N° 121, décembre 2015

Randonnée d’automne dans
la nuit des temps


Mireille Ferreira


Ruines à Shâhpasand. Photos : Mireille Ferreira

La ville d’Hamedân est située à 5 heures de route au sud-ouest de Téhéran. Cette capitale régionale d’environ 500 000 habitants renferme des sites de fouilles archéologiques révélant avec parcimonie les vestiges de sa gloire passée. Dès le VIIe siècle av. J.-C., elle fut Ecbatane, capitale des Mèdes, premiers rois iraniens, puis capitale d’été des rois achéménides qui la préféraient à leurs cités de Persépolis, Pasargades et Suse, en raison de la fraîcheur que lui apportent la chaîne de montagnes du Zagros et le mont Alvand voisin, qui culmine à 3 580 mètres.

Le village de Shâhpasând

Le premier arrêt depuis Téhéran nous mène à un village aux bâtiments de terre en ruine, comme il y en a tant dans le désert iranien. Il est encore habité par quelques familles. Nous croisons un vieil homme assis à l’ombre d’un arbre. Il nous raconte la gloire passée de son village qui s’appelait autrefois Shâhsavân, jusqu’au jour où Nâssereddin Shâh Qâdjâr, passant par là, fut séduit par son environnement verdoyant, sa végétation arrosée par un qanât aujourd’hui disparu. Il fut alors nommé Shâhpasand, apprécié par le roi.

Grotte Ali Sadr

La grotte Ali Sadr

Nous cueillons figues et noix rendues à leur vie sauvage, puis deux villageoises nous accueillent avec quelques fruits de leur verger. Trois heures plus tard, nous arrivons à l’incontournable Grotte Ali Sadr qui fait la fierté de tous les Iraniens. Découverte en 1963 [1], sa longueur est évaluée à 17 kilomètres mais n’a pas, à ce jour, été explorée dans sa totalité. La montagne qui la recouvre date du jurassique, soit de 150 millions d’années. Sa température isotherme de 12°, son humidité et l’eau glacée de sa rivière souterraine nous font rapidement enfiler nos petites laines. De la barque qui nous emporte au rythme d’un pédalo, nous admirons les eaux transparentes et les concrétions multicolores que l’imagination fertile des guides transforme en éléphants, grappes de raisin, choux-fleurs, et autres fantasmagories.

Hamedân et ses mausolées illustres

Après 70 kilomètres en direction du Sud, nous arrivons à Hamedân. En centre-ville, nous visitons le mausolée (supposé) d’Esther et Mardochée, qui date du XIVe siècle, lieu de pèlerinage important pour les Juifs d’Iran. Esther, épouse préférée de Xerxès Achéménide, et son oncle Mordekhaï, sont les personnages d’un épisode célèbre de la Bible, relaté dans Le livre d’Esther. D’après ce récit, Esther intervint, à la demande de son oncle, pour sauver les Juifs menacés par le vizir Aman, qui fut exécuté. La grande fête juive de Purim fut instaurée par Mordekhaï, devenu vizir, pour commémorer cet événement.

Mausolée d’Esther et Mardochée

L’homme qui nous guide dans cette visite est le rabbin de la synagogue toute proche, caractéristique de l’œuvre de l’architecte iranien Houshang Seyhoun (1920-2014), célèbre dès les années 1950. Notre guide, qui a toujours vécu à Hamedân, s’exprime dans un excellent français. Professeur de mathématiques à la retraite, il se consacre à la communauté juive de la ville. Aujourd’hui réduite à une poignée de membres, elle était autrefois l’une des plus importantes d’Iran. De 8 000 à 9 000 membres de cette communauté sont encore présents dans le pays, la plupart habitant Téhéran. C’est la plus nombreuse du Moyen-Orient en dehors d’Israël. La plupart des Juifs iraniens sont partis, parfois vers Israël mais beaucoup plus souvent en Europe, en Amérique du Nord et du Sud ou encore en Australie.

