Ethnologiquement, l’un des très anciens peuples iraniens du plateau iranien, les Lors, résident depuis quelques millénaires dans les provinces de l’ouest et du sud-ouest de l’Iran, notamment le Lorestân, le Tchahâr Mahâl va Bahktiâri, le Kohkiluyeh va Boyer Ahmad, Elâm, et le Khouzestân. Ils vivent également en petites communautés dans certaines régions des provinces d’Ispahan, de Fârs et de Hamedân. Les fouilles archéologiques effectuées dans le sud-ouest du pays attestent que le Lorestân, qui fut le berceau de la civilisation lorie [1], jouit d’une histoire plurimillénaire.

Historique

Les Lors d’aujourd’hui sont issus des Kassites, un peuple de l’Orient ancien, qui s’étaient installés dans les montagnes du Zagros à l’ouest et au sud-ouest de l’Iran et dont la civilisation date du XVIIIe siècle av. J.-C. Les Kassites étaient organisés en tribu descendant d’un ancêtre commun. Il y a 3000 ans environ, des ethnies aryennes quittèrent leur patrie d’origine en Asie centrale pour s’installer en Perse. Ils l’emportèrent sur les Kassites à l’ouest de l’Iran actuel pour ensuite y fonder un régime monarchique. Dès lors, on vit l’apparition des grandes dynasties de la Perse antique, dont les Mèdes et les Achéménides. L’existence de nombreuses constructions sassanides montre que de toutes ces dynasties, ce furent les Sassanides qui accordèrent le plus d’attention aux régions lories.

Hossein Gholi Khân, gouverneur de l’ancienne province du Poshtekouh voisine du Lorestân, accompagné de son fils et de son ministre. Photo de Jacques de Morgan, règne de Nâssereddin Shâh, 1889.

Le territoire lori est subdivisé en deux parties : le Lor-e Bozorg (le Grand Lor), expression utilisée pour désigner les terres du piémont sud du Zâgros - ce territoire rassemble essentiellement Tchahâr Mahâl va Bakhtiâri, Kohkiluyeh va Boyer Ahmad et le Khouzestân -, et le Lor-e Koutchak (le Petit Lor), qui comprend les provinces situées au nord de la chaîne de Zagros, dont le Lorestân et Elâm.

Jusqu’à l’époque safavide (1501-1736), le Petit Lor était gouverné par des princes nommés Atâbegs. Au XVIIe siècle, le roi safavide Shâh Abbâs le Grand (1571-1629) priva le dernier atâbeg, Shâh Verdi Khân, de sa charge pour confier les rênes du territoire à Hossein Khân Shâmlou dont les descendants, les Vali, furent les gouverneurs des Lors de Poshtkouh, aujourd’hui connus sous le nom de Feyli.

Les Lors de la région bakhtiârie ou Grand Lor, sont organisés selon un système strict et hiérarchique. Au milieu du XIXe siècle, les clans de la région ont formé ensemble une Confédération bakhtiârie à la tête de laquelle se trouvait un Khân (chef de tribu) nommé Ilkhân. Il était secondé par un adjoint nommé Ilbeg. Actuellement, cette confédération rassemble deux sous-tribus, les Haft Lang et les Tchahâr Lang.

Avant le XXe siècle, la majorité des Lors était des éleveurs nomades, avec une minorité urbaine ; au milieu du siècle, la vaste majorité des nomades s’était déjà établie dans les villes et villages. Cependant, on voit encore aujourd’hui l’influence très forte des chefs de tribus parmi les populations urbaines sédentarisées.

L’art lori

La découverte d’un nombre important d’objets d’art en bronze dans l’ouest de l’Iran atteste que la création artistique fut l’une des activités principales des Lors, activité qui remonterait à la préhistoire. L’antique civilisation lorie est essentiellement connue pour ses objets en airain, mais dans la culture lorie d’aujourd’hui, c’est la musique lorie qui, en ayant gardé son originalité, demeure présente dans l’ensemble des activités de la vie de ce peuple. De fait, il faut préciser que la musique et la danse ont un rôle prépondérant dans la vie sociale des Lors. Les fouilles archéologiques effectuées dans les terres lories ont abouti à la découverte de bas-reliefs rocheux datant du IVe millénaire figurant des scènes de danse collective. Ont également été découverts des objets d’argent sur lesquels sont dessinés des instruments de musique, dont la trompette et le luth.

Musique traditionnelle lor Mamassani

La musique lorie comprend plusieurs genres :

1. La musique lyrique ou amoureuse qui est elle-même divisée en diverses branches dont le Nezâmi-khâni (la lecture psalmodique à haute voix des poèmes de Nezâmi Gandjavi [2]), Shâhnâmeh khâni (déclamation des poèmes de Ferdowsi), Sâri-khâni, Azizbeg-khâni, etc.

2. La musique Peyghâmgou (messagère) qui transmet un message ou diffuse une nouvelle (la mort, la naissance, le mariage…) parmi les membres de la tribu.

3. Mirnowrouzi, qui est la déclamation à haute voix de poèmes mythiques et religieux de Mirnowrouz, grand poète lori.

4. ’Alivassi (‘Alidousti) est une musique exaltante accompagnée de danses collectives. Elle ressemble beaucoup au Samâ’ [3].

