N° 134, janvier 2017

Les motifs du tapis persan :
richesse et spécificité


Noushin Asgari
Traduit par

Afsaneh Pourmazaheri


Tapis persan, début du XXe siècle. Tissé sur ordre du gouverneur de Sanandaj (dans la province actuelle du Kurdistan), ce tapis avait vocation à refléter les beautés naturelles entourant la demeure de son propriétaire.

Les dessins ou les motifs utilisés dans le tissage du tapis persan font partie des éléments les plus importants de l’identité et de la particularité de cet art exceptionnel. Ils proviennent de la culture iranienne, de ses croyances, des inspirations topographiques, des us et des coutumes, du folklore en somme, qui définit à travers les millénaires le peuple persan. Effectués d’abord sur du papier quadrillé, les motifs sont minutieusement tissés sur les trames par les tisseurs en suivant chaque carreau qui équivaut à un nœud dans le tapis. Les modèles traditionnels sont la plupart du temps symétriques (ou en double symétrie), ce qui facilite le tissage car le tisseur n’a donc besoin que de la moitié du dessin. Dans les modèles asymétriques, plus modernes, le tisseur doit avoir le dessin complet sous les yeux et ces modèles demandent plus de temps et de précision. En ce qui concerne la juxtaposition des couleurs, elle se pratique suivant l’agencement coutumier et la touche personnelle et intuitive du tisseur. La gamme, le ton, l’harmonie et l’homogénéité des couleurs qui les nuancent, ainsi que la matière des fils choisis font tout l’art et toute la singularité d’un tapis.

Traditionnellement, le tapis persan est tissé avec des nœuds symétriques que l’on appelle les « senneh » dont le grand nombre en fait la qualité. Cette manière de nouer permet la réalisation de motifs plus fins et travaillés. Les motifs du tapis suivent d’habitude un axe unique et le tissage se fait dans un seul sens. On rencontre souvent cette configuration dans les tapis dits « figuratifs » et ceux de « prière ». D’autres schémas (moins fréquents) ne possèdent pas d’axe ou du moins, d’axe précis. Dans ce dernier cas, les motifs sont soit éparpillés de manière répétitive et homogène sur toute la surface du tapis, soit centralisés autour d’un motif principal.

Tapis persan aux motifs animaliers, XVIe siècle.

Les motifs du tapis persan sont variés et montrent chacun les particularités traditionnelles propres à chaque région ou tribu. Les motifs animaliers (ceux du chien, du chameau, du coq, etc.) apparaissent fréquemment sous forme géométrique. Leur agencement et leur distribution répétitive sur la surface du tapis se fait suivant une logique oblique, horizontale ou verticale. Le choix des animaux et leur traitement révèlent à quelle région et à quelle tribu ou communauté appartient le tapis.

Les motifs non-animaliers sont multiples et plus fréquents. Etant majoritairement de forme curviligne ou fleuris, ils ont été très en vogue en Perse après l’avènement de l’islam. Reconnues peu à peu comme principaux motifs de l’art islamico-persan, ces formes n’ont cessé d’évoluer sous les dynasties successives jusqu’à atteindre leur apogée à l’époque safavide surtout à partir du deuxième quart du XVIe siècle. L’évolution des motifs en Perse pendant la période musulmane est due à l’influence de la touche persane et des exigences de chaque époque dans l’élaboration des schémas existants.

Médaillon central d’un tapis qashqâ’i comportant également un motif herâti, XIXe siècle.

