N° 121, décembre 2015

Analyse d’un conte de Jules Verne :« Les...


Zaynab Sadaghiân


En se basant sur l’approche psychanalytique de Jean Bellemin-Noël qui insiste sur une « psychanalyse du texte », nous analysons ici le conte de Jules Verne intitulé « Les aventures de la famille Raton ». Il est intéressant de préciser que Bellemin-Noël a lui-même analysé ce conte selon son approche textanalytique dans son œuvre majeure intitulée Vers l’inconscient du texte. Nous allons mettre en évidence, au fil de notre parcours, une « méthode de lecture » qui « est en marche vers les approches qui se préoccupent du texte et du lecteur plus que de l’auteur. » [1]

Le conte de Jules Verne intitulé « Les Aventures de la famille Raton » (1881) est à l’origine un conte de fée à tonalité philosophique pour enfants. Il aborde l’histoire d’une famille de rats nommés selon leur nature. Au cours de ce conte, ils subissent des métamorphoses significatives pour enfin devenir l’homme parfait. Ce qui pourrait frapper à première vue est le choix d’un animal tel que le rat en tant que personnage du conte. Pourquoi des rats ? On pourrait penser qu’il a été choisi en sa qualité de ressemblance, notamment sociale, avec l’humain. Organisé en société, le rat est dans ce conte un miroir de l’homme. Jules Verne n’est d’ailleurs pas le premier ni le dernier écrivain à avoir choisi cet animal et il n’est pas étonnant de voir dans ce récit des références à La Fontaine, dont de nombreuses fables ont des rats ou des souris pour personnages principaux. D’ailleurs, douze fables de La Fontaine ont le mot « rat » dans leur titre. On pourrait donc conclure que Jules Verne, comme La Fontaine, veut illustrer une leçon morale. L’utilisation de personnages animaux permet au narrateur-conteur d’utiliser des propos ironiques sans se soucier d’éventuelles critiques. C’est ainsi que Jules Verne y recourt notamment pour sa critique de la guerre, du gouvernement et de l’humanité en général.

Le souci pédagogique mène à une certaine oralité du conte, grâce à l’utilisation d’expressions telles que « mes chers enfants », « écoutez », etc., répétées au cours du récit. Le conte a également un caractère visuel, qui peut donner l’impression de voir un film. On imagine ainsi que l’on visionne un film en lisant : « Mais il (Raté) va entrer tout à l’heure, et vous pouvez l’observer à votre aise. » [2] On a dès lors l’impression que le narrateur-conteur est proche de son lecteur-auditeur. Ce rapport entre narrateur et lecteur s’approfondit quand la portée pédagogique augmente. Par exemple, le narrateur demande au lecteur de ne pas s’inquiéter à la lecture d’un mot nouveau ou difficile. Il le rassure : « Ne vous effrayez pas de ce mot (métempsychose) » [3], et il explique sa signification. De plus, il apostrophe souvent le lecteur et attire son attention sur les événements racontés.

Le thème de la métamorphose domine le texte. Au cours de l’histoire les personnages, d’abord rats, deviennent huîtres, puis poissons, puis de nouveau rats, puis oiseaux, puis quadrupèdes et enfin hommes ou femmes. Cette métamorphose se fait grâce à « la baguette » de la fée Firmenta. Il ne faut pas négliger la règle du jeu qui régit ce processus : ce conte est cadré par ces règles, ces « lois de la nature » qu’il ne faut pas transgresser. Ainsi, « les bons génies faisaient monter, les mauvais faisaient descendre ». [4] Ces règles tantôt aident la famille Raton, tantôt les gênent : « Heureusement, Gardafour ayant abusé de son pouvoir, vient d’en être privé pour quelque temps. » [5] Parfois, la fée elle-même conseille aux membres de cette famille de céder face à ces règles : « Soumettez-vous aux lois de la nature ! » [6] Cependant, malgré ces changements, les noms des personnages ne varient que peu : Raton, Ratonne, Rata, Ratanne, Ratin, Ratine et Raté. Et le père Raton, goutteux, est resté rat et n’est pas devenu homme. D’ailleurs, ce changement physique apparaît selon les lieux où ils se trouvent. Près de la mer, l’huître devient poisson, ou dans le désert, l’oiseau se métamorphose en quadrupède. Ainsi, la métamorphose suit les règles de la nature et a lieu selon le cadre. Cette métamorphose ne se cantonne pas aux personnages. En cas de besoin, le milieu ou bien le temps sont également métamorphosés « pour le salut de la famille Raton » : « Mais voici le temps qui change ». [7]

Au cours de l’histoire, c’est la lutte manichéenne, lutte entre le Bien et le Mal qui influence les personnages et leur « métempsychose ». Pendant cette lutte, le Bien s’écarte du Mal, ce qui est repérable dans les répliques de Firmenta : « Le génie du bien allié au génie du mal, jamais ! » [8] Plus « le génie du bien » veut être à l’écart du mal, plus le mauvais refuse de se séparer de son complice. Avec le méchant seigneur Kissadore, c’est aussi la présence de l’enchanteur adversaire de la fée, Gardafour, qui est affirmée. Mais dans cette lutte manichéenne, on fait d’emblée confiance à la puissance de la fée. Cette dernière est obligée de fanfaronner devant son adversaire : « Tu veux lutter encore, maudit enchanteur ! Soit ! A nous deux ! ». Et c’est ainsi qu’elle est obligée de lutter. La puissance de la fée console la famille Raton et en particulier les amoureux Ratin et Ratine, prétextes principaux de cette lutte. En effet, psychologiquement parlant et pour évoquer la formule de Freud, le génie du mal, dont les tenants sont dans le récit le seigneur Kissadore et l’enchanteur Gardafour, fait partie du « اa » ; en d’autres mots, ces deux sont les incarnations des pulsions sensuelles et incontrôlables. Tandis que le génie du bien, à savoir Firmenta, est la manifestation du « Surmoi », la représentation de la morale, des principes et des autorités. On pourrait ainsi analyser ce conte montrant la lutte incessante entre le « surmoi » et le « ça ».

