N° 117, août 2015

Une pathologie pédagogique


Saeid Khânâbâdi


-On veut émigrer au Québec.

Et le reste est facile à deviner. Un jeune couple, sans enfant, à l’aise financièrement, bien éduqué et vaguement intellectuel, vivant à l’européenne, habitant dans les quartiers résidentiels du nord de la capitale, qui passe ses vacances à l’étranger, avec des amis ou des parents au Canada. Ils ont un objectif : partir au pays des Inuits.

C’est cela mon boulot, préparer les gens à faire leurs bagages. Diplômé en Lettres Françaises, je n’ai pas trouvé de job dans le domaine littéraire malgré les grigris de ma mère dans les kermesses hebdomadaires des femmes du quartier, tenues dans une bonne centaine des lieux saints de notre petite ville. Après quelques mois de chômage et totalement par hasard, je suis tombé dans la didactique sans avoir suivi de cours en didactique du Français Langue Etrangère (FLE). Destin commun à beaucoup de mes condisciples. D’ailleurs, bien que les diplômés en didactique aient été eux-mêmes bombardés de théories et de doctrines didactiques durant leurs années d’études, ces derniers n’ont jamais l’occasion de mettre en pratique ce qu’ils ont acquis à l’université. A quoi sert-il de connaître les Obstacles épistémologiques si on ne possède pas l’art de surmonter les obstacles quotidiens auxquels on se heurte en enseignant à un individu ou à un groupe d’apprenants ? Quelle est l’utilité de connaître les didactiques d’Halté, Petitjean, Bronckart ou la méthode socioconstructiviste si on ne sait pas les adapter aux systèmes locaux ?

Compétences académiques mises à part, la plupart des enseignants amateurs du même niveau que moi ne sont qualifiés ni psychologiquement ni linguistiquement pour gérer une classe de seconde langue. Quand j’ai commencé à enseigner le français aux apprenants persanophones, je ne maîtrisais pas moi-même la langue que j’essayais d’enseigner aux autres !

Le manque de professionnalisme de la majorité des enseignants

Après un premier appel, on fixe un rendez-vous. Dans le local d’un ami, un ingénieur agronome qui a quitté sa ville natale du nord du pays pour ouvrir un institut de langues étrangères à la Capitale. اa se fait comme ça. Il a quand même été assez modeste pour se contenter d’utiliser le simple titre d’ « institut des langues étrangères » pour son business. Car d’autres, plus ambitieux, se donnent parfois des titres plus relevés comme collège, académie, école, université, conservatoire, organisation, complexe, club, centre scientifique et culturel, etc. Certains garantissent vous apprendre une langue étrangère en 10 ou 20 séances. Et tous ces instituts grands ou petits vous délivrent des diplômes internationalement reconnus comme promis dans leurs brochures publicitaires ! Mais, en réalité, ils ne sont généralement qu’un ensemble de classes mal équipées et décorées de quelques affiches de la Tour Eiffel, du drapeau français ou du drapeau aux fleurs de lys du Québec. Voici les principaux problèmes de ces instituts que nous avons relevés :

- Manque de supervision scientifique, systématique et pragmatique par l’Etat ou par une structure universitaire unique, qualifiée et légitimement responsable.

- Absence de programmation à long terme.

- Graves lacunes dans le syllabus des cours des langues étrangères durant la scolarité.

Ces éléments laissent les centres d’enseignement des langues étrangères et leurs propriétaires opportunistes entrer dans une concurrence dénuée d’éthique dont les apprenants sont les premières victimes.

Le chaos des instituts de langues étrangères

Le couple se compose de Monsieur Soheili, ingénieur en génie civil, âgé de 38 ans et son épouse que je dois appeler Madame Soheili, et jamais par son prénom, Farideh. Elle est architecte, très intelligente et un modèle fidèlement beauvoirien des Mémoires d’une jeune fille rangée. Ils connaissent déjà le Québec. Grâce à Wiki bien sûr, le travail des encyclopédistes du XXIème siècle. Les clichés disent qu’au cours de l’interview, les officiers de l’Etat fédéral posent aux requérants des questions à propos du Québec. Ces derniers essaient donc de connaître un peu cet héritage d’Outre-Mer ; le Mont-Royal, Eldorado des gens du Tiers-monde. L’interview est en français et pour constituer un dossier, il faut déjà avoir un bon niveau de français, variable selon la demande. Tous les documents doivent être traduits en français et les correspondances se font également dans la langue de Molière. Toutes ces raisons poussent les requérants à s’initier au français.

