N° 97, décembre 2013

Naissance et évolution de la photographie en Perse


Afsaneh Pourmazaheri, Esfandiar Esfandi


L’avènement de la photographie en Perse revêt une grande importance aussi bien pour les professionnels du domaine que pour les chercheurs historiographes, notamment les spécialistes de la Perse qâdjâre. L’apparition de cette pratique en Iran coïncide en effet avec le règne de Nâssereddin Shâh, roi à partir de 1848 et jusqu’en 1896. C’est grâce à cette passion du roi iranien pour les arts visuels, en particulier la photographie, que les professionnels de tous bords possèdent aujourd’hui de nombreuses données picturales relatives à l’urbanisme, la vie culturelle, religieuse, intellectuelle, et gouvernementale de l’époque.

Photo prise par Nâssereddin Shâh du haut du Palais Shams-ol-Emâreh, où se trouvait son atelier de photographie

La photographie fut introduite en Iran à peine trois ans après son invention en France. En 1839, on avait déjà réalisé sur place des photos sur support "sensibilisé" et très vite, en 1841, allait être inventée la plaque en verre que les souverains qâdjârs allaient eux aussi recevoir en dédicace. Fasciné par cette nouvelle merveille de la technologie occidentale, Nâssereddin Shâh s’improvisa sans tarder portraitiste en jetant son dévolu sur son entourage. Il contribua ainsi amplement au développement de cet art magique en Perse, allant même jusqu’à créer une galerie dans son palais. Les abondantes images de cette époque constituent autant de documents et de sources qui mettent en relief certains aspects "visibles" du quotidien de l’époque qâdjâre. L’anthropologie, l’ethnologie, l’architecture, etc. [1] ont respectivement bénéficié de cette manne picturale.

Photographie historique de Luigi Pesce, conseiller militaire et artiste photographe à la cour de Nâssereddin Shâh, datant de 1858. Cette photo montre l’atelier de photographie de l’ambassade de Russie, dans le quartier Zarkandeh de Téhéran.

La première photographie de l’histoire fut exposée à Paris sous forme de daguerréotype en 1839. Pour ce qui concerne le contexte iranien, c’est dans les textes de l’époque Nâsserie, en particulier dans les rapports de Mirzâ Mohammad Khân Etemâd-ol-Saltaneh dit Sani-od-Doleh, interprète et traducteur de Nâssereddin Shâh, que l’on peut lire les premiers passages relatifs aux activités photographiques en Perse. [2] En 1864, ce dernier évoque, parmi les photographes de la cour, le nom de Aghâ Rezâ, subordonné de Nâssereddin Shâh, qui fut surnommé par celui-ci akkâs bâshi, autrement dit "photographe du roi". Malgré les progrès de la technique photographique en Perse et sa diffusion au sein de la société, Etemâd-ol-Saltaneh se plaint, dans son rapport, de l’ignorance des Iraniens en matière de techniques photographiques. Ayant pris en considération le caractère lacunaire des connaissances sur le sujet, il complète ses rapports avec de brefs passages consacrés à l’historique de la photographie auxquels il joint de nombreuses informations pratiques sur la situation de la photographie en Perse. Il explique par exemple à propos de l’art de la daguerréotypie : "Vers la fin du règne du roi Mohammad Shâh (1834-1848), c’est Monsieur Richard Khân (actuel (en 1879) professeur d’anglais du Dâr-ol-Fonoun) qui fit de grands efforts afin de reproduire une image sur une plaque d’argent. Il fallait sensibiliser cette plaque et puis développer la photo dessus à l’aide de vapeur de mercure." [3]Dix ans plus tard en 1889, dans son autre ouvrage intitulé Al-Moâser va Al-Asâr [4], il développa un passage sous le titre de "Vulgarisation de la science et de la technique photographiques" où l’on peut lire : "Cette technique, qui se rapporte à la science expérimentale, s’est répandue à l’époque de notre roi, Nâssereddin Shâh, bien qu’elle fut mise précédemment en œuvre par Monsieur Richard, professeur d’anglais au Dâr-ol-Fonoun. Il faut néanmoins préciser que Richard Khân mit en œuvre une tout autre technique, baptisée daguerréotypie, qui se différencie visiblement de ce que l’on appelle "la photographie" et qui fut popularisée sous le règne de notre roi."

