N° 130, septembre 2016

La réception du cinéma iranien en France dans la dernière decennia


Fabrice Guizard


Introduction

 

Bien peu de productions cinématographiques internationales peuvent se targuer d’être aussi reconnues en France. Il y a bien toujours depuis plusieurs décennies les aficionados du cinéma de l‘Extrême-Orient (Japon, Corée, Chine, Hong Kong…) qui courent les salles d’art et d’essai. Mais le cinéma iranien connaît sans doute aujourd’hui, en France en particulier, un engouement certain.

Les études n’ont pas manqué sur ce cinéma, expliquant notamment le devenir du 7e art dans l’Iran d’après la Révolution islamique. Car avec la Révolution, le cinéma iranien n’a pas perdu de son intensité, au prix d’une accommodation avec certaines règles. Le ministre de la Culture, Mohammad Khâtami, a développé à partir de 1982 certains organes de soutien à la production, comme la Fondation du cinéma Fârâbi. En 1997, date d’élection à la présidence de M. Khâtami, un tournant politique s’est amorcé : le cinéma a bénéficié d’une plus grande souplesse avec la fin officielle de la censure préalable du scénario, l’autorisation d’utiliser des couleurs vives et des lumières tamisées... Si les textes de loi restaient flous en se référant à la morale islamique, les critères se précisent à partir de 1996 et leur interprétation est encore durcie en 2005 avec la création de la Haute Instance du Cinéma. La production et la diffusion ne connaissent toutefois pas de freins quantitatifs : selon l’UNESCO, le nombre de salles, en forte augmentation en Iran, est passé de 181 en 2007 à 345 en 2011. C’est dans cette décennie, qui correspond à la présidence de Mahmoud Ahmadinejâd (2005-2013), que s’inscrit ce bref aperçu de la réception du cinéma iranien en France.

La production iranienne est riche également d’animations, de courts métrages et de documentaires dont la réputation internationale n’est plus à démontrer. Il ne sera toutefois question dans cet article que de longs métrages. Le cinéma iranien se porte bien et fait preuve d’une vitalité incontestable sur le plan national et international : plus de 140 longs métrages ont été officiellement inscrits cette année au festival de Fajr de Téhéran, grand rendez-vous de la production locale, et presque la moitié sont des premiers films. A l’étranger, la dernière Berlinale a accueilli quatre films iraniens et le festival de Cannes récompense à nouveau, en 2016, Asghar Farhâdi pour son film Le client (meilleur acteur). Le cinéma iranien en France a ceci de paradoxal : il est représenté par des cinéastes de renom et multi primés, dont les productions ont une reconnaissance internationale alors que le marché national iranien, dominé par une production grand public peu connue au-delà de ses frontières, reste largement fermé à la diffusion de leurs films.

Depuis une dizaine d’années, le cinéma iranien a connu des changements qui annoncent une nouvelle génération de réalisateurs. Trois aspects sont à souligner :

- du point de vue de la France, le cinéma iranien est un cinéma d’auteur, exigeant et profond ;

- il apporte un regard sur la société et la culture de l’Iran moderne ;

- il se rapproche des codes occidentaux tant dans la structure de la narration que dans les thèmes abordés, ce qui procure un sentiment de familiarité, l’exotisme perse étant toujours prégnant.

Mais au fait, qu’est-ce qu’un film iranien pour un Français ? Dans sa forme la plus évidente, c’est un film réalisé par un Iranien, avec des acteurs iraniens et qui parlent de l’Iran [1].

 

1) Des films d’auteur

 

