernité entre 1914 à 1945. On peut dire à propos de l’avis de cet historien que les politiques mises en œuvre par Adenauer pour la « voie allemande », dans l’Allemagne divisée d’après-guerre, sont également à prendre en considération dans ce contexte ; c’est-à-dire que l’on pourrait affirmer que chaque génération allemande a une vision différente du passé et de l’avenir. Stürmer, qui se soucie moins de l’identité individuelle que de l’intégration communautaire, estime ainsi que : « La recherche de l’histoire perdue ne correspond pas à une soif abstraite de culture : elle a une légitimité morale et est une nécessité politique. Car il y va de la continuité intérieure de la République allemande et de sa fiabilité en politique extérieure. Tout est possible dans un pays sans mémoire. » [8]

En Turquie, les Jeunes Turcs ont planifié le génocide des Arméniens avec pour objectif la turquification de l’Anatolie, c’est-à-dire avec une vision marquée par une idéologie radicale. Le marxisme et le fascisme sont également deux idéologies ayant dominé la Russie et l’Allemagne à une période où les génocides ont causé la mort de millions de personnes. Dans tous les cas, l’effort pour l’élimination d’une pseudo-race ou d’une pseudo-classe est l’un des résultats de l’application de ces idéologies. Malgré certaines similarités, la comparaison de ces crimes ou la recherche des éléments à l’origine de l’une de ces idéologies dans l’autre ne peut nous aider. C’est du moins l’argument qu’avancent des penseurs ou historiens tels que Habermas, qui sont opposés à une telle comparaison. Habermas écrit à ce propos : « Les crimes nazis perdent leur singularité dès l’instant où l’on fait en sorte de les comprendre comme une réponse aux menaces d’anéantissement (toujours existant) venant des bolcheviques. » [9] La théorie d’Ernst Nolte publiée dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung dans le cadre d’un article intitulé "Die Vergangenheit, die nicht vergehen will" [10] (« Le passé qui ne veut pas passer »), a ainsi suscité une réponse de la part de Jürgen Habermas dans le journal Die Zeit.

Selon l’historien Hildebrand, la comparaison de la capacité exterminatrice du régime nazi avec celle du régime soviétique permet de comprendre la violence indéniable des idées parvenues au pouvoir. Ainsi, la dictature d’une race ou d’une classe munie d’une idéologie peut commettre de tels actes. Mais pour lui, cela ne signifie pas qu’on peut oublier le rôle de la société. Certains historiens essaient de maximiser le rôle d’Hitler pour minimiser le rôle de la société. K.E. Jeismann écrit : « Plus le rôle de Hitler et de son système de domination sera grand, et plus la société allemande sera excusable. » Cependant, d’autres essaient d’argumenter d’une façon différente, comme Léon Poliakov qui condamne le travail de Nolte en affirmant : « On trouve chez Nolte les germes d’une renaissance du mythe de Hitler et d’une légitimation du national-socialisme comme seule forme efficace de lutte contre le marxisme. Hitler est présenté comme le premier héros, national et international, de la lutte contre le bolchevisme mondial juif. » [11]

Les historiens intentionnalistes soulignent qu’un aspect des génocides n’a pas été considéré par Hillgruber. Ce qui s’est passé en Russie soviétique dans les camps de redressement par le travail et dans le cadre du système concentrationnaire et répressif de l’Union soviétique se passait sous les ordres de Staline, chef d’un système totalitaire, et ce système n’avait pas de base sociale historique en Russie, ceci alors que l’on peut rechercher l’une des origines du génocide des Juifs durant l’ère nazie dans l’antisémitisme qui existait en Europe et dans le monde entier depuis longtemps, de la même façon que l’on peut retrouver des traces d’une haine ancestrale des Turcs envers les Arméniens. « On retrouvait une certaine continuité entre l’antisémitisme antique, l’antisémitisme médiéval et l’antisémitisme moderne, puisqu’au-delà des formes éminemment variables leur point commun serait un complexe idéologico-affectif beaucoup plus profondément ancré que l’on imagine dans les profondeurs du ratio occidental. » [12] L’antisémitisme existe encore chez les extrémistes néonazis - de même que les menaces anti-arméniennes existent encore chez les extrémistes Turcs en Turquie et en Azerbaïdjan. Dans cette perspective, l’assassinat en masse des koulaks en Russie soviétique est totalement différent du génocide commis sous le IIIe Reich en Allemagne.