Le Téhéran de 1858 vu par Luigi Pesce, 1858

En ce qui concerne les textes d’Etemâd-ol-Saltaneh et compte tenu de ses liens avec la cour du roi Nassereddin Shâh, on suppose qu’il tentait, volontairement ou à son insu, de distinguer, en les valorisant, les supposés "hauts-faits" de son époque au détriment de ceux de la période de Mohammad Shâh dont le règne marqua pour le coup le véritable avènement de la daguerréotypie en Perse.

A en croire les dires du photographe Jules Richard (dont il sera question plus loin), c’est aux alentours de l’année 1844 que la "caméra daguerréotypique" a été introduite en Iran. Ailleurs dans le "répertoire des albums" (p. 9) de Badri Atâbâï, sorte d’historien du genre, on lit que ce type de caméras fut importé en Perse par les officiers français et russes. L’auteur ne donne cependant aucune source pour étayer son affirmation. Quoi qu’il en soit, il semblerait que ce fut bien Jules Richard qui le premier, utilisa en Iran la technique de la daguerréotypie, en 1844, à la cour de Mohammad Shâh. Certaines évidences prouvent par ailleurs que le prince Malek Ghâsem Mirzâ, le fils de Fath Ali Shâh, pratiquait simultanément cet art dans la province d’Azerbaidjân. On ne dispose malheureusement que de très rares œuvres réalisées de la main de ces deux précurseurs photographes, ce qui explique aussi la rareté des informations relatives à la pratique photographique dans l’Iran de cette époque. [5]

Changeur qâdjâr dans les années 1890, photographie d’Antoine Sevruguin

Jules Richard, photographe du roi

Quant au fameux Jules Richard dont il vient à l’instant d’être question, il fut plus connu en Perse sous le nom de Monsieur Richard. De ses origines, on sait qu’il naquit dans le village d’Autrey-lès-Gray près de Gray en Franche-Comté en 1816. Le docteur Feuvrier, médecin personnel de la cour de Nassereddin Shâh, évoque laconiquement Monsieur Richard en ces termes : "Il est comme moi Franc-Comtois et je me souviens qu’il habitait près de Gray." [6] Après son long séjour en Angleterre où il avait projeté d’apprendre l’anglais, Jules Richard quitta Paris en 1844 pour Téhéran. Il parcourut Marseille, Istanbul, Trébizonde, Tabriz et finalement, au mois d’octobre de la même année, il entra dans la capitale iranienne et s’en alla loger chez une certaine Madame Abbâs. Celle-ci, apparemment simple ouvrière en France, devint une dame influente à Téhéran. Elle alla jusqu’à exercer son pouvoir à la cour même du roi de Perse. Après l’arrivée de Jules Richard dans la capitale, Madame Abbâs conduisit ce dernier auprès du prince héritier Nâssereddin Mirzâ le 5 décembre 1844, afin qu’il immortalise le portrait de Sa Majesté sur l’une de ses plaques en argent. [7] D’après Jules Richard, le prince héritier possédait deux appareils de daguerréotypie dont l’un lui avait été offert par la reine Victoria et l’autre par le tsar Nicolas Ier. Les deux appareils étaient apparemment accompagnés d’instructions, assurément incompréhensibles pour les gens de la cour. C’est la raison pour laquelle Nâssereddin Mirzâ ne cacha pas sa joie d’apprendre qu’un certain Monsieur Richard était capable de manier l’instrument et ordonna qu’il le photographie le jour même en compagnie de sa sœur. Au début de l’année 1845, le ministre plénipotentiaire de l’ambassade d’Angleterre à Téhéran présenta quelques-unes des daguerréotypies de Jules Richard au roi Mohammad Shâh qui fut à son tour charmé par le travail du photographe français. Ce dernier fut d’emblée convoqué à la cour du roi Mohammad Shâh pour réaliser des clichés. Ce qu’il fit séance tenante et à plusieurs reprises ultérieurement. Nous sont ainsi parvenues des photos de Mohammad Shâh, de Hâdj Mirzâ Aghâssi, chancelier de l’époque, et d’autres membres de la cour. Par la qualité de son travail, Jules Richard fut promu au rang de fonctionnaire de l’Etat iranien. L’année suivante, en 1846, il effectua un voyage en Europe afin de se procurer du matériel et d’acquérir des articles commandés par le roi en personne. [8]