L’intérêt suscité par le cinéma iranien est en partie dû à la découverte de ce cinéma par ceux qui participent aux festivals : ils pensent que voir des films iraniens lors de festivals représente une occasion de traverser le prisme de la politique internationale et de s’affranchir des clichés véhiculés par les médias. La reconnaissance des réalisateurs iraniens sur la scène internationale commence en 1985 avec Le coureur d’Amir Nâderi qui reçoit des prix dans tous les festivals internationaux. En deux ans, une vingtaine d’œuvres lui emboitent le pas. Mais l’évocation du cinéma iranien passe surtout par la reconnaissance de la place internationale acquise depuis près de vingt ans, et confortée par la Palme d’or obtenue par Abbâs Kiârostami lors du 50e festival de Cannes en 1997 pour Le Goût de la cerise [2]. A travers son œuvre souvent primée, les cinéphiles occidentaux reconnaissent une modernité proche de la nouvelle vague qui s’est achevée en Europe. Critiqué en Iran pour un occidentalisme trop visible, trop peu nationaliste, il enthousiasme en France par la liberté de son style autant qu’il déroute par son langage cinématographique, loin des schémas narratifs conventionnels [3]. D’une façon générale, cette personnalité des œuvres iraniennes plait aux critiques en France. De fait, les films iraniens sont régulièrement nominés ou gagnent des prix prestigieux. Les experts considèrent que le phénomène le plus surprenant de ce début du XXIe siècle réside dans le foisonnement des réalisateurs et la variété des choix esthétiques que continue de présenter ce cinéma.

Depuis 2013, chaque année au printemps, un festival du cinéma iranien est organisé à Paris : Cinéma(s) d’Iran. Il rassemble des documentaires, des fictions, des courts-métrages et des animations, et permet au public toujours plus nombreux de découvrir ou redécouvrir les œuvres iraniennes. C’est l’occasion lors de la session 2016 de constater que le cinéma iranien ne se cantonne pas au mélodrame et à la critique sociale, mais qu’il produit aussi des comédies, un genre très populaire en Iran mais qui ne sort guère du pays. Au 18e festival des créations télévisuelles de Luchon en février 2016 a été primée Les Pieds dans le tapis de Nâder Takmil Homâyoun, une comédie jouant des différences culturelles entre la France et l’Iran, qui a été diffusée sur la chaine Arte en mai, puis sur TV5 Monde.

Les magazines populaires restent muets sur certains films, dont la diffusion reste confidentielle, tel que Shirin d’Abbâs Kiârostami (2010) : découvert au festival de Venise et diffusé à la Cinémathèque française devant un parterre de connaisseurs, cette œuvre tient davantage de l’essai sur le sens d’un film et la place des spectateurs (ou des spectatrices, car les protagonistes sont 108 femmes assises devant un écran de cinéma, regardant l’histoire populaire et dramatique de Khosrô et Shirin), une réflexion sur le voir et l’entendre ; « un dispositif virtuose » comme le souligne la critique. [4] Une seule copie de Shirin a circulé en France. La plupart du temps, le nombre de copies diffusées en salle pour un film iranien ne dépasse pas 40 copies : Les derniers jours de l’hiver de Mehrdâd Oskouei, 3 copies ; L’enfant cheval de Samirâ Makhmalbâf, 5 copies ; Querelles de Mortezâ Farshbâf, 14 copies ; Téhéran de Nâder T. Homâyoun, 30 copies ; Les enfants de Belle Ville d’Asghar Farhâdi, 40 copies… Par comparaison, A propos d’Elly d’Asghar Farhâdi sorti en septembre 2009 et diffusé dans 45 salles dans toute la France marque un indéniable succès (101 000 entrées). Il y a loin d’une coïncidence en cette année 2009 qui a vu la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad.

Il faut distinguer enfin parmi les films diffusés en France ceux qui sont vus par un cercle d’amateurs, érudits et critiques du 7e art, et ceux qui ont une audience plus large. Malgré le nombre de copies disponibles Les enfants de Belle Ville (A. Farhadi) ne fait que 80 000 entrées au box-office. Les films d’Abbâs Kiârostami attirent en général entre 150 000 et 190 000 spectateurs, et en 2010, Copie Conforme atteint même les 265 000 entrées. En 2011, Une Séparation d’Asghar Farhâdi bat tous les records avec près d’un million de spectateurs et le droit à la diffusion sur les chaînes de la télévision publique.

Mais ce succès du cinéma iranien en France tient autant à la qualité des œuvres qu’à l’effet de mode dont il bénéficie, et au contexte géopolitique et géostratégique du Proche-Orient. Certains observateurs se demandent si cette réussite n’est pas directement liée à la situation du pays.

