N° 139, juin 2017

De la couleur des chênes


Présentation, choix et traduction par
Rezâ Abdollâhi

Jalil Safarbeygui


Né en 1973, Djalil Safarbeygui est un poète contemporain iranien que l’on pourrait qualifier d’"extrême". Comprenant le langage des chênes et des montagnes embrumées, sa poésie s’exprime en particulier dans la forme du quatrain, sous la tutelle d’illustres prédécesseurs comme Khayyâm, Attar, Mowlavi. Le quatrain s’est présenté à côté du ghazal comme forme lyrique plus vivante et flexible que d’autres formes traditionnelles de la poésie persane, et il est aujourd’hui encore pratiqué du fait de cette souplesse lyrique.

 

Safarbeygui commence sa carrière poétique en 1999, en publiant un recueil intitulé Cherâ parandeh nabâsham ? (Pourquoi ne serais-je pas un oiseau ?), dans lequel il fait preuve d’un grand lyrisme dans l’expression de l’amour et du désespoir. Mais pour surmonter les stéréotypes, il utilise l’ironie, qui devient peu à peu le thème central de ses œuvres à venir.

 

Djalil Safarbeygui

Ce qui caractérise peut être le mieux la poésie de Safarbeygui est son originalité dans le traitement de thèmes qui semblent mener tout droit au cliché. Sa vision du monde explique peut-être ce traitement original des thèmes, dans la mesure où en tentant de s’éloigner des normes, ce poète veut exprimer, au travers de sujets quotidiens et banals, la condition humaine des temps modernes marquée par la vitesse. Son vocabulaire est bien souvent populaire, parfois argotique ; il utilise le langage de tout le monde - sauf que ce vocabulaire est en fait une reconstitution consciente destinée à créer des images. Cette reconstitution montre sa maîtrise de l’étymologie et de l’origine des mots, ainsi que des expressions qu’il utilise.

 

Sa vision du monde partage surtout le sentiment de l’amour, de la solitude, l’angoisse de la mort, et l’expérience de la guerre. Elle se nourrit des évènements dramatiques dont le poète est témoin, autour du destin et de son seul abri : Le village.

 

Parmi ses ouvrages principaux, on peut citer Sonât-e balout (La sonate du chêne) où il fait référence à sa ville, la montagnarde Ilâm, connue sous le nom de « Belle de Zâgros » pour sa beauté vierge, et au sort des femmes de cette région peuplée de chênes généreux et silencieux. Parmi ses autres ouvrages, nous pouvons aussi citer Kamkam kalameh mishavam (Peu à peu je deviens mot), et Gâv sangogh bar posht-e mourcheh-ye kâregar (Le coffre-fort sur le dos de la fourmi ouvrière).

Il neige Elle tousse encore

Les morts se brûlent La vieille femme tuberculeuse

Les os Morte de pauvreté

Le haïku effrayant : Sur le mur

A Elle cherche son ombre

M L’âme espiègle

E

 Qu’elle est légère

 Sur les épaules de l’ouvrier mort

Maintenant il voit tout La pierre tombale 

L’aveugle de naissance

Qui est mort

Les morts se réveillent Les vers

Ton parfum s’est répandu Se tortillent

Dans le cimetière L’odeur d’un mort frais

Les fossoyeurs

Sont rentrés chez eux et se sont endormis

La mort est encore éