N° 121, décembre 2015

L’héritage musical d’Abdel Ghâder Marâghi
et le Shogh-Nâmeh de
Mohammad-Rezâ Darvishi


Babak Ershadi


Histoire

Vers les années 1384-1387, Tamerlan, gouverneur de la Transoxiane, prend le contrôle du nord de l’Iran et de l’Arménie. Il réussit ensuite à conquérir Diyarbakir (Est de la Turquie actuelle) puis Bagdad. Pendant trois ans, les troupes de Tamerlan envahissent la totalité des provinces iraniennes, et il met fin au pouvoir des Jalayirides, derniers khâns de la dynastie des Ilkhanides en Iran.

Tamerlan (en persan, Teymour Lang) ou Teymour le boiteux, fonde la dynastie des Timourides qui existe jusqu’en 1505, c’est-à-dire jusqu’au début de l’ère de la dynastie des Safavides. Tamerlan règne lui-même pendant 36 ans jusqu’à sa mort en 1405, et ses descendants, les Timourides, gouvernent à leur tour les différentes régions iraniennes pendant un siècle. Le règne de Tamerlan est jalonné de guerres successives et constitue l’une des périodes les plus tragiques de l’histoire iranienne. Cependant, le conquérant turco-mongol est aussi un grand mécène et un protecteur des arts et des sciences. Ainsi, il transfère les grands savants et artistes des terres conquises à sa capitale Samarkand. Cet événement est à l’origine de l’influence accélérée des éléments turco-mongols et même chinois sur les différentes disciplines de l’art iranien dès le début du XVe siècle.

Les régions conquises par Tamerlan sont divisées, après sa mort, parmi ses quatre fils. Son premier fils Mohammad gouverne à Kandahar (Afghanistan), son second fils Omar règne à Shirâz (Fârs et l’Iran central), son troisième fils Mirân règne à Tabriz (Azerbaïdjan et Bagdad), et son quatrième fils Shâhrokh reçoit Hérat (Khorâssân).

Shâhrokh (1377-1447) est le plus jeune des quatre fils de Tamerlan. Gouverneur du grand Khorâssân, Shâhrokh transfère la capitale de Samarkand à Hérat. La cour des Timourides à Hérat devient alors le centre de rassemblement des savants et artistes tout au long du règne de Shâhrokh et de ses fils. Le règne des Timourides au Khorâssân est caractérisé par le calme et la stabilité politique et sociale. Hérat devient la capitale culturelle et artistique du Khorâssân, et à cette même période, Abdel Ghâder Marâghi est le musicien le plus illustre de la cour timouride à Hérat.

La musique à l’époque des Timourides

Le style musical de la période du règne de la dynastie timouride au Khorâssân se distingue à la fois de celui de l’époque précédente (ilkhanide), de la musique contemporaine (ottomane) et de celle de la période suivante (safavide). Les historiens de la musique iranienne estiment que le règne de Tamerlan est la période de genèse de ce style musical timouride, quand Tamerlan réunit les artistes, dont les musiciens, à Samarkand, ce qui est le prélude à l’apparition des normes de la musique timouride. Sous le règne de Shâhrokh et de ses fils, le style musical timouride arrive à sa perfection. Abdel Ghâder Marâghi est le plus grand représentant de ce style musical.

Abdel Ghâder Marâghi

Abdel Ghâder ibn Gheibi, alias Abdel Ghâder Marâghi, nait au milieu du XIVe siècle à Marâgheh, ville ancienne de l’Azerbaïdjan, qui fut l’un des centres urbains les plus prospères de l’Azerbaïdjan notamment à partir de l’invasion mongole. Abdel Ghâder, issu d’une famille azérie turcophone, passe son enfance et son adolescence dans sa ville natale où il suit les études classiques de son temps, puis a accès à une formidable formation musicale, tant théorique que pratique. Il brille, dès sa jeunesse, à la cour des gouverneurs jalayirides. Après la mort de Tamerlan, Marâghi se met au service des Timourides, et est finalement appelé à Hérat par Shâhrokh, le fils de Tamerlan. Abdel Ghâder reste jusqu’à la fin de sa vie à Hérat et meurt dans cette ville en 1435.