 

2) Une fenêtre sur l’Iran

 

Depuis longtemps, le cinéma est le meilleur véhicule de diffusion de la culture iranienne dans le monde, plus que toute autre expression artistique. Le cinéma post-révolutionnaire nous a habitués aux thématiques du drame social. Des films comme Téhéran de N. T. Homâyou (sorti en France en 2010) renoue avec le genre : ce polar haletant, qui suit les tribulations d’Ibrâhim obligé de rechercher un bébé qu’on lui a volé mais qu’il avait loué pour mendier à une mafia locale, nous entraine à la rencontre de la misère ordinaire de la capitale iranienne.

L’écran de cinéma devient une fenêtre entrouverte sur la société iranienne. Le public, inondé d’images d’actualité fortes en 2009, cherche à voir la vie en Iran.

La même année sort en France A propos d’Elly d’Asghar Farhâdi, un « beau portrait de femme » comme l’écrit la critique [5], qui reçoit un accueil sympathique du public. D’une manière générale, la place des femmes dans la société iranienne captive énormément le public français sensible à la question de la condition féminine. Aussi le cinéma d’Asghar Farhâdi est-il ces dernières années particulièrement prisé. Le succès d’Une Séparation a été l’occasion en 2011 de se pencher sur ses précédents films distribués en salles par Memento (ce distributeur français diffuse de nombreux films iraniens) avec la sortie en DVD simultanément de La fête du feu (sorti en 2007, puis ressorti en 2011) et d’A propos d’Elly (2009). Les affiches de ces trois films composent une sorte de triptyque par leur disposition graphique et l’importance accordée aux actrices. Un film comme Une séparation, œuvre iranienne coproduite avec la France, lauréat d’un Ours d’or à Berlin en 2011 et de l’oscar du meilleur film étranger l’année suivante, est parmi les rares films à faire le pont entre le public national iranien et international. Qualifié de magistrale réussite [6], il détient le record d’entrées en salle pour un film iranien. De nombreux articles et interviews lui sont consacrés dans la presse cinématographique ; le couple présidentiel, Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, font savoir qu’ils ont vu et aimé le film lors d’une projection privée à l’Elysée.

Scène d’Une Séparation d’Asghar Farhâdi

Asghar Farhâdi est ainsi devenu durant la décennie une référence du cinéma iranien pour le grand public français. Son nouveau film sélectionné à Cannes en 2016 est présenté sur les affiches avec le catch line « Par le réalisateur de Une séparation » (de même que sur les DVD de ses précédents films). Dans son sillage, on retrouve de nombreux « films de femmes », genre qui désigne à la fois les œuvres montrant le combat des femmes iraniennes pour le changement dans la société et les films de réalisatrices [7]. La critique souligne le courage intellectuel et les qualités formelles des films comme Une femme iranienne de Negar Azarbâyjâni sorti en 2015 en France (grand prix du festival Chéries-Chéris), ou Nahid de Ida Panâhandeh en 2016 (prix spécial du jury Cannes 2015-Un certain regard).

Mais cette appétence ne réussit pas à tous les longs métrages de la décennie venus d’Iran : Querelles (2012), peut-être trop formel, du très jeune réalisateur Mortezâ Farshbâf n’a pas eu les faveurs des critiques, ni du public.

 

3) Proche de l’Occident

 

Depuis la présidence de M. Khâtami, l’utilisation du cinéma comme outil diplomatique semble moins nécessaire dès lors que le dialogue avec l’Occident est renoué. Des dirigeants du ministère de la Culture et de l’Orientation islamiques finissent même par déclarer à des auteurs en quête de subvention : « Nous en avons assez des films d’auteurs reconnus par la terre entière, maintenant, consacrez-vous au public, et faites recettes ! » [8]. Après 1992, dans un contexte de crise économique, si l’Etat a continué de soutenir indirectement la production cinématographique, en louant et en vendant du matériel (caméra, pellicule) à des taux compétitifs, il a cessé sa politique de subvention directe. Les conséquences ont été visibles dès 1994 où la production nationale accuse une sérieuse baisse (moins de 60 longs métrages par an, contre environ 90). Dans ce contexte, les scénarios explicitement en faveur du régime sont favorisés. Pour les autres, les anciennes républiques soviétiques comme l’Azerbaïdjan ou l’Arménie deviennent les lieux de prédilection de tournages moins onéreux. Les coproductions entre producteurs iraniens et étrangers commencent. A la fin des années 90, Marin Karmitz, fondateur de la société MK2, est devenu le principal coproducteur des auteurs iraniens qui ne passent plus par les institutions publiques. Abbâs Kiârostami et Mohsen Makhmalbâf y ont coproduit leurs films. Depuis le début du XXIe siècle, la création de la Haute Instance du Cinéma censée recadrer la production, le désengagement économique de l’État et les difficultés administratives auxquelles sont confrontés de nombreux cinéastes conduisent certains d’entre eux à choisir de travailler à Paris, en Europe ou aux Etats-Unis. La France, elle-même dans une stratégie de rayonnement culturel, joue un rôle important dans la diffusion du cinéma iranien en accueillant cinéastes et acteurs iraniens, et en proposant par ses aides financières et son système de production des solutions économiques aux auteurs.