Cette vague de requêtes pour émigrer au Québec a généré des emplois pour les diplômés de langue française et encore plus pour les instituts qui organisent les cours préparatifs pour des tests comme les TCF-Q, TEFAQ, DELF, DALF, DILF, etc. Même le service culturel de l’Ambassade de France est dans la course ! Quelques services de l’Ambassade offrent d’ailleurs, contre monnaies sonnantes, de prendre en charge la préparation et le dépôt des dossiers d’étudiants dans les universités françaises. En principe, des structures comme Campus France, d’après la loi du 27 juillet 2010 relative à l’action extérieure de l’Etat français, sont des organisations à but non lucratif.

En général, en Iran, les cours de français attirent les candidats à l’émigration et les étudiants qui envisagent de continuer leurs études à l’étranger. Ces cas mis à part, le français est plutôt vu comme une langue de luxe, une langue bourgeoise, ou bohème, pour les artistes, les cinéastes, les intellectuels ou ceux qui se veulent penseurs. Pour ce qui est de l’embauche dans des entreprises françaises, l’embargo contre l’Iran ne laisse aucune opportunité. Quant au tourisme francophone, il est pour le moment un rêve. Le résultat pour nous, les diplômés de langue française : chômage garanti. Cette absurdité pousse, ces jours-ci, beaucoup de mes condisciples à changer leur discipline universitaire pour trouver un vrai travail.

La situation problématique de la langue française

Et voici la première séance, déjà un choc pour les apprenants. Je fais une évaluation linguistique. Ils savent des mots. Ils peuvent répéter des phrases de salutation convenues. Mais ils n’arrivent pas encore à composer des phrases complexes. Le choc, on l’a connu aussi. Je n’oublierai jamais mon premier cours de français à la fac. Le désespoir vous envahit, surtout quand vous voyez des camarades de classe baragouiner quelques mots de français et que vous les imaginez omni-savants du gaulois.

- Je n’apprendrai jamais ça. Trop difficile !!!

L’erreur habituelle en Iran : un parcours inverse dans l’enseignement de la langue étrangère, du particulier vers le général, du complexe au simple ! Et le résultat : une progression incohérente au niveau des quatre compétences langagières. Je sais tout cela et je commets pourtant encore cette erreur. L’erreur baptisée en Iran didactique créative ! Et si vous ne le faites pas de cette façon, vous n’êtes pas un bon enseignant.

Il existe une querelle au sein des enseignants du FLE en Iran sur la question de la langue du cours. Faut-il privilégier le français uniquement, ou faire un savant dosage de français et de langue maternelle des apprenants ? D’habitude, ceux qui choisissent de mêler les deux, surtout les amateurs qui souffrent eux-mêmes de lacunes linguistiques dans la langue qu’ils enseignent, ont tendance à exagérer et la classe sort du cadre d’un cours de langue étrangère.

Un autre aspect drôle ou étrange de l’enseignement académique des langues étrangères est les modalités du concours d’entrée dans les départements de langues étrangères, qui font que des étudiants y atterrissent sans avoir vraiment réfléchi au parcours qui les attend. Par exemple, avant de m’inscrire à la faculté des langues pour apprendre le français, je ne savais moi-même pas même localiser la France sur la carte du monde. J’avais passé le concours en anglais, et comme l’immense majorité des candidats, mon premier choix était le département d’anglais. Quand j’ai échoué à obtenir une admission dans le département de mon choix, je me suis lancé dans le français, mes choix suivants, au cas où j’aurais aussi échoué à obtenir une admission au département du français, étant l’allemand et le japonais, et je ne savais rien de ces trois langues et civilisations !

Le problème des études supérieures en langues étrangères ne se résume pas seulement au processus d’admission, les départements des langues étrangères souffrant encore plus d’un grand écart entre le syllabus des cours et les besoins réels du marché du travail. Ce problème a conduit certaines universités polytechniques à organiser elles-mêmes des cours de langues étrangères adaptées à leurs besoins techniques et pratiques.

Pour chercher les origines de la crise pédagogique dans le domaine de l’éducation des langues étrangères, il faut aller encore plus loin. L’anglais et l’arabe sont les deux langues étrangères officiellement enseignées durant le secondaire. Le ministère de l’Education a envisagé, pour un moment, d’ajouter le français comme troisième langue. J’ai d’ailleurs vu un exemplaire du manuel élaboré dans cet objectif, avec un design catastrophique, mais des textes bien élaborés par l’une des meilleures professeures de français en Iran. Mais l’idée a été rapidement abandonnée. Aujourd’hui, seuls quelques lycées privés à Téhéran et à Ispahan offrent des cours de français. Et même l’enseignement des deux langues anglaise et arabe est toujours critiqué par les experts de la didactique, notamment sur les points suivants :

- L’enseignement des langues étrangères commence trop tard.