Photographie d’un pont à Rasht dans les années 1890, par Antoine Sevruguin

Malgré les avancées rapides dans le domaine de la photographie en Iran, la vogue de la daguerréotypie se poursuivit parallèlement aux méthodes nouvellement apparues, et ce jusqu’aux environs de 1854. Quant à Jules Richard, il continua à pratiquer la vieille méthode qui plaisait tant au roi. En 1847, il fréquenta assidûment la cour et réalisa un grand nombre de photos du roi et de ses princes. Après la mort de Mohammad Shâh, ce fut au tour de Nâssereddin Mirzâ, devenu roi, de ratifier de nouveau officiellement l’affiliation de Jules Richard au comité des employés officiels de l’Etat iranien. Fervent amateur d’art et de la photographie des monuments historiques, le roi envoie Jules Richard à Shirâz en lui confiant la charge de photographier l’ancienne cité de Persépolis. Mais celui-ci, devenu trop exigeant, voire avide, abandonna le projet à mi-chemin, pour cause de manque d’argent et d’effectifs. Quelques années plus tard, un dénommé Luigi Pesce, officier italien, entreprit le même voyage à Shirâz en 1858 pour achever, à son propre compte, la tâche inaccomplie de Richard et offrir ensuite l’ensemble de ses photographies à Nâssereddin Shâh. Le Comte de Gobineau se souvient, nous le citons, de la cupidité de Jules Richard qui, devenu antiquaire, s’était lancé dans les affaires en oubliant sa vocation première. Le même Gobineau se souvient encore de Richard et de son habileté à se forger auprès des Iraniens une image d’homme de toutes les situations. Feuvrier, médecin de Nâssereddin Shâh, ne partage cependant pas l’avis tranché du Comte et c’est avec respect et admiration qu’il évoque le nom du photographe. En 1857, Jules Richard tombe éperdument amoureux d’une Iranienne, se convertit à l’islam et adopte le prénom de Rezâ. Il demanda par la suite la nationalité iranienne qui lui fut accordée sur le champ. Plus tard, il se remaria avec la sœur d’un de ses élèves et prénomma leur premier fils Yousef (aussi connu sous le nom de Mo’addab-ol-Molk) qui poursuivit l’œuvre de son père. Richard avait définitivement adopté sa nouvelle patrie. Il décéda en Iran en 1891 et fut enterré dans un cimetière situé entre Téhéran et Rey. Les daguerréotypes signés de sa main ne furent jamais retrouvés, mais restent seulement trois tableaux au palais de Golestân dont on sait qu’ils furent peints d’après certaines de ses photographies de monuments, de jardins et d’un portrait du roi qu’il avait également jadis réalisé. Les experts affirment par ailleurs que quelques autres portraits du roi Nâssereddin Shâh et de ses princes, peints par Kamâl-ol-Molk, ont eu comme support les photographies de Jules Richard. [9]

Photo ancienne de Téhéran prise par Luigi Montabone, présent sur la photo dans les années 1860

Pesce, Montabone, Sevruguin, et Ivanov

Nous évoquions plus haut Luigi Pesce qui, quant à lui, porta un intérêt particulier à Persépolis. Il avait apparemment réalisé des clichés en deux exemplaires car après son retour en Europe, il dédia la seconde série au roi de Prusse, Guillaume Ier. On trouva plus tard l’un des exemplaires dans une collection personnelle à Rome et l’autre, contenant 75 photos, fut emporté à New York et fait actuellement partie des œuvres du musée Métropolitain de la mégapole américaine. On y retrouve de nombreuses images de la vie urbaine, trois portraits de jeunesse du roi Nâssereddin Shâh, une photo enfin, de Sa Majesté en compagnie de son entourage.

