N° 130, septembre 2016

La sacralité de l’arbre dans l’Iran ancient


Roshanak Danaei


Vieux cyprès à Kâshmar. Photo : Arash Golkâr

Dans la plupart des cultures, l’arbre a été ou est entouré d’une aura de sacralité, et a donné naissance à de nombreux récits où s’exprime une riche symbolique. La croyance en une dimension sacrée de l’arbre peut aboutir à révérer ou même à vouer un culte à certains arbres auxquels est attribué un esprit divin, ou qui incarnent l’âme de personnages intercesseurs avec le divin. Les particularités de certains arbres sont particulièrement propices à l’apparition de telles croyances : des arbres anciens et toujours verts peuvent symboliser l’immortalité ; des arbres très hauts peuvent suggérer la grandeur de la personnalité sacrée qui y est associée ; et ceux qui se trouvent dans une position isolée peuvent souligner l’unicité de Dieu ou d’une âme sainte. Chaque nation, compte tenu de son climat et de ses particularités géographiques, honore certains arbres plus que d’autres. En Iran, c’est en particulier le cyprès et le platane qui ont historiquement joué ce rôle, même si d’autres arbres ont été honorés selon les régions et le climat qui les caractérisent : c’est le cas du dattier dans les régions centrales et méridionales, du chêne à l’ouest de l’Iran, de l’orme de Sibérie (Zelkova carpinifolia) dans les provinces de la Caspienne, du pistachier dans le grand Khorâssân, et de plusieurs variétés d’arbres fruitiers à Ilâm et dans le Lorestân.

 

Pour illustrer le lien existant entre l’arbre et les personnes saintes ou la divinité en Iran, on peut citer l’exemple d’un vieux cyprès majestueux situé dans la cour de l’Imâmzâdeh ("descendant d’Imâm") Seyyed Hamzeh à Kâshmar, ou celui d’un vieux pistachier toujours verdoyant, qui ombrage du haut de ses 860 ans et ses 6,5 mètres le mausolée de Sheikh Ahmad Jâmi (1048-1141), poète, écrivain et homme spirituel persan, à Torbat-e Jâm. Les récits revenant sur la relation des maîtres spirituels avec les arbres sont légion. C’est le cas du récit qui rapporte qu’Abou Saïd Abou al-Keyr (967-1049), grand maître soufi persan, avait déjà demandé à être enterré près d’un grand mûrier à Meyhana, et ce quarante ans avant sa mort. Le récit est suivi de tout un descriptif sur le sens et la symbolique du mûrier.

Cette dévotion envers les arbres n’est pas propre à une religion particulière. En Iran, elle remonte à l’antiquité et apparaît dans plusieurs mythes évoqués dans le Shâhnâmeh (Livre des Rois). De nombreux livres anciens, sacrés ou non, rapportent ou reviennent sur de telles croyances. Dans la tradition mazdéenne, les plantes et les végétaux, comme les autres phénomènes naturels, étaient considérés comme dotés d’une âme. Le Bundahishn évoque un arbre qui contient toutes sortes de graines. Sous le tronc de cet arbre, endroit appelé bas-Tokhmeh, se trouvent neuf montagnes. De leurs grottes coulent 9999 fleuves. On dit que l’oiseau fabuleux Simorgh se perche sur cet arbre chaque année afin d’en jeter les graines à l’eau ; puis Tishtrya, le dieu de l’eau, envoie la pluie sur toutes les régions, permettant la reproduction de nombreuses plantes issues de cet arbre fabuleux. Un deuxième arbre sacré est planté près de ce dernier par Ormuzd ; cet arbre, appelé Hom-e sepid (Hom blanc) ou Gaokarana, préserve de la décrépitude et confère l’immortalité. Un autre récit développe une version différente. Selon elle, l’arbre Bas-Tokhmeh est invulnérable, ce qui n’est pas le cas de Gaokarana. Pour détruire cet arbre vulnérable, Ahriman (le Diable) a créé un énorme crapaud, son plus grand animal, en réponse à quoi Ormuzd, a créé ses plus puissantes créatures animales, deux poissons appelés Kar, qui patrouillent constamment autour de Gaokarana pour le protéger du crapaud d’Ahriman.

Vieux cyprès majestueux situé dans la cour de l’Imâmzâdeh Seyyed Hamzeh à Kâshmar

On lit dans le Shâhnâmeh de Ferdowsi que durant la quatorzième et dernière année de son règne, après avoir traversé un désert qui débouche sur une zone verte et boisée, Alexandre le Macédonien apprend l’existence d’un arbre fabuleux, au feuillage abondant et aux deux racines séparées, l’une mâle et l’autre femelle, réunies en un tronc unique et capable de parler, la racine mâle prenant la parole pendant la journée et la femelle pendant la nuit. Le mâle prophétise que le règne d’Alexandre ne durera que quatorze ans, et la femelle prédit qu’Alexandre le Grand mourra bientôt dans un pays étranger ; ce qui se produit effectivement.