- Les méthodes et les systèmes d’évaluation sont basés sur la grammaire et non sur la communication.

- Les classes ne fournissent aux écoliers que des textes, et non des sources audiovisuelles et des possibilités d’apprentissage interactif.

- La majorité des enseignants de langue n’ont pas des compétences pédagogiques suffisantes, et ceux qui sont compétents sont sous-payés.

Cet état de fait motive de plus en plus les parents à inscrire leurs enfants dans des centres privés de langues étrangères.

J’ai enseigné pendant quatre mois à Madame et Monsieur Soheili à partir d’une méthode de langue assez ancienne, Reflets. J’ai moi-même commencé le français à la fac avec le manuel Café Crème, secondé par des photocopies noir et blanc du Français sans frontières. Ces jours-ci, les instituts « renommés » publient chacun leurs propres manuels, généralement assemblages hétéroclites de copiés-collés allègrement pillés dans les méthodes de langue, sans le moindre respect pour les droits d’auteurs et la propriété intellectuelle ! Heureusement, la médiathèque de l’ambassade de France met à la disposition des intéressés (seulement dans la capitale), des archives assez riches de ressources pédagogiques (livres, magazines, CD et DVD audio-visuel).

Les problèmes méthodologiques d’enseignement et d’accès aux ressources didactiques

Normalement, quand les apprenants font face aux premières difficultés, ils commencent inconsciemment à comparer le français et l’anglais, langue plus familière car apprise à l’école et réputée plus simple. C’est le signe d’un début de désespoir que l’on se doit très vite de maîtriser. Ma méthode à moi est de commencer par la bataille d’Hastings entre Guillaume le Conquérant et le Roi Harold en 1066 comme date de début de l’interaction historique entre les deux langues. De toute façon, vu la disponibilité incomparable des ressources linguistiques en anglais, ce passage est inévitable.

Bravo ! L’expression que vous devez répéter mille fois par séance pour encourager ou flatter les apprenants. Les bombarder de bravos et de compliments exagérés sur leur intelligence et leur vitesse d’apprentissage. Vous leur rappelez constamment les mots français qu’ils connaissent déjà. Les mots communs avec l’anglais. Et même avec le lexique persan. Il y en a beaucoup, grâce aux Qâdjârs, peut-être ! Vous les emmenez jusqu’à leur enfance et les dessins animés japonais des années 80, les mêmes que les petits Français regardaient, souvent sous d’autres titres.

Les enseignants iraniens, ceux qui aiment leur travail, sont créatifs. Très créatifs, toujours bourrés d’initiatives. Mais parfois, ils oublient que cette créativité doit être partagée par leurs interlocuteurs. On constate clairement dans les classes de français l’animation du prof face à l’apprenant dépassé et silencieux.

Ils osent maintenant s’exprimer en français. اa fait déjà quatre mois. Production orale ; satisfaisante, production écrite ; presque nulle. En exercices de grammaire, Dame Soheili, méticuleuse, est en avance sur son mari, qui n’aime pas en faire, mais lui se débrouille mieux pour utiliser la grammaire en contexte. En tout cas, ils se débrouillent, et satisfaits, paient donc rubis sur l’ongle. Nous nous voyons quatre fois par semaine. Quand même. Je gagne un peu ma vie. Je suis quoi, moi ? Un bon commerçant ou un bon pédagogue ? Je suis commerçant, comme celui d’Ulzhan de Jean-Claude Carrière, le nomade qui vendait les mots. Combien par mot ? J’ai commencé avec 2 euros par séance de cours. Et après, 4 euros, et donc selon la Banque Mondiale, j’ai franchi le seuil de pauvreté ! On vous considère quand même au chômage. Vous avez toujours de longues discussions avec la propriétaire pour justifier de mille manières les retards du loyer de votre petit studio, votre coin zen dont la caution est épuisée depuis trois mois. Vous n’osez pas avouer votre métier, l’écrire sur les formulaires, sur votre page Facebook. Les gens, même de votre famille, vous regardent de haut.