L’héritage de Marâghi

Abdel Gahder Marâghi est le dernier grand musicien et théoricien de la musique classique iranienne de l’époque islamique, après Fârâbi (872-950), Safieddin Urmavi (1216-1294) et Qotbeddin Shirâzi (1236-1311). Il joue fort bien du luth (oud). Certains documents témoignent de ses bonnes connaissances en calligraphie et en peinture. Son œuvre maîtresse écrite uniquement en persan est consacrée entièrement à la musique.

Le nom de Marâghi reste dans les ouvrages de l’histoire de la musique comme le premier et le plus grand théoricien de l’époque timouride et le plus grand compositeur de son temps. Contrairement à la tradition savante du Moyen-âge, où les savants et les artistes s’adonnent à la fois à plusieurs disciplines et activités scientifiques ou artistiques, Marâghi est l’un de ces rares artistes se consacrant entièrement à la musique dans sa dimension à la fois théorique et pratique. Dans son ouvrage, il se présente comme théoricien et musicien, mais sa réputation en tant que compositeur est due plutôt aux Ottomans qui lui attribuent une place mythique dans l’histoire de la musique ottomane et le considèrent comme le maître incontesté du répertoire musical de l’Empire ottoman.

Après la mort de Marâghi, la musique connait une période de déclin en Iran. Une grande partie des chansons, morceaux instrumentaux, compositions savantes et caractéristiques scientifiques et techniques de la musique iranienne des premiers siècles islamiques sont oubliés à jamais, et il n’en reste que les deux grands ouvrages de Marâghi, Jami’ al-Alhân (L’Encyclopédie de la Musique) et Maghâsed al-Alhân (Les Répertoires) en persan.

Marâghi est le plus grand représentant de l’art musical de l’époque timouride en Iran tandis qu’en Turquie, il est considéré comme le père fondateur de la musique classique turque, tant pour la musique religieuse des soufis que pour la musique profane. En effet, aujourd’hui, si les ouvrages théoriques de Marâghi sont plus connus des musiciens et des théoriciens iraniens, les compositions de Marâghi ou celles qui lui ont été attribuées sont plus familières aux oreilles des Turques qu’à celles des Iraniens, bien que la musique de Marâghi soit un héritage incontestable de la musique classique iranienne.

Les chansons attribuées à Abdel Ghâder Marâghi

Deux groupes de chansons sont attribués à Abdel Ghâder Marâghi. Le premier comprend des chansons qui, depuis l’époque de Marâghi jusqu’à la fin du XIXe siècle, ont été conservées de façon orale, jusqu’à ce qu’elles soient finalement écrites en Turquie. Il s’agit d’une vingtaine de chansons qui n’ont jamais été accessibles qu’à un cercle restreint de musiciens en Turquie depuis des siècles. Le deuxième groupe est une petite collection de chansons que Marâghi avait écrites avec un système de notation numérique et alphabétique dans ses ouvrages écrits. Ces morceaux restent cependant très rares.

Le répertoire musical d’Abdel Ghâder Marâghi est compatible avec ce que les musiciens turcs considèrent comme le fondement du répertoire de la musique classique turque. Les Turcs recensent trente chansons attribuées à Marâghi. Avant 1890, ces morceaux n’avaient jamais été écrits et avaient été conservés oralement par quelques musiciens turcs. Cette transmission orale est d’ailleurs à l’origine des changements musicaux et linguistiques qui caractérisent la version actuelle de ces chansons. La tonalité musicale est fortement turque, tandis que les paroles essentiellement en persan ont subi des modifications parfois incroyables, étant donné que ce sont des Turcs qui ont conservé ces chansons depuis près de 600 ans. L’ancienneté des poèmes et de la langue, l’ancienneté des idées musicales, ainsi que l’architecture formelle des chansons ne laissent pourtant aucun doute sur le fait que ces morceaux appartiennent bel et bien à l’époque de Marâghi et qu’ils peuvent lui être réellement attribués.