Pour Jürgen Habermas, le point de départ de cette querelle historiciste a été la visite du président américain Ronald Reagan au cimetière militaire de « Kolmeshöhe » à Bitburg. Habermas a estimé que cette visite a donné aux Allemands l’impression qu’ils avaient été du bon côté dans le combat contre le bolchevisme. Pour Habermas, c’est aux Allemands de maintenir la mémoire de la souffrance des gens qui ont été assassinés par le régime nazi. Il dit ainsi : « La période nazie nous bloquera d’autant moins que nous la considérons sereinement comme le crible par lequel devra passer la substance culturelle assumée de notre plein gré et en toute conscience. »
 [13] Habermas estime ainsi qu’accepter la responsabilité historique du nazisme constitue une étape nécessaire au développement des traditions et de la culture allemandes. Il condamne ceux pour qui une vision positive de la nation allemande – la question de production d’image historique pour le public ayant une valeur simplement politique – ne se conçoit que dans une interprétation partielle de l’histoire du nazisme. C’est pourquoi pour lui, le point de vue de la théorie fonctionnaliste n’est pas acceptable, de même qu’en se concentrant sur Hitler ou sur sa vision du monde, on s’éloigne du caractère scientifique de l’Histoire.

Finalement, la théorie « fonctionnaliste » de Nolte, qui estime que la cause de la « solution finale » est à retrouver dans la menace bolchevique et que le comportement du régime nazi était une réaction défensive contre le génocide de la classe bourgeoise dans le système stalinien du Goulag, est souvent accusée de chercher à blanchir les souvenirs de la période nazie. Les intentionnalistes estiment ainsi que certes, la comparaison de ces génocides n’est pas illogique, mais qu’il n’y a aucune échelle pour mesurer le degré d’importance d’un crime et le comparer à un autre crime. Car chaque évènement est singulier. Pour les intentionnalistes, le génocide de la classe bourgeoise en Russie soviétique ou l’acte génocidaire des Khmers rouges au Cambodge ont eu lieu dans le cadre d’un régime totalitaire et n’ont pas de passé historique ou d’origine dans les pays où ils ont eu lieu. Ceci alors que l’on pourrait rechercher l’une des origines du génocide des Juifs en Allemagne dans la société allemande et même retrouver des traces des idéologies antisémitiques dans les ouvrages de penseurs et philosophes allemands de renom, tels que John Gottlieb Fichte et son disciple Hegel. Ainsi, la comparaison entre le génocide des Juifs en Allemagne et le génocide d’une classe sociale en URSS ne montre pas qu’ils sont similaires. Il est impossible de tout généraliser en histoire. L’extermination des Juifs par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale a de nombreuses causes, parmi lesquelles l’histoire de l’antisémitisme en Europe. Il reste à étudier les raisons sociales qui provoquèrent le génocide des Juifs après l’arrivée au pouvoir d’un régime totalitaire nazi en Allemagne.

Bibliographie :
- Aron, Raymond, Démocratie et Totalitarisme, Gallimard, Paris, 1965.
- Arendt, Hannah, L’impérialisme, Seuil, Paris, 1982.
- Charland, Roger, Devant l’histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi, coll. « Passages », Cerf, Paris, 1988.
- Chevalier, Yves, L’antisémitisme, Cerf, Paris, 1988.
- Forges, Jean-François, Eduquer contre Auschwitz, ESF Editeur, Paris, 1997.
- Poliakov, Léon, Histoire de l’antisémitisme, Seuil, Paris, 1991.
- Redeker, Robert, Un autre révisionnisme ?, Les Temps Modernes, n.596, novembre-décembre 1997.

Source de la photo :
- http://www.hdg.de/lemo/html/dokumente/NeueHerausforderungen_redeNolte1986/index.html
- http://www.martinfrost.ws/htmlfiles/holocaust.html

Notes

[1Klaus Hildebrand, Devant l’histoire, Cerf, Paris, 1988, p.71.

[2Luc Ferry, préface de Devant l’histoire, Cerf, Paris, 1988, p. XlV.

[3Ernst Nolte, cité dans ibid. 1988, p. 34.

[4Jurgen Habermas, cité dans ibid., p. 51.

[5Andreas Hillgruber, cité dans ibid.., p. 196

[6Hannah Arendt, Le Système totalitaire, Seuil, Paris, 1982, p. 209.

[7Raymond Aron, Démocratie et Totalitarisme, Gallimard, Paris, 1965, p. 302.

[8Michael Stürmer, cité dans Devant l’histoire, p. 27.

[9Ibid., p. 54.

[11Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Seuil, Paris, 1991, p. 43.

[12Yves Chevalier, L’antisémitisme, Cerf, Paris, 1988, p. 43.

[13Jürgen Habermas, cité dans Devant l’histoire, pp. 205, 206.


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