Il existe actuellement une autre collection de photos appartenant au photographe italien Luigi Montabone. Elle se présente en 62 parties répertoriées sous forme d’un triple album. Montabone était arrivé en Iran comme accompagnateur d’une délégation politique. Son travail plut tant au roi que ce dernier lui attribua le surnom de akkâs bâshi (Monsieur le photographe). Il exposa ses photos à l’exposition internationale de Paris en 1867 et reçut la médaille d’honneur du meilleur photographe de l’époque. Ses photos ciblent surtout le quotidien des Iraniens et de la cour de l’époque. Fait notable, les femmes n’apparaissent à aucun moment sur ces clichés.

La place Sarchâl, dans le quartier des Juifs, Téhéran, années 1890, photographie d’Antoine Sevruguin.

Antoine Sevruguin, autre pionnier prolifique de la photographie en Iran, était le fils d’un diplomate russe. Il est né à Téhéran en 1840 et fut une figure connue et reconnue en Perse vers la fin du XIXe siècle. Il parcourut à peu près toutes les régions du pays et réalisa de riches clichés concernant les divers aspects de la vie persane. Il rassembla le résultat de ses pérégrinations dans un véritable répertoire photographique. Grâce à la précision et à la qualité exceptionnelle de son travail, les explorateurs et les orientalistes européens ne manquèrent pas d’images pour illustrer leurs récits de voyage. Sevruguin passait la majeure partie de son temps dans son atelier situé rue Dolat, à Téhéran. Il y peaufina inlassablement son travail en vue d’une présentation à l’exposition de Bruxelles en 1897 où il parvint à décrocher la médaille d’or. Le secret technique de sa réussite reposait sur l’attention particulière qu’il portait à l’exposition et à la variation de la lumière au moment de la prise d’une photo ; ce qui explique la raison pour laquelle il réalisait généralement ses clichés en milieu de journée. Par ailleurs, il ne photographiait jamais des paysages vacants et prenait soin de rehausser ses cadres en insistant sur la présence humaine. [10]

On peut enfin, pour en finir avec la liste des étrangers illustres, évoquer le nom et l’action d’un certain russe, Monsieur Ivanov, technicien de l’atelier de photographie de Abdollâh Mirzâ, qui, fait notable, s’était choisi comme surnom persan "Roussikhân". Suite à l’un des voyages de Mozaffareddin Shâh en Russie, Ivanov parvint à conclure un contrat avec une compagnie russe lui permettant de se procurer des équipements nécessaires pour s’adonner à la photographie en Iran. Il se consacra ainsi passionnément à la photographie en choisissant Téhéran comme cadre privilégié. Il parvint à monter un atelier de photographie dans la rue de Allâoddoleh, et signa toutes ses photos à coups de tampon (gravé à son nom). Pendant la Révolution constitutionnelle en Perse, son atelier se transforma en lieu de rendez-vous et de fréquentation pour les libéraux et les figures du mouvement constitutionnel. Son atelier resta actif jusqu’en 1920, date où Roussikhân quitta Téhéran pour l’Europe en même temps que Mohammad Ali Shâh Qâdjâr. [11] Ses photos revêtent aujourd’hui encore une importance particulière, notamment pour les spécialistes de la Révolution constitutionnelle et de la fin du règne de la dynastie qâdjâre.