Mausolée de Bâbâ Tâher

L’histoire des juifs d’Iran débute en 597 av. J.-C., quand le roi de Babylone, Nabuchodonosor, conquiert Jérusalem et emporte dans son royaume 10 000 captifs juifs de Jérusalem et de Judée, incluant 7000 guerriers et 1000 artisans. Ces derniers sont mis au service du royaume et de l’armée et créent de nouvelles villes. Quelques années plus tard, Nabuchodonosor assiégera à nouveau Jérusalem, en détruira le temple et emportera d’autres prisonniers. C’est alors que Cyrus, roi de Perse, envahit Babylone en 539 av. J.-C. Il est salué par les juifs captifs comme celui qui doit accomplir la prophétie de Jérémie, annonçant le retour des juifs en Judée. De fait, une partie des juifs libérés par Cyrus se rendra à Jérusalem pour y reconstruire le temple détruit, une autre partie suivra Cyrus en Perse. Mordekhaï, l’oncle d’Esther, est l’arrière-petit-fils d’un de ces captifs.

Hamedân renferme également le tombeau-musée d’Abou Ali Sinâ, que nous connaissons en Occident sous le nom d’Avicenne, médecin, mathématicien et philosophe de génie, mort dans cette ville en 1037. Ce mausolée est une autre œuvre de l’architecte Houshang Seyhoun. Nous terminons notre visite des mausolées par celui de Bâbâ Tâher, poète mystique du XIe siècle, qui, comme le précédent, est aussi moderne à l’extérieur qu’il est persan à l’intérieur.

Extérieur du tombeau d’Avicenne

Des Achéménides aux missionnaires chrétiens du XIXe siècle

Sur l’ancienne route royale qui reliait Ecbatane à Babylone, nous visitons le Ganj Nâmeh, double inscription achéménide à la gloire de Darius et de son fils Xerxès, écrite en trois langues, ancien persan, élamite et babylonien, taillée à même la montagne, au fond de la vallée d’un torrent. Elle fut étudiée pour la première fois au XIXe siècle par le peintre Eugène Flandin et l’architecte Coste. Après eux, l’Officier anglais Sir Henry Rawlinson put en déchiffrer les caractères cunéiformes, comme il a su décrypter ceux de la falaise de Bisotun, située sur la même route.

Le site attire les jeunes gens qui viennent fumer le qalian (narguilé) dans les nombreux cafés disposés le long du torrent, pratiquer l’escalade sur glace l’hiver sur la grande cascade ou faire de la randonnée en montagne.

Ganj Nâmeh, double inscription achéménide à la gloire de Darius et de son fils Xerxès

En ville, les fouilles de l’ancienne Ecbatane montrent des restes de murailles vieilles de plusieurs millénaires. Les palais antiques ont disparu depuis longtemps. Le petit musée installé sur place expose quelques bases de colonnes, identiques à celles de Persépolis, les plus belles pièces sont parties enrichir les collections du Musée national de Téhéran. Sur le site antique, deux églises, l’une arménienne, l’autre chaldéenne, sont en cours de restauration, renfermant des pierres tombales de missionnaires chrétiens du XIXe siècle.

Nous quittons ce site chargé d’histoire avec un trophée, quelques graines de datura aux fleurs géantes, que nous cède volontiers un des jardiniers. Sur la route du retour, nous faisons un arrêt dans le village de Lâledjin, réputé pour ses ateliers de céramique, puis nous nous laissons tenter par les citrouilles et potirons qui s’entassent en belles piles jaunes et orangées au bord de la route.

Une église sur le site antique est en cours de restauration

Notes

[1Voir dans le n°8 daté de juillet 2006 de La Revue de Téhéran l’article rédigé par Djavâd Mohaghegh, l’un des membres de l’équipe d’alpinistes qui a découvert la grotte Ali Sadr.


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