Les motifs de champs (l’espace principal du tapis) présents de préférence dans tous les tapis persans sont celui du boteh, de gol, le motif herâti, joshagân, kharshang, shâh abbâsi, minâkhâni, zell-o-soltân, afshân, le peigne, tchintâmâni, coufique, la corne de bélier, le chien qui court et la feuille dentelée. Le motif de prédilection des Persans est sans hésiter celui du boteh. Il incarne pour certains un cyprès et pour d’autres une amande, une poire ou une larme. Le boteh signifie en persan "buisson fleuri". Il symbolise chez certains le feu sacré de la religion zoroastrienne. Il est utilisé en même temps comme motif principal et motif annexe ou de remplissage. La fleur (gol) apparaît d’habitude en forme de médaillon hexagonal, octogonal ou rhomboïdal rectiligne ou polylobé, à crochet ou dentelé. Il est multicolore et comporte des figures géométriques comme des étoiles, des losanges, des rectangles, etc. Il ne symbolise pas une tribu particulière, mais est plutôt un élément héraldique. Il est presque omniprésent dans tous les tapis persans.

Le motif herâti date du XVIe siècle et provient de la province d’Herat sous les Safavides. Ce motif n’a pas beaucoup changé au cours des siècles. Il est représenté par une rosace centrale entourée d’un losange dont le sommet est décoré de deux rosaces et de feuilles allongées sur les côtés. Ces dernières rappellent les poissons, d’où le nom de mâhi (poisson) que l’on donne parfois à ce motif. A l’époque safavide, notamment sous le règne de Shâh Abbâs Ier, le motif du crabe (ou kharchang) a connu une importante expansion. Ce roi avait également un goût particulier pour la fleur de lys que l’on rencontre fréquemment dans les tapis persans. Ce motif s’est peu à peu approprié le nom de son époque et on le connaît aujourd’hui sous le nom du motif shâh abbâsi. Ce motif est fréquemment employé surtout dans les tapis d’Ispahan, de Nâïn, de Tabriz et de Kâshân.

Tapis persan baloutche avec un motif boteh-termeh

Celui que l’on appelle minâkhâni représente quatre grandes fleurs qui forment un losange et une autre qui apparaît au centre. Apparu au XIXe siècle et devenu l’un des motifs les plus récurrents du tapis persan, le minâkhâni a su très vite se distinguer des autres motifs. Les deux vases symétriques et décorés d’oiseaux et de motifs floraux correspondent en effet bien au tempérament persan. En persan, minâ est un nom propre féminin et khâneh signifie le foyer. Il symbolise le champ de fleurs ou le jardin d’une maison et évoque le jardin d’été persan.

 L’afshân est un autre motif qui met en scène une alternance de rosettes et de palmettes. Au bout de ces dernières, les motifs végétaux décorent une petite fleur. Ce sont des motifs que l’on voit fréquemment au XVIIIe siècle en Perse septentrionale et en Orient. L’arbre de vie s’affirme comme le motif clé du tapis persan. Il est doté d’une forte charge naturaliste et spirituelle. Entouré d’oiseaux et de fleurs variées, cet arbre symbolise la fertilité, la continuité de la vie terrestre, celle de l’Au-delà, la régénération et l’éternel. Un autre motif d’origine chinoise est celui qui fait penser à une bande sinueuse de nuages. Nuages juxtaposés et décorés par d’autres motifs comme des fleurs, des palmettes et des arabesques. Le motif du chien qui court, d’origine caucasienne, est formé d’ondulations géométriques et de crochets. Il décore surtout la bordure secondaire mais on trouve également des tapis dans lesquels ce motif couvre la bordure principale.

Tapis avec un motif tchahâr bâgh (quatre jardins), Azerbaïdjan (nord-ouest de l’Iran), début du XVIIIe siècle, Musée du Louvre.

Une série de losanges ou de diamants avec des fleurs décoratives et des végétaux stylisés sont connus sous le nom de joshagân ou de jangali. Les tapis de prière des nomades et ceux tissés dans les villages de l’Iran utilisent fréquemment le motif du peigne qui représente en même temps la tisserande et la propreté. Dès l’ère néolithique et avant l’invention de l’écriture, le motif du svastika décorait l’espace de vie de l’homme. Il est considéré comme un signe de bon augure. Il est surtout tissé dans le champ et moins fréquemment dans les bordures de tapis. Sa rotation à gauche ou à droite symbolise celle du monde et du cosmos.