Le Shâhnâmeh ainsi que d’autres ouvrages historiques reviennent également sur l’histoire du cyprès fabuleux de Kâshmar qu’on disait avoir été planté par Zoroastre en personne. Jafar al-Mutawakkil, dixième calife abbasside, ayant appris la renommée de ce vieil arbre merveilleux, ordonna à Tahir ibn Abdallah, le gouverneur du Khorâssân, de l’abattre et de lui en envoyer le tronc, pour qu’il soit utilisé dans la construction de la voûte de son palais à Bagdad. Les Iraniens proposent alors 50 000 dirhams à Tahir ibn Abdallah pour empêcher de couper le cyprès de Kâshmar, mais le gouverneur refuse et le cyprès est abattu. Durant l’abattage de cet arbre, la terre tremble et le ciel devient noir d’oiseaux habitant l’arbre, qui s’envolent. Le cyprès de 1450 ans est alors débité et chargé sur 1300 chameaux pour être transporté à Bagdad, mais avant que la cargaison n’atteigne la ville, le calife est assassiné par un soldat turc. Cette histoire revient, nous le verrons plus loin, sur la croyance en un lien existant entre l’abattage d’un arbre et la survenue d’un malheur, et sur la dimension relativement négative rattachée au métier de bûcheron. Une autre histoire remarquable montrant bien la dévotion à l’arbre chez les Persans est racontée par Hérodote et concerne le roi achéménide Xerxès. Hérodote raconte que sur son chemin vers la Grèce, Xerxès découvrit un très beau platane. Il ordonne qu’on l’orne avec de l’or et le place sous la protection de son armée. La dévotion vis-à-vis des arbres date donc en Iran d’avant l’islam et après l’arrivée de l’islam, cette dévotion a connu une sorte de transfert aux hommes saints du chiisme.

De nombreux arbres sacrés en Perse ont été décrits par des auteurs persans tout autant que par des voyageurs européens, dont Marco Polo qui revient dans son récit de voyage sur un vieux et majestueux platane à l’apparence unique qu’il a vu entre la ville de Ghayen et celle de Tun (Ferdows aujourd’hui) dans la province du Khorâssân-e Jonoubi (l’ancien Ghahestân). Il le nomme « arbre du soleil », une traduction, selon lui, du nom que les habitants donnent à cet arbre.

Il existe aussi de nombreux récits, légendaires ou historiques, au sujet de la symbolique de l’arbre en Perse antique. Hérodote rapporte la légende d’Astyage, roi des Mèdes, qui vit en songe une vigne sortir du sein de sa fille Mândâne qui était mariée à Cambyse. Il raconte également que Pythius, le petit fils de Crésus, roi de Lydie qui fut vaincu par Cyrus le Grand à la bataille de Ptérie, offrit à Darius un platane d’or et une vigne lorsque celui-ci était en Asie Mineure. De même, un platane d’or et une vigne d’or, vénérés dans la cour achéménide et ornés de bijoux amenés de tout l’Empire, ont été décrits par l’historien grec. Les Macédoniens qui ont pillé Persépolis ont vu ce platane et cette vigne dorée qui étaient parfois placés dans la chambre royale. Hérodote raconte également que Xerxès, lorsqu’il décida d’envahir la Grèce, vit en songe qu’il portait une couronne d’olivier dont les branches s’étendaient sur toute la terre, et les mages interprétèrent ce rêve comme la conquête non seulement de la Grèce mais du monde entier. Un autre rêve prophétique de l’arbre est celui qui est retracé dans Bahman Yasht, où on lit que Zoroastre voit en songe un tronc d’arbre qui lui est montré par Ormuzd et duquel sortent quatre branches : une d’or, une d’argent, une d’acier et une de fer. Ormuzd interprète que ces quatre branches symbolisent les quatre époques à venir dans l’histoire de l’Iran : le règne de Vistasp, celui d’Artaxerxès, celui de Khosro Ier, et finalement l’âge de l’invasion des démons. Le Shâhnâmeh consacre aussi un passage à un arbre orné de bijoux qui ombrage le trône d’Artaxerxès ; ce qui n’est pas sans rappeler un arbre similaire ombrageant le trône du calife abbasside Al-Muqtadir à Bagdad.

Vieux pistachier toujours verdoyant au mausolée de Sheikh Ahmad Jâmi à Torbat-e Jâm

Il semble que la sacralisation des arbres ait aussi eu pour objet de les protéger contre la profanation ou la destruction, et suppose donc une attitude éthique condamnant de tels actes. En témoigne cet hémistiche composé de Nezami Ganjavi :

درخت افکن بود کم زندگانی

Celui qui abat un arbre a peu à vivre

 

Evoquons pour conclure la place particulière de l’arbre dans les grandes religions monothéistes. Dans le judaïsme, Dieu s’adresse à Moïse depuis un buisson ardent. Dans le christianisme, Marie, mère de Jésus, donne naissance à son fils au pied d’un dattier et se nourrit des dattes qui tombent de cet arbre. L’islam comprend la croyance à l’arbre de Toubâ, un arbre sacré qui se trouve au Paradis. Sans oublier l’arbre commun à ces trois religions, celui du jardin d’Eden portant le fruit interdit, et dont la consommation aboutit à la chute d’Eve et d’Adam et au commencement de la civilisation humaine.


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