Fragment d’un tapis de Kermân avec des motifs de vases, début du XVIIe siècle.

Avec deux millénaires d’histoire, le tapis demeure l’un des éléments pratiques et esthétiques importants de la culture et de l’identité persanes. La finesse de son tissage et la beauté de ses formes nous font parfois oublier ses origines rustiques. Tissé par les nomades du plateau iranien, il n’était tout d’abord utilisé que pour se protéger contre les conditions rudes. Grâce à ses motifs et aux matières utilisées pour sa fabrication, il est devenu ensuite un instrument d’affirmation esthétique et identitaire pour les Iraniens. Le tapis n’a jamais été industrialisé massivement, car les menus détails qui le constituent, transmis artisanalement de génération en génération, ont toujours exigé un apprentissage culturel de proximité, un cadre familial ou quasi familial.

Les tapis persans sont aujourd’hui et depuis longtemps les plus prisés sur le marché européen. A partir du XIIIe siècle, des images de tapis persans apparaissent dans les tableaux des grands peintres européens comme ceux de Giotto au XIIIe siècle, ainsi que de Rubens et de Van Dyck au XVIIe siècle. Ces tableaux montrent qu’on utilisait en Occident les tapis persans comme objet décoratif tandis qu’en Orient, ils servaient systématiquement à couvrir le sol.

Tissés avec des matériaux dégradables, les tapis les plus anciens ne nous sont malheureusement pas parvenus. Le tapis le plus ancien dont il reste aujourd’hui quelques fragments a été retrouvé à Pazyryk en Sibérie. Celui-ci appartenait à un royaume scythe du Ve siècle av. J.-C. La quantité exceptionnelle des nœuds et la délicatesse du tissage, sa fabrication en somme, témoignent de l’expérience cumulée au fil des années par les générations successives d’artisans.

En ce qui concerne la Perse, les documents les plus anciens attestant de l’existence d’un artisanat du tapis datent de l’époque sassanide, au Ier siècle av. J.-C. lorsque l’empereur Héraclius rapporta comme trophée de guerre des tapis de Ctésiphon. Au VIIe siècle, à la suite de la conquête de la Perse par les Arabes, ces derniers purent compter parmi leurs trophées le fameux tapis appelé « le printemps de Khosrô ». Mais il ne reste pratiquement aucun morceau identifiable de tapis antérieur au XIe siècle. A peine trouve-t-on quelques ouvrages à propos des méthodes de fabrication, qui datent de la période préislamique. A cette époque, on utilisait des colorants naturels produits à partir de racines de garance, de feuilles de vigne, de cochenille, de paille d’euphorbe, de peaux de grenades ou de noix, de lait tourné, et de certaines graines rouges que l’on trouvait en milieu naturel. La variété des colorants et leur différent traitement donnaient accès à un éventail de couleurs de grande qualité.

Fameux tapis appelé « le printemps de Khosrô »

Les tapis persans conservés intacts et identifiables appartiennent à l’époque seldjoukide, au XIIe siècle. Mais c’est à l’époque safavide (entre les XVIe et XVIIIe siècles) que le tapis persan connut une nouvelle renaissance en Perse. La profusion et la qualité exceptionnelle des tapis de l’époque ont ravivé la production de matériaux destinés au tapis et à son tissage. Les artisans de l’époque qâdjâre et pahlavi ont continué sur la même voie, et sont parvenus à fabriquer des tapis encore plus remarquables.