Groupe musical « Abdel Ghâder Marâghi »

Le Shogh-Nâmeh de Mohammad Rezâ Darvishi

Pour la première fois, peut-être depuis l’époque de Marâghi lui-même, le répertoire musical de ce grand musicien de l’époque timouride a été présenté par un orchestre iranien et ses chansons ont été chantées par un chanteur persanophone. C’est le fruit d’un projet de recherches de plusieurs années du compositeur et chercheur iranien Mohammad-Rezâ Darvishi qui a longtemps mené des recherches en Turquie en vue de réunir le répertoire musical de Marâghi sous la forme d’une collection plus ou moins complète. La tâche était d’autant plus difficile qu’une telle collection n’a jamais été élaborée par les musiciens turcs eux-mêmes. L’album très prestigieux de 24 chansons de Marâghi, réuni par Mohammad-Rezâ Darvishi, est finalement sorti en 2011 à Téhéran sous forme d’un coffret de trois CD et un livret. Les chansons sont interprétées par Homâyoun Shajariân qui a fait preuve d’un grand talent pour combler les parties oubliées ou manquantes des paroles en persan, qui ont été remplacées à travers les siècles par des syllabes rythmiques et chantées à la turque.

Le Shogh-Nâmeh est le résultat de cinq ans de recherches et de travail de Mohammad-Rezâ Darvishi et de jeunes musiciens de grand talent qui ont formé le groupe musical « Abdel Ghâder Marâghi » pour mener à bien ce projet difficile. Cet album est un événement heureux pour la musique iranienne car avant sa publication, Marâghi n’était pour les Iraniens, et ce même pour les professionnels, qu’un auteur d’ouvrages écrits consacrés à la musique classique d’Iran.

D’ailleurs, il faut indiquer qu’à l’exception de quelques chansons de Marâghi, le reste de son répertoire n’avait même pas non plus été enregistré en Turquie.

Dans certaines chansons, la parole en persan est également accompagnée de quelques vers en turc ou en arabe. Les chansons en persan sont tantôt des poèmes d’auteurs connus comme Hâfez ou Khayyâm, tantôt des poèmes d’auteurs inconnus ou de différents dialectes de certaines régions iraniennes ou afghanes.

Parmi ces chansons attribuées à Marâghi, trois d’entre elles sont étroitement liées à la culture chiite iranienne au début du XVe siècle, un siècle avant que le chiisme ne devienne la religion d’Etat sous les Safavides. Les paroles de ces chansons comportent de courts éloges sur l’Imâm Ali, l’Imâm Hossein, et sur l’Imâm Rezâ, tandis que dans l’une des chansons, les paroles, simples et belles, s’adressent à l’Imâm Mahdi, dernier Imâm des chiites.

L’une des chansons comporte deux vers de deux auteurs inconnus. Le premier est un vers que le célèbre mystique iranien Abou Saïd Abol-Kheir (Xe et XIe siècles) murmurait souvent à mi-voix, selon les documents anciens :

هر شب نگرانم به یمن تا تو برآیی
زییلی و سهیل از یمن آید

La nuit, anxieux, je regarde le ciel du côté du Yémen, et je t’attends.

Car tu es l’astre Soheil, et Soheil se lève toujours du côté du Yémen.

Canopus (en arabe, Soheil) est l’étoile la plus brillante de la constellation australe de la « Carène » et la deuxième étoile la plus brillante du ciel après Sirius. Mais dans l’hémisphère nord, il est difficile de la voir, et il faut aller vers le sud pour mieux la distinguer. Pendant l’Antiquité, les Grecs et les Romains ignoraient l’existence de cette étoile. En Orient, Soheil était un astre connu, mais difficilement visible, car il ne se levait dans le ciel que très peu du côté sud, et seulement pendant de brèves heures. Le Shogh-Nâmeh de Mohammad-Rezâ Darvishi donne sans doute l’opportunité de redécouvrir la musique sublime d’Abdel Ghadir Marâghi, qui brillait depuis six siècles dans un coin lointain du firmament musical iranien, mais tellement loin qu’elle restait presque imperceptible. Grâce au Shogh-Nâmeh, la voix se promène maintenant dans les plus hautes notes de la gamme.


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