La virilité, la fertilité masculine et la puissance sont incarnées dans le motif de la corne de bélier en rouge ou en bleu. Le motif coufique, bien que peu présent dans les tapis persans, est bien connu dans l’artisanat du tissage. Il est inspiré de l’écriture coufique qui a été adaptée à la culture persane sous l’impulsion des Seldjoukides. Le tchintâmâni est un motif d’origine ancienne, surtout présent en Asie centrale. Deux zigzags et trois boules en forme de rectangle couvrent d’habitude le champ. Le contraste de la couleur des boules et celle du fond du tapis lui donne un relief particulier. Le verre à vin ou le motif à feuille dentelée est tissé de manière récurrente sur les bordures des tapis. Les feuilles alternent avec un calice qui rappelle une tulipe, et cette alternance est répétée tout autour du tapis dans la bordure principale. Le motif zell-o-soltân est en forme de vase à fleurs avec deux oiseaux sur ses deux côtés. L’expression zell-o-soltân signifie « l’ombre du sultan ». Il n’a pas une origine lointaine et date de l’époque qâdjâre. Les premiers tapis ayant ce motif ont été tissés à Téhéran et plus tard à Malâyer, à Qom et à Varâmin.

Tapis en soie avec un motif zell-o-soltân, comportant un vase fleuri et des oiseaux sur les deux côtés.

Le tapis persan n’incarne pas uniquement un agencement systématique et esthétique de motifs. La juxtaposition des motifs raconte des histoires enracinées dans la culture persane. L’univers qu’ils représentent mélange le monde terrestre et le monde magique ou divin. Sont également représentés des motifs qui symbolisent la fertilité (l’arbre), la communication avec les divinités et l’imploration de leur protection (les trèfles et les nuages), le surnaturel ou le soleil (le médaillon au centre du tapis) et le paradis ou le tchahâr bâgh des rois safavides (le jardin persan divisé en parcelles avec des canaux d’irrigation). Le thème du paradis juxtapose un autre thème, apparu aussi à l’époque safavide au XVIe siècle : les activités cynégétiques de la noblesse étant considérées comme spirituelles dans un cadre mystique et paradisiaque.

A part les motifs de champ, nous comptons également les motifs d’ornementation, ceux de bordure, ainsi que les inscriptions et la datation. Les motifs d’ornementation servent à remplir les vides du tapis et à compléter les parties en soi indépendantes. Ces motifs majoritairement en petit format sont la rosace, les motifs animaliers surtout celui d’un chien qui court, la croix et l’étoile. Quant aux bandes latérales du tapis, elles sont également chargées des motifs de boteh, des bordures coufiques et celles à fleurs. L’essentiel est de ne pas laisser de surface vide et que les motifs ne soient pas monotones. Les parties les plus marginales sont les contours du tapis et comprennent des inscriptions diverses comme des vers de grands poètes, des dédicaces et surtout des versets du Coran. Nous remarquons également le nom du fabricant, la date et le lieu de fabrication qui font partie de l’identité du tapis.

Bibliographie :


- Afrough, Mohammad, Namâd va neshâneh shenâsi dar farsh-e irâni, (Les signes et les symboles dans le tapis persan), Djamâl-e Honar, 2010.


- Burkel, J., Tapis d’Iran, Tissage et techniques d’aujourd’hui, Amateur, 2007.


- Housego, Jenny, Tribal Rugs : An Introduction to the Weaving of the Tribes of Iran, Scorpion, Londres, 1978.


- Jouleh, Touraj, Pajouheshi dar farsh-e Irân, (Une étude sur le tapis persan), Yassâvoli, 2001.


- Souresrâfil, Shirin, Ketâb farsh-e Irân (Le livre-tapis de l’Iran), Yassâvoli, 1989.


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