Persépolis photographié par Luigi Pesce, fin XIXe siècle

Ghâsem Mirzâ et Nâssereddin Shâh, prince et roi photographes

Quant au prince « Malek » Ghâsem Mirzâ, fils de Fath Ali Shâh, il est connu en tant que premier iranien qui pratiqua professionnellement l’art de la daguerréotypie en 1847, et celui de la photographie à partir de 1850 parallèlement à Jules Richard, et peut-être même avant ce dernier. La biographie de ce prince artiste comporte hélas de nombreuses lacunes. [12] On sait néanmoins que sa mère fut l’une des filles d’un khân nommé Emâmgholi khân Afshâr et qu’il fut le vingt-quatrième fils de Fath Ali Shâh. Après la mort de Mohammad Shâh et la destitution de Hâdj Mirzâ Aghâsi, Nâssereddin Shâh arriva au pouvoir dans un contexte favorable à son futur règne. Avant de quitter Tabriz en direction de Téhéran, Nâssereddin Shâh avait désigné Malek Ghâsem Mirzâ comme gouverneur d’Azerbaïdjan. Celui-ci conserva cette fonction une année durant avant de quitter la province à destination de Téhéran. En 1849, il accompagna le roi qâdjâr à son lieu de villégiature à Djâdjroud. Il y visita et photographia au cours de son séjour, la nature et les espaces verts, mais aussi les tentes royales et le sérail du roi. Avant son retour, il rassembla ses clichés sous forme d’un album qu’il dédia au roi. Cette collection est la plus ancienne et la plus précieuse des collections de photographies de l’époque qâdjâre conservée en Iran. [13] Le prince Ghâsem Mirzâ, incroyablement doué pour les arts visuels, était un passionné de peinture, de cartographie et de daguerréotypie. Qui plus est, il était très au fait des avancées technologiques, surtout en ce qui concernait la photographie (sans compter sa passion pour l’apprentissage des langues étrangères). Sa lecture des magazines français aidant (en particulier ceux spécialisés dans la science et la technologie), le prince avait pris connaissance de l’invention du daguerréotype dès son apparition en 1839. Son petit-fils Ali-Gholi Mirzâ reçut entre autres en héritage de son grand-père, un appareil de daguerréotypie, une vingtaine de plaques argentées vierges et cinq plaques porteuses dont l’une contenait le portrait du prince lui-même. Ces objets, accompagnés d’autres objets familiaux du prince, furent ensuite déposés dans sa demeure familiale à Shichvân près de Tabriz mais furent tous pillés ou détruits et brûlés au cours de la Révolution de 1979.

Les tisseuses de tapis à l’époque qâdjâre, années 1890, photographie d’Antoine Sevruguin. Ce Russo-géorgien vivant à Téhéran était l’un des rares photographes à immortaliser tant le commun du peuple que les courtisans.

La personne du roi Nâssereddin Shâh ne cacha pas non plus sa passion pour le nouvel art photographique. Il prenait des photos et les développait dans son propre atelier. C’est par ses soins que fut mise en œuvre et développée la technique de la photographie documentaire en Perse. Il fut très tôt à l’origine d’un centre spécialisé où les professeurs du Dâr-ol-Fonoun expérimentèrent des techniques de photographie dès l’ouverture du centre, c’est-à-dire en 1851. Les premiers programmes exhaustifs contenant des cours théoriques et pratiques pour les amateurs de photographie furent présentés par des photographes français, autrichiens et italiens au Dâr-ol-Fonoun en l’an 1860. Parmi ces derniers, on peut évoquer le nom déjà cité du précurseur de la photographie en Perse, Jules Richard, qui enseigna ce nouvel art en même temps que d’autres disciplines, dont l’anglais qu’il maîtrisait parfaitement.

La passion du roi portait autant sur l’exotisme occidental qu’oriental. En 1890, il envoya Hâdj Sayyâh effectuer un voyage en Inde pour y photographier ce pays jusqu’alors mystérieux pour les Iraniens, et insista sur le fait qu’il attendait des clichés de grande qualité, en appuyant sur ce point : "Si vous manquez d’argent, n’hésitez pas à m’envoyer des télégrammes afin que je vous fasse parvenir la somme nécessaire. Tout ce que je vous demande est de photographier les lieux historiques et de m’en rapporter les photos."

Le bazar de Rasht, années 1890, photographie d’Antoine Sevruguin

Le roi qâdjar s’intéressait aussi bien à la théorie qu’à la pratique de la photographie. Après avoir introduit cette discipline à l’école Dâr-ol-Fonoun, il s’initia lui-même aux fondements de la photographie avant de mettre en place une chambre noire et un atelier de photographie richement équipé dans l’un des bâtiments de la cour qu’il appela akkâskhâneh mobârakeh (chambre de photographie de Sa Majesté). Mise à part la photographie, il pratiquait l’art de la calligraphie et embellissait et rehaussait les bordures de ses photos avec des explications calligraphiques qu’il rédigeait avec goût. Ses sujets de prédilection étaient principalement les femmes de son sérail, la personne du roi, les évènements quotidiens et les personnages importants de la cour. On peut lire dans ses écrits qu’il s’était familiarisé avec les méthodes et technologies européennes les plus récentes. Pour ce qui était de la technique en elle-même, il se servait d’habitude d’un chevalet pour stabiliser l’appareil photo, diminuant ainsi les risques de ratage. Les deux photos les plus connues de Nâssereddin Shâh sont celles représentant sa propre personne et celle de sa mère.

