N° 115, juin 2015

Entretien avec Rezâ Mirzâe Barzaki
Directeur du département de langue chinoise de l’Université Shahid Beheshti de Téhéran
« Le premier contact Iran-Chine était culturel. »


Elhâm Habibi, Zeinab Golestâni


Les étroites relations ayant existé au cours des siècles entre l’Iran et la Chine ont marqué l’histoire de ces deux pays. Comme le souligne le docteur Rezâ Mirzâe Barzaki, directeur du département de langue chinoise de l’Université Shahid Beheshti, les premiers rapports tissés entre ces deux pays ont été avant tout culturels, et non politiques ou économiques. Nous l’avons interrogé au sujet de l’enseignement du chinois en Iran et du persan en Chine, l’enseignement des langues étant selon lui la meilleure façon pour approfondir les relations entre les deux pays.

Etant donné les étroites relations qui ont existé au cours de l’histoire entre l’Iran et la Chine, comment considérez-vous les échanges culturels et linguistiques entre ces deux pays ?

Nous pouvons diviser les relations de l’Iran avec la Chine en plusieurs périodes : une première, durant le règne des grandes dynasties iraniennes et chinoises, qui se caractérise par des relations cordiales et pacifiques ; une seconde, entre le début du XXe siècle et 1940, alors que la Chine vivait une guerre civile puis une révolution communiste, marquée par l’absence de rapports entre les deux pays. Cependant, en 1972, une délégation iranienne de haut niveau présidée par Farah Pahlavi, l’épouse du dernier roi iranien, s’est rendue en Chine et les relations ont été peu à peu rétablies. Comme cette délégation s’est plutôt concentrée sur les relations culturelles, l’enseignement des deux langues persane et chinoise dans ces deux pays a repris ; ceci alors qu’auparavant, les Chinois avaient plutôt tendance à coopérer avec les universités afghanes, et en particulier celle de Kaboul.

De quelles relations culturelles était-il plus précisément question à l’issue de la venue de cette délégation iranienne en 1972 ?

Comme nous venons de l’évoquer, ce voyage est considéré comme marquant un premier pas dans le rétablissement des relations Iran-Chine. Avant cette date, peu d’attention était accordée par la Chine à l’Iran, car le pays avait subi une révolution dont la politique exigeait de ne pas avoir de rapports avec l’étranger. L’une des conséquences de ce voyage fut le développement de l’enseignement du persan en Chine, surtout à l’université de Pékin, et de l’enseignement du chinois en Iran. En outre, à la suite de ce voyage, un professeur chinois a été envoyé à l’université de Téhéran pour enseigner le chinois. Malheureusement, après six mois de séjour en Iran, il n’avait toujours aucun étudiant. Il a donc quitté l’Iran dont l’ambiance académique de l’époque était dominée par l’enseignement de langues telles que le français, l’anglais ou l’allemand. Il n’existe donc aucun département de langue chinoise en Iran de 1972 à 1996. C’est seulement en 1996, à la suite du voyage du directeur de l’Université Shahid Beheshti, le docteur Hâdi Nadimi, et de l’envoi d’une délégation de la Faculté des sciences humaines de l’université en Chine que des accords entre notre université et l’Université de Shanghai ont pu être signés. C’est ainsi que le premier département de langue chinoise a été fondé en Iran.

Photos : Delârâm Shirâzi

Comment considérez-vous l’apprentissage du persan dans le monde, et en particulier en Chine ?