La rémunération inadéquate des enseignants

On se focalise sur la discussion et l’argumentation. Un sujet et quelques minutes de dialogue ou de monologue réciproque. Déjà, nous allons vers leur objectif. Ils ont reçu leur file number et attendent l’interview à Damas. Oui, à Damas, au Levant. Et tout d’un coup, la guerre. Les djihadistes, le régime des Assads, les Saoudiens, les Qataris. On dirait la troisième guerre mondiale, les gens la souhaitent, je crois. Et pour couronner le tout, l’apparition d’une caricature de califat. Une nostalgie historique de barbarie.

Quelques mois de suspense dans le traitement des dossiers. Nous envoyons quelques courriels au bureau local du ministère de l’Immigration. Nous ne recevons que des réponses automatiques. Le dossier est en cours de traitement. Enfin, tous les requérants iraniens reçoivent un email, un changement du siège de l’interview. La Turquie, nouvelle destination. Mais les demandes traînent depuis trop longtemps, les demandeurs se sentent un peu découragés. Ils commencent à annuler des cours. Une histoire qui se répète. Vous essayez de les motiver. Ils ne viennent plus à l’institut et me demandent de venir chez eux pour des cours à domicile. Un appartement à Saâdat Abâd. Le seul souvenir qui m’en reste, c’est le goût kitsch et amer d’une boisson anisée, importée de France, qu’ils m’ont offerte une fois. Je sais maintenant que c’était un apéritif sans alcool, cocktail de pool-party chez les jeunes gens aisés du nord de Téhéran !

Je connais ce passage. Normalement, quand on arrive à ce point, au bout de quelques semaines, je reçois un appel. On me notifie l’arrêt des cours. Il y a toujours un prétexte ; une préoccupation, un voyage, un déplacement. Ils annulent définitivement le cours. Ils abandonnent pour le moment leur objectif. Ils oublient. Les Iraniens oublient vite. Les clichés sur l’apprentissage des langues les conduisent à perdre leur temps, leur argent et leur énergie. Ils débutent et interrompent leur apprentissage plusieurs fois, et les échecs consécutifs au manque de suivi compliquent encore cette fatigante situation.

D’habitude, ma relation avec les élèves s’arrête à ce point. On continue à s’écrire parfois, surtout avec ceux qui ont réussi à émigrer au Québec. Ils envoient des mails de remerciement ou posent encore des questions de français. Même quand ils suivent des cours de langue là-bas. Les services après-vente, peut-être !!! Et quelques mois plus tard, ils vous oublient pour de bon.

Je dois chercher d’autres clients pour mes mots, ma marchandise. Je publie des annonces dans des journaux, sur les sites. J’appelle mes amis dans les instituts.

Quant à mon histoire avec la famille Soheili, elle s’est passée un peu différemment.

Le regard cliché des apprenants

Lors d’un de nos cours, M. Soheili m’a demandé :

- Peut-on maîtriser le français sans vivre dans un milieu francophone ?

Ma réponse est un grand Non. Il me demande, après quelques jours, de leur présenter des centres qui organisent des séjours linguistiques. Il y en plusieurs pour l’anglais. Mais pour le français, seuls quelques sociétés ou instituts recrutent des étudiants pour des organismes étrangers sans organiser eux-mêmes des séjours linguistiques. Ils coûtent très chers et sont donc réservés à une riche minorité.

- Tu ne connaîtrais pas par hasard un ingénieur francophone de génie civil ?

Si. L’ingénieur en question est un ami qui m’appelle le lendemain, il est ingénieur en mécanique et directeur adjoint d’une société internationale de génie. J’appelle M. Soheili et tout s’arrange miraculeusement en une journée. Une semaine après, Monsieur Soheili quitte le pays pour aller au Sénégal. C’est une année de séjour linguistique dans le cadre de son travail. Il fait des progrès en français courant autant que dans la langue technique. Et il apprend un peu de wolof aussi ! Quelques mois plus tard, Mme Soheili rejoint son mari là-bas. Quand leur mission est terminée, ils rentrent au pays. Ils sont tellement satisfaits qu’ils m’offrent un cadeau inattendu !

Impossibilité des séjours linguistiques.

Ma classe la plus réussie ! Mais est-ce que j’ai vraiment réussi ? Même si la famille Soheili le croit, je ne peux pas nier les mille défauts qu’il y a dans mon parcours d’enseignant. Mais qu’importe ? Quelques mois plus tard, une photo de la famille Soheili devant la cathédrale Marie-Reine-du-Monde de Montréal. M. Soheili, Mme Soheili et leur nouveau-né qui va apprendre le français plus facilement que ses parents. En bas de la photo, ils ont laissé une note :

Merci, professeur. (Moi, professeur !)


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