L’externalisation de la production a entrainé des changements dans la réalisation de longs métrages, les auteurs s’associant des équipes techniques internationales qui ignorent les codes imposés au cinéma par le ministère de la Culture iranienne. Une plus grande liberté créative donne aux films iraniens une « couleur » nouvelle : Abbâs Kiârostami avec Copie conforme (2010) réalise un film « européen » avec la Française Juliette Binoche, le Britannique William Shimell, tourné en Italie dans l’inspiration du cinéma italien d’après-guerre. Le film de N. T. Homâyoun Téhéran est salué par la critique qui le compare à un mélange de Cassavetes et de Scorsese [9]. De même le très populaire, Asghar Farhâdi, voit son travail comparé à ceux de Mike Leigh, Sidney Lumet ou des Frères Dardenne. Bref, le cinéma iranien s’est rapproché de la production occidentale. Avec Le passé en 2013, il signe un film français, mettant en scène des acteurs français (Bérénice Béjo) aux côtés d’Ali Mossafâ. On dit d’Asghar Farhâdi qu’il raconte des histoires dont la portée est universelle, c’est un « cinéaste du couple, de la famille, des choix ou des non-choix qui déterminent une vie, bref de l’essentiel » [10].

Tous les films iraniens diffusés en France ont en commun de permettre la découverte d’une société à la fois lointaine et proche, aux préoccupations étonnamment similaires à celles des sociétés occidentales. Le succès d’Une séparation s’explique aussi par le fait que le public a trouvé une certaine familiarité avec la société iranienne. De l’autre côté, les Iraniens semblent sensibles à l’idée que l’on peut se faire de leur pays, à travers les films qui sortent de leur frontière, loin de l’image laissée par la politique internationale [11].

    Références :


    - Agnès Devictor, Politique du cinéma iranien de l’ayatollah Khomeyni au président Khatami, Paris CNRS, 2004.


    - Christopher Gow, From Iran to Hollywood. And some places in-between, New York, 2011.


    - Saeed Zeydâbâdi-Nejâd, The politics of iranian cinema. Film and Society in the Islamic Republic, New York, Routledge, 2010.


    - http://www.cinemadiran.fr

    Notes

    [1De fait, le Persépolis de Marjane Satrapi (2007) est vu par certains comme un « film iranien », même si la production est française.

    [2Agnès Devictor, Politique du cinéma iranien de l’ayatollah Khomeyni au président Khatami, Paris CNRS, 2004, p. 129.

    [3Agnès Devictor, Politique du cinéma iranien … op. cit., p. 133-137.

    [4François Fronty, « Shirin aux cent visages », dans Les Cahiers du cinéma, n° 642, février 2009, p. 80-81.

    [5Nicolas Bauche, « A propos d’Elly », dans Positif, n° 584, octobre 2009, p. 47.

    [6Yann Tobin, « Une séparation, magistrale réussite », dans Positif, n° 604, juin 2011, p. 15-16.

    [7Saeed Zeydâbâdi-Nejâd, The politics of iranian cinema. Film and Society in the Islamic Republic, New York, Routledge, 2010, p. 157.

    [8Déclaration d’un entretien en 2004 de Naser Refa’i, cité par Agnès Devictor, Politique du cinéma iranien…, op. cit., p. 269.

    [9Yannick Lemarié, « Téhéran », dans Positif, 590, avril 2010, p. 43.

    [10Jean-Dominique Nuttens, « Le Passé, Le doute persistera », dans Positif 628, juin 2013, p. 7-8.

    [11Saeed Zeydâbâdi-Nejâd, The politics of iranian cinema. Op. cit., p. 163.


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