C’est principalement du fait de la richesse de notre culture et de notre histoire que la plupart des pays, surtout en Occident, s’intéressent à la langue et la culture persanes et ont fondé des départements de langue persane dans leurs universités. On retrouve cet intérêt chez les Orientaux, surtout en Chine où l’enseignement du persan date de plusieurs siècles de sorte qu’avant la Révolution de 1949, il existait un département de langue persane à l’Université de Pékin. Aussi, après la relative ouverture culturelle chinoise, l’attention apportée aux langues étrangères par les Chinois et en particulier au persan s’est intensifiée notamment, mais pas seulement, dans une optique économique. On peut distinguer différents types d’apprenants chinois du persan : ceux qui sont intéressés par la langue et la culture persanes et suivent des études académiques dans ce domaine ; ceux qui travaillent dans différentes organisations chinoises et apprennent le persan souvent grâce à une bourse qui leur est accordée afin de pouvoir utiliser cette langue pour approfondir les échanges économiques et politiques entre ces deux pays.

Quels sont les principaux centres d’enseignement du persan en Chine ?

Le centre d’enseignement du persan le plus ancien et le plus important de Chine se trouve à l’Université de Pékin, au sein de la faculté d’orientalisme, et a été fondé il y a plusieurs siècles. L’enseignement du persan fut présent dès la fondation de cette faculté, qui comprenait également un département d’études iraniennes. On peut également mentionner l’Université des études internationales de Shanghai fondée en 1949. Le département d’enseignement du persan de cette université a été ouvert en 1979, en même temps que la fondation du département de chinois au sein de l’Université Shahid Beheshti en Iran. Un accord a également été signé entre ces deux universités pour développer l’enseignement du chinois en Iran et du persan en Chine. L’université des langues étrangères de Pékin est un autre centre universitaire où le persan est enseigné. Le département de langue persane de cette université a été fondé en 2009. Cette université est aussi considérée comme le berceau de la diplomatie de la République Populaire de Chine, et la plupart des ambassadeurs et diplomates chinois en Iran qui connaissent le persan sont des anciens élèves de cette université. Plus récemment, l’Université de Xi’an a mis en place un département de langue persane en 2010.

Quelle est l’influence des échanges économiques entre l’Iran et la Chine dans le développement de l’enseignement de la langue persane en Chine ? Quelle est l’influence des éléments culturels, littéraires et artistiques dans ce développement ?

L’enseignement du persan en Chine est avant tout fondé sur des aspects culturels. A l’époque moderne, rappelons que l’Iran n’a pas eu de relations avec ce pays avant 1972. Les Chinois avaient besoin d’apprendre notre langue et notre culture pour pouvoir nous connaître. Il va de soi que pour véritablement connaître chaque pays, il faut d’abord connaître sa langue puis sa culture, et ce n’est qu’après cela que l’on peut penser à des investissements économiques. Les Chinois connaissaient la langue et la culture persanes depuis des siècles ce qui leur a permis, après quelques réformes culturelles et autres dans leur pays, d’avoir une grande influence sur le marché économique iranien, influence qui est même perceptible dans les domaines politiques et militaires en Iran.

Quel est le rôle du Conseil du développement de la langue et de la littérature persanes dans la diffusion de l’enseignement du persan en Chine ?

L’Iran a considérablement investi dans le développement du persan dans les milieux universitaires du monde entier, ce qui est une bonne chose. En revanche, il n’a pas pu, de manière réciproque, attirer des investissements étrangers dans ce domaine. Le Conseil du développement de la langue et de la littérature persanes a mené d’importantes activités en vue de développer l’enseignement du persan et en Chine, alors que les Chinois n’ont pas eu de politique similaire en Iran. Depuis 1996, aucun professeur spécialiste chinois n’a enseigné dans le département de langue chinoise de l’Université Shahid Beheshti, et même si un professeur de ce pays a parfois été invité, il n’avait pas fait des études de didactique, mais de médecine par exemple, ou il était étudiant en master ou doctorat de langue persane et voulait rédiger son mémoire ou sa thèse en Iran. Parmi les investissements iraniens travaillant au développement de l’enseignement du persan en Chine figurent les aides financières de l’ambassade d’Iran en Chine à l’Université de Shanghai - malgré cela, nous n’avons jamais reçu de telles aides de la part de l’ambassade de Chine en Iran. Autre exemple de la diplomatie iranienne en vue de développer la langue persane en Chine : en 2013, un séminaire a eu lieu à Pékin avec la présence de l’attaché culturel de l’ambassade d’Iran en Chine et le directeur de l’organisation de la culture et des relations islamiques, le docteur Mohammad Bâgher Khorramshâd dans le but d’aborder le sujet de l’enseignement du persan en Chine.