Mais l’honneur revient aux Safavides d’avoir rationalisé la production et fait connaître le tapis persan dans de nombreuses régions du monde. Sa production n’avait pas dépassé, avant cette date, et malgré sa qualité, le stade de la fabrication nationale. C’est à cette période qu’il a commencé à s’exporter, parfois en très grande quantité, vers l’Inde, l’Anatolie, la Mongolie, l’Europe (notamment vers les Pays-Bas et le Portugal), à Ceylan et en Malaisie. Dans les récits de voyage également, beaucoup d’allusions sont faites au tapis persan. A en croire les auteurs-voyageurs, les fabriques les plus importantes étaient situées notamment à Kermân, Ispahan et Kâshân, dont la tâche principale était de recevoir des commandes royales, celles des hommes de pouvoir, de la haute société ou des commandes venant de l’étranger. Cela atteste de la place importante qu’occupait l’art persan chez les Safavides et l’intérêt personnel que portaient les rois Shâh Abbâs le Grand, Shâh Tahmâsb et Shâh Ismâïl Ier au tapis, à ses motifs et à ses secrets de fabrication.

Détail d’un tapis persan détenu par Musée du Louvre, Paris

L’« industrialisation » relative du tapis persan n’a cependant pas empêché les petits artisans de continuer à en faire un moyen de subsistance même après le règne des Safavides, durant la période afghane, puis sous les Afshârides et les Zands au XVIIIe siècle. Mais c’est avec l’arrivée au pouvoir des Qâdjârs (du XVIIIe au XXe siècle) que le gouvernement commença à soutenir sérieusement la fabrication du tapis. Le marché européen étant favorable (les commandes venaient surtout d’Angleterre et d’Autriche), il permit au gouvernement qâdjâr d’investir des sommes considérables dans la production et l’exportation du tapis. C’est à partir de la deuxième moitié du XIX siècle que la France et les Etats-Unis viennent s’ajouter aux commanditaires permanents de tapis persans. Avec l’exposition du Centenaire en 1876 à Philadelphie et celle de Vienne en 1891, le tapis persan parvint à acquérir le statut d’artisanat noble et devint célèbre dans le monde entier. Malheureusement, et ce malgré l’action du gouvernement, à partir de la deuxième moitié de l’époque qâdjâre, sa qualité ne cessa de baisser.

 

Tapis de Kermân avec un portrait du roi safavide Shâh Abbâs et une inscription.

Ce déclin arriva à son comble au XXe siècle, notamment en raison de la multiplication des guerres régionales et internationales. Le règne des Pahlavi remédia grandement à cette situation. A l’initiative de Rezâ Shâh, la fondation des ateliers de fabrication de tapis en 1936 œuvra activement dans le sens de la conservation et de la propagation des techniques de tissage. Les solutions chimiques pour résoudre le problème des colorants, la relance de la publicité autour de l’artisanat persan et la réhabilitation de certaines techniques éprouvées de tissages révolutionnent alors le statut du tapis persan en pleine modernité. La production et l’exportation du tapis persan a pourtant stagné pendant une phase transitoire (les dernières décennies du XXe siècle) mais à partir des années 1990, on s’est de nouveau intéressé à ce produit national et capital en ce qui concerne l’exportation de l’art persan, mais également sa préservation. A l’heure actuelle, les tapis traditionnels iraniens, tissés à la main et fabriqués notamment chez les artisans professionnels, sont très prisés par la nouvelle génération et dans les pays occidentaux.

Bibliographie :


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- Heshmati Razavi, Fazollâh, Târikh-e qâli va qâli bâfi dar irân (Histoire du tapis et du tissage de tapis en Iran), Samt, 2009.


- Housego, Jenny, Tribal Rugs : An Introduction to the Weaving of the Tribes of Iran, Scorpion, Londres, 1978.


- Jouleh, Touraj, Pajouheshi dar farsh-e irân (Une étude sur le tapis persan), Yassâvoli, 2001.


- Shabâni Khatib, Safar-Ali, Farhang nâmeh tasviri-e erâyeh va naghsheh-ye farsh hâ-ye irani (Encyclopédie imagée des motifs des tapis persans), Sepehr-e Andiesheh, 2007.


- Souresrâfil, Shirin, Ketâb farsh-e irân (Le livre-tapis de l’Iran), Yassâvoli, 1989.


- Yârshâter, Ehsân, Târikh va honar-e farsh bâfi dar irân (Histoire et l’art du tissage de tapis en Iran), Niloufar, 2004.


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