Un aperçu général des photos de l’époque Nâsserie nous révèle un fait surprenant. La richesse des cadres et l’originalité des photos qui sont bien loin d’être des imitations des modèles occidentaux et portent la marque respective de chaque artiste. La photographie iranienne perdit néanmoins, le temps de l’imitation venant, de cette originalité qui fit un temps sa force.

Jeune prince qâdjâr photographié par Luigi Montabone, années 1860

Il est à noter que cet art délicat n’était pas uniquement l’apanage des esprits doux et des artistes, et qu’il attira également les officiers qâdjârs et les gens ordinaires. La photo vint peu à peu seconder la presse en illustrant les reportages mais aussi les récits de voyage, les carnets de bords et les comptes rendus des expéditions. Elle révolutionna ainsi le domaine du voyage. Avec la vulgarisation de l’appareil photo, les individus s’essayèrent à l’imitation du roi et de son entourage en se prenant en photo. La photographie se libéra progressivement du monopole royal et se répandit comme pratique au sein de la population iranienne. A propos du nombre de centres photographiques, on pouvait lire en 1889, sous la plume d’Etemâd-ol-Saltaneh : "Il est très difficile d’énumérer les ateliers de photographie en Iran. Le développement et la diffusion de la photographie dans le pays sont heureusement fort visibles." [14] Malgré ce succès, à la fin du règne de Nâssereddin Shâh, la photographie connut une période de stagnation et disparut progressivement du cadre de vie royale. Dès le début du XXe siècle, le domaine de la photographie subit dans son ensemble des bouleversements majeurs. Elle ne se cantonnait plus, nous l’avons signalé, aux sphères du pouvoir. Elle se trouva de surcroit concurrencée par sa discipline sœur, la cinématographie. En 1900 en effet, Mozaffareddin Shâh ordonna l’achat d’un appareil nommé "le cinématographe" dont il confia la garde et l’utilisation à Ebrâhim Khân, le photographe. Celui-ci, conformément aux exigences du roi, s’attela à la tâche de filmer les scènes diversifiées de la vie des Iraniens, notamment des scènes rituelles de la vie religieuse, en particulier le ta’zieh (spectacle cérémoniel de deuil) ainsi que les appartenances royales, à savoir le zoo privé du roi. [15]

Sous le règne de Rezâ Shâh Pahlavi, notamment entre 1948 et 1953, le journalisme se développa de manière considérable et en conséquence, la photographie devint l’élément indispensable de la vie journalistique. Au cours de ces années, les photos furent les seuls outils de communications mimétiques capables de rendre compte des évolutions politiques du pays. C’est à cette époque que le caractère pratique de cet art prit le dessus. Après le coup d’Etat de 1953, la pratique de la photographie, surtout artistique, entra dans une période de stagnation pour se retrouver peu à peu marginalisée. Les photos des années 50 et 60 en Iran appartiennent en effet plutôt au registre publicitaire. Il faut attendre le milieu des années 60 pour qu’enfin une nouvelle tendance photographique voie le jour, inspirée par les mouvements artistique et politique de l’époque.

Panorama du mausolée de Hazrat-e Masoumeh en 1890, photographie d’Abdollâh Qâdjâr

Les années 1960 accueillirent effectivement les débuts de la photographie artistique notamment avec l’œuvre d’Ahmad Ali, tandis que la décennie 70 finissante marqua la naissance du photojournalisme en tant que tel. Comme l’explique Anâhitâ Ghabâiân Etehâdieh, photographe et galeriste iranienne : « La Révolution islamique de 1979, la longue guerre Iran-Irak, la demande des agences étrangères sur des événements au retentissement international, ont fait émerger le photojournalisme, avec notamment Kâveh Golestân et Bahmân Jalâli. Leur travail, leur enseignement et la création à la fin des années 1980 d’une section photographique à l’Université de Téhéran ont fait éclore d’autres talents. Pour la jeune génération, la photo est une soupape dans un pays qui connaît la guerre, les tensions sociales et politiques. Elle permet d’exprimer les difficultés de la vie quotidienne au travers d’images plus intimistes », et de poursuivre, fort de son expérience de galeriste : « Le manque de supports, le fait que dans les journaux il y ait peu de photos, le manque de moyens dans l’enseignement, l’absence d’acheteur en dépit de l’existence de galeries spécialisées, sont autant d’obstacles permanents. »