Rezâ Mirzâe Barzaki

Quelles sont les activités du département de chinois de l’Université Shahid Beheshti en vue d’améliorer les relations culturelles et linguistiques avec la Chine ?

Depuis la fondation du département de langue chinoise de l’Université Shahid Beheshti, nous avons mis en place des coopérations avec l’ambassade de Chine en Iran ainsi qu’avec l’ambassade d’Iran en Chine, et avec l’Université de Shanghai en vue de développer l’enseignement du persan en Chine et du chinois en Iran. Nous avons notamment organisé une exposition sur la culture chinoise à l’université en présence de l’Ambassadeur de la République chinoise, nous avons également des programmes d’échange d’étudiants entre ces deux universités. Actuellement, les étudiants en langue persane de l’Université de Shanghai peuvent se rendre en Iran pour étudier la langue et la littérature persanes au sein de notre université ainsi qu’à l’Université de Téhéran. Il reste encore beaucoup à faire, notamment à développer les relations entre les professeurs de ces deux universités dans le domaine de la rédaction de livres et d’articles.

Que pensez-vous des manuels d’enseignement du persan en Chine ?

Sur la base de mon expérience d’enseignement du persan à l’Université de Pékin, je trouve que les manuels ne sont pas suffisamment à jour. Le persan dont il est question dans ces livres n’a pas grand chose à voir avec le persan contemporain parlé par la nouvelle génération iranienne. Une étude réalisée par l’organisation de la culture et des relations islamiques sur ces manuels a montré que l’Iran contemporain n’y avait aucune place. A l’inverse, dans notre département, nous enseignons le chinois en nous référant à des manuels publiés en 2014. Nous nous efforçons de présenter une image contemporaine de cette langue et de ce pays.

L’enseignement d’une langue dépend-elle et doit-elle s’adapter à la culture et à la langue maternelle des apprenants ?

J’ai suivi des études en didactique, et plus précisément dans le domaine de l’enseignement du chinois aux étudiants étrangers. L’une des questions les plus importantes posées était la connaissance des deux langues par l’enseignant.

Lorsque les enseignants chinois invitaient des professeurs iraniens pour enseigner le persan aux Chinois, ils choisissaient le plus souvent des doctorants iraniens en langue et littérature persanes. Cependant, ils ont revu leur optique et préfèrent maintenant inviter dans leurs universités des professeurs qui connaissent également le chinois, en vue de faciliter l’enseignement du persan. Lorsque je veux enseigner l’alphabet persan aux Chinois, comme je connais leur langue, je rapproche les sons persans de ceux qui existent aussi dans leur langue, ce qui facilite l’apprentissage pour les étudiants. D’autre part, si un professeur chinois ne connaissant pas le persan est envoyé en Iran pour enseigner le chinois, il n’a aucun autre moyen que sa langue maternelle pour communiquer avec les étudiants, ce qui peut créer des difficultés d’apprentissage pour nos étudiants de première année.

Quel est le profil des enseignants de langue persane au sein des universités chinoises ?