Les deux personnages Ratin et Ratine sont tendrement amoureux, et cet amour somptueux se montre au travers des adjectifs possessifs utilisés par ces deux personnages. Ratine est également aimée par le méchant seigneur Kissadore, du côté du Mal, qui n’hésite pas à faire souffrir la famille Rat pour atteindre sa bien-aimée, et par Raté, personnage neutre, dont l’amour se passe d’efforts et se montre uniquement au travers de la jalousie envers Ratin. Cette famille Raton compose d’ailleurs un ensemble de couples à la fois conjugaux et grammaticaux : Raton (m)/ Ratonne (f), le père Raton, la mère Ratonne, la fille Ratine, leur domestique Rata et Ratane. Seul le cousin Raté, qui est un raté, n’entre pas dans cette division.

Frontispice de la nouvelle des aventures de la famille Raton, illustrations par Félicien de Myrbach

Chacun des deux membres du couple s’oppose à l’autre et le complète. Raton, le père philosophe, sait accepter la vie sous toutes ses formes. De sa bouche, le narrateur nous fait entendre une philosophie basée sur le bon sens et le contentement. Ainsi il dit : « Il faut se faire une raison et prendre les choses comme elles viennent. » [9] Le narrateur a une certaine intimité vis-à-vis du père Raton qui le considère comme « notre brave et digne philosophe ». [10] Tout au contraire, la mère Ratonne est ambitieuse. Elle attend impatiemment de devenir une « dame » : « Ah ! Quand serais-je dame ? ». Cette ambition, peut-être risible à première vue, devient ensuite un moteur lui permettant de se lancer à la recherche de sa fille enlevée par Gardafour et Kissadore. En plus d’être ambitieuse, elle est narcissique, trait de caractère souligné par l’usage anaphorique récurrent de l’expression comme « moi qui… », ou bien des expressions « grande dame », « le premier rang », etc., qui suggèrent la vanité et l’orgueil de ce personnage. A part elle, d’autres personnages font aussi preuve de narcissisme dans ce conte. Mais le grand narcissique de ce conte demeure le méchant Kissadore dont le nom suggère ce caractère : Kissadore (qui s’adore). Rappelons ici que « les mots ont odeur et saveur » [11] et qu’ils peuvent aider à repérer l’inconscient du texte et ses résonnances internes.

Les personnages vaniteux et narcissiques ne cherchent que leur outil favori, c’est-à-dire le miroir. C’est le cas de Ratonne et Rata : « Ni l’un, ni l’autre ne regardent ces incomparables paysages. Ce qu’ils cherchaient, c’est une glace pour se voir, et une foule pour les contempler » [12], contrairement à Raté qui « cherchait à se cacher ». [13] Quant à ce dernier, comme son nom l’indique, il rate quelque chose à chaque métamorphose par « mauvaise chance ». Il ne se métamorphose donc qu’incomplètement : « à moitié rat par devant, mais poisson par derrière. » [14] Cela montre comment les fils des métamorphoses dans ce conte suivent une logique qui reflète les caractères des personnages.

En ce qui concerne la narration, il convient de mettre en évidence l’amnésie du narrateur, caractéristique narrative moderne. Ainsi, les métamorphoses des rats en divers animaux conduisent le lecteur vers les dieux aux noms et à la géographie inconnus, « un royaume dont j’ai oublié le nom ». [15] Mais cette perte de mémoire n’apparaît pas dans la description des lieux ou des personnages. Le narrateur les décrit de façon à éveiller l’imagination du lecteur. La description fait appel à toutes les sensations : la vue, l’odorat, le goût, le toucher, l’ouïe. On se souvient de la correspondance baudelairienne. En lisant le texte, ce sont aussi des voix qui résonnent, d’où l’utilisation des onomatopées comme « Brouhaha » (rumeur d’applaudissement). Parfois, les mêmes sensations se répondent dans le texte : « Ratin jeta un cri de colère, auquel répondit le cri de désespoir de Ratine, auquel répondit le cri de triomphe de Gardafour. »

Pour finir, constatons que la textanalyse développée par Bellemin-Noël nous conduit à écouter le texte et à dégager les traits psychanalytiques de celui-ci. En dégageant l’inconscient du texte et en ignorant l’auteur en tant que sujet, il devient possible de cerner une certaine structure au texte. Dans le cas de ce récit, l’alliance de la textanalyse et de l’analyse structurale met à jour une structure stable dans ce conte : métamorphose, embûches du Mal, médiation du Bien et enfin, métamorphose. Et la métamorphose répond à la structure cyclique du conte.

Bibliographie :
- Bellemin-Noël, J., La psychanalyse du texte littéraire, 1996, Paris, Nathan.
- Freud, S., Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, 1984, Paris, Gallimard.
- Vernes, J., Aventures de la famille Raton, 1991, version électronique éditée par ةric Honoré.

Notes

[1Bellemin-Noël, 1996, p. 62.

[2Ibid., p. 50.

[3Ibid. p. 4.

[4Ibid.

[5Ibid., p. 7.

[6Ibid., p. 8.

[7Ibid., p. 21.

[8Ibid., p. 15.

[9Ibid., p. 13.

[10Ibid., p. 26.

[11Bellemin-Noël, 1996, p. 72.

[12Ibid., p. 38.

[13Ibid., p. 37.

[14Ibid., p. 27.

[15Ibid., p. 22.


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