Ouvrages consultés :
- Cheveddeh, P. E., Early Photography of the Middle East and Current Photomania, Middle East Studies Association Bulletin 18/2, 1984, pp. 151-74.
- Deghbâl, Abbâs, Târikh-e No (Histoire moderne), Téhéran, 1950.
- Hommaire de Helle, Xavier, Voyage en Turquie et en Perse pendant les années 1846 et 1848, Paris, 1860.
- Khormodji, Mohammad Djafar, Târikh-e Qâdjâr (Histoire qâdjâre), Téhéran, 1965.
- Sercey (Comte de), Une ambassade extraordinaire, la Perse en 1830-1840, Paris, 1928.

Notes

[1Adel, Chahryar (avec la collaboration de Yahya Zoka), "Notes et documents sur la photographie iranienne et son histoire", Studia Iranica, Tome XII, Fascicule 2 ,1983.

[2Etemâd-ol-Saltaneh, Merât al-Boldân, Téhéran, 1877-1880, tome 3, pp. 20-22

[3Etemâd-ol-Saltaneh, Mirzâ Mohammad Hassan Khân, Merât al-Boldân, Université de Téhéran, Téhéran, 1988, tome 3, p. 21

[4Ibid. p. 94

[5Adle, C., “Recherche sur le module et le tracé correcteur”, Le monde iranien et l’Islam 3, 1975, pp. 81-105.

[6Feuvrier, J., Trois ans à la cour de la Perse, BiblioBazaar, Paris, 2012, p. 158

[7Hommaire De Helle, Xavier, Voyage en Turquie et en Perse pendant les années 1846 et 1848, Paris, 1860, vol. 3, pp. 184-185.

[8Afshâr, Iradj, Some Remarks on the Early History of Photography in Persia, in C. E. Bosworth and C. Hillenbrand, eds., Qajar Iran, Edinburgh, 1983, pp. 261-82.

[9Doka, Y., Akkâsi dar Iran, Photographie en Perse, 1943, Téhéran, pp. 42-49, 18.

[10Afshâr, Iradj, Gandjineh-ye akshâ-ye Irân (Trésor des photographies de la Perse), Nashr-e Farhang-e Iran, Téhéran, 1925, p. 19.

[11Idem.

[12Bâmbâd, Mehdi, Sharh-e Hâl-e Redjâl-e Irân (Biographie des hommes politiques iraniens) (6 tomes), Zevâl, Téhéran, 2008, tome 4, p. 138 (a donné une brève explication sur sa vie)

[13Adle, C., "Recherche sur le module et le tracé correcteur", Le monde iranien et l’Islam 3, 1975, pp. 81-105.

[14Beyzâï, Partow, Al-ma’âser-o val-âsâr (Le bienfait et les œuvres), Téhéran, 1927, p. 94.

[15Ghaffâri, Farrokh, Le Cinéma en Iran, Téhéran, 1973, p. 2.


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1 Message

  • Naissance et évolution de la photographie en Perse 6 novembre 2016 12:20, par Alan Lemaire

    Bonjour,
    je suis l’arrière-arrière-petit-fils de Luigi Pesce, sa fille Henriette de Téhéran ayant épousé mon arrière-grand-père le général Lemaire en poste à Téhéran auprès du Shah de Perse.
    J’aurais aimé avoir, si cela existe, un portrait de mon aïeul, Luigi Pesce.
    A-t-il fait des daguéréotypes de lui-même ou de sa famille (sa femme Iphigénie Pisani, ou ses enfants Henriette et Gaston) ?
    Merci par avance pour votre aide.
    Bien cordialement,
    Alain Lemaire

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