Les Chinois sélectionnent des enseignants spécialistes dans leur domaine, en privilégiant ceux qui ont non seulement une grande maîtrise du persan, mais qui ont aussi étudié l’enseignement du persan aux étrangers. Nous voudrions également privilégier une telle démarche et signer davantage d’accords avec des universités chinoises. Lorsque nous avons conclu un accord avec l’université de Shanghai, cette dernière a mentionné les critères devant être remplis par les professeurs iraniens qui y seraient envoyés, dont la maîtrise d’au moins une langue étrangère, surtout l’anglais. Actuellement, nous pouvons distinguer trois grands types d’enseignants du persan en Chine : tout d’abord, les anciens élèves des départements chinois de langue persane qui ont bénéficié d’une bourse pour étudier le persan en Iran, et qui ont un niveau master ou doctorat en langue et littérature persanes ; ensuite, les Iraniens qui sont envoyés en Chine par le biais d’accords intra universitaires - ainsi, nous envoyons chaque année un professeur de l’Université Shahid Beheshti à l’Université de Shanghai pour y enseigner le persan ; enfin, les professeurs étrangers, par exemple ceux qui enseignent le persan dans d’autres pays comme les Etats-Unis. Ce sont souvent des professeurs à la retraite qui ont immigré en Chine. Dans ce même groupe, nous pouvons aussi inclure les étudiants iraniens qui étudient le chinois en Chine, mais ils ne sont pas nombreux.

Pouvez-vous nous parler de la région de Xinjiang en Chine ?

Trois langues principales sont parlées dans cette région : la première est l’arabe, qui est la langue du Coran, la deuxième est le turc, et le troisième est le persan. Cette langue est depuis longtemps appréciée par les Chinois de la région Xinjiang. Cette importance du persan est sans doute due aux aller-et-venues des commerçants iraniens dans cette région. Au travers de mes relations avec les étudiants de cette région, j’ai constaté qu’ils apprenaient le persan dès leur enfance à côté de l’arabe. Ils connaissent bien les recueils des poètes persans, et leurs parents peuvent souvent réciter par cœur certains poèmes persans. Ils ont aussi dans leur bibliothèque les recueils des plus grands poètes persans. Ils connaissent bien la culture persane et aiment entretenir des liens avec les Iraniens. Ils utilisent aussi encore des mots de l’ancien persan, comme dast-namâz pour "ablutions". On peut aussi faire allusion au Pamir, situé entre le Tadjikistan et la Chine, où on trouve des traces de la langue persane. Ce lien est aussi évoqué dans le récit de voyage de Nâsser Khosrow. Quoi qu’il en soit, malgré la présence de la langue et de la culture persanes dans la région du Xinjiang, on n’y trouve pas d’institution officielle consacrée à la diffusion de l’enseignement du persan.

Où les Chinois qui résident en Iran apprennent-ils le persan ?

Il existe en Iran trois centres d’enseignement du persan aux Chinois, que les apprenants choisissent en fonction de leurs besoins. Certains d’entre eux sont des étudiants qui veulent apprendre le persan dans un milieu académique, d’autres sont des commerçants chinois qui travaillent en Iran, mais il y a aussi ceux qui souhaitent apprendre le persan pour pouvoir connaître la culture iranienne. Ces derniers choisissent plutôt l’Université de Téhéran. L’institut Dehkhodâ est une institution importante à Téhéran qui se consacre à l’enseignement du persan aux étrangers et surtout aux Chinois. Ce sont souvent des personnes qui ont des relations économiques avec l’Iran, et souhaitent apprendre le persan rapidement. Les Chinois souhaitant apprendre le persan peuvent également intégrer l’université internationale Imam Khomeiny à Qazvin, et une fois leurs études terminées, ils peuvent choisir d’intégrer d’autres filières universitaires en Iran.

Plaque du département de langue chinoise de l’Université Shahid Beheshti

Quelles sont vos propositions pour développer les relations culturelles et linguistiques entre les deux pays ?

Je pense que la meilleure façon de préserver et de diffuser des cultures est l’enseignement universitaire. Auparavant, l’économie occupait le centre de l’attention des Chinois, mais au fil du temps, ils ont mieux saisi l’importance de la langue et de la culture dans leurs relations avec l’étranger. Aussi, si nous souhaitons enrichir les échanges culturels entre ces deux pays, nous devons approfondir les relations entre les universités. Encore une fois, c’est l’amélioration des relations interuniversitaires qui est la méthode la plus efficace pour établir des échanges culturels et un enrichissement mutuel.


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