5. La musique de travail : eu égard à la diversité des occupations des Lors, une grande variété de musique de travail existe, dont la musique de la levée de camp, de la moisson, du pâturage, du battage, de la tapisserie, etc.

6. La musique de deuil est subdivisée en plusieurs sous-branches dont Sahari, Harâ, Mouyeh, Yâri… utilisées dans les différentes étapes de la cérémonie d’un deuil.

7. La musique de fête : différents types de danse lorie dont Dopâ et Sepâ accompagnent cette musique jouée pendant les fêtes.

8. La musique épique est jouée au cours des compétitions ou sur les champs de bataille.

9. La musique religieuse consiste en chansons qui font l’éloge de Dieu, des Quatorze Immaculés et de grandes figures religieuses ; Zâmen-e Ahou, Sarâ-ye Khâmoushân ou Shahr-e Bisedâ en sont des exemples.

10. La musique des saisons : selon une opinion courante, les Lors pensent que toute saison se doit d’avoir sa propre musique ; Barzeh Kouhi, qui est la musique de la levée de camp des nomades au printemps, en est un exemple.

Musée ethnologique du Lorestân dans la citadelle Falak-ol-Aflâk à Khorramâbâd dans le Lorestân

Il n’est pas sans intérêt de rappeler ici le nom de l’une des grandes figures de la musique lorie à laquelle le Nowrouz-Nâmeh apporta une renommée internationale. Au moment du Nouvel an, les Iraniens écoutent habituellement le chant de Sonrâ [4] du défunt Ali-Akbar Mehdipour Dehkordi diffusé chaque Nowrouz [5] par les médias iraniens. Il y a 30 ans que cette mélodie nommée Nowrouz-Nâmeh est devenue le symbole du début de la nouvelle année iranienne. Mehdi-Pour Dehkordi est né en 1935 dans une famille de la tribu bakhtiârie à Tchahâr Mahâl va Bakhtiâri. Il démontre dès sa jeunesse une grande habileté à jouer du Sornâ et du Karnâ [6]. En 1971, il est nommé responsable de l’Unité de la Culture et du Peuple Bakhtiâris [7], nouvellement fondée à la Télévision nationale iranienne. Durant son existence bien remplie, il s’est efforcé d’immortaliser la culture et les traditions de sa tribu. Il était surtout spécialiste de deux instruments de musique lorie appelés Sonrâ et Karnâ. Doté d’une grande maîtrise des mélodies et chansons bakhtiâries, il connaissait très bien la technique de leur composition. Cette grande figure de la musique folklorique a quitté ce monde le 25 Bahman 1388 (2010) à Shahrekord, chef-lieu de la province de Tchahâr Mahâl va Bakhtiâri.

La langue lorie

Les Lors parlent une langue propre, le lori, qui se divise en trois dialectes : 1) le bakhtiâri, qui est la langue courante des Lors de Tchahâr Mahâl va Bakhtiâri et du Khouzestân (le Grand Lor) ; 2) le lak, parler d’un petit nombre de Lors installé au nord du Lorestân ; 3) le lori, parlé par les Lors du Lorestân et d’Elâm (le Petit Lor).

Parmi les dialectes du sud-ouest de l’Iran, le lori [8] est le plus authentique et le plus original. Cette langue qui est issue du pahlavi est dans son essence plus iranienne que d’autres dialectes ethniques. Certains linguistes estiment par ailleurs que parmi les langues lori, c’est le lak qui est le moins influencé par les langues voisines, dont le kurde et le persan.

Musée ethnologique du Lorestân dans la citadelle Falak-ol-Aflâk à Khorramâbâd dans le Lorestân

Selon certains linguistes, le lori serait un mélange des deux langues persane et kurde. Selon une autre opinion, le lori serait issu de la langue pahlavi, ce qui explique le fait que l’on y trouve un grand nombre de mots et expressions pahlavis. Le nom de certaines tribus lories dont Djâvid, Keyguivi, Goudarzi, Bahmani, etc. vient étayer cette influence linguistique. Voici également quelques exemples de mots loris d’origine pahlavi :

Bibliographie :
- Goli Zavâreh, Gh., Simâ-ye tchahâr mahâl va bakhtiyâri (Visage de Tchahâr Mahâl et Bakhtiâri), Téhéran, Sâzemân-e Tablighât-e Eslâmi, 1377 (1998).
- Nâderi Beni, Kh., "Les Bakhtyâris : Héritage culturel des montagnes du Zâgros" publié in La Revue de Téhéran, no 54, mai 2010, consultable sur : www.teheran.ir/spip.php?article1184
- Youssefi, Djalâl, Ghowm-e lor (Le Peuple lori), Téhéran, Amir-Kabir, 1390 (2012).

Notes

[1Dans l’adjectif « lori », le « i » est un suffixe relatif au persan.

[21141-1209, il est l’un des plus grands poètes dramatique et romantique de la littérature persane.

[3La danse circulaire des derviches tourneurs (adeptes des poèmes de Mowlavi (1207-1273) connus également comme les Mevlevis) au cours de laquelle le danseur tourne sur lui-même.

[4Sorte de hautbois

[5Premier jour de l’année iranienne correspondant au 21 mars.

[6Trompette

[7Vâhed-e Farhag va Mardom-e Bakhtiâri

[8Ici, le lori désigne la langue lorie dans son sens général et non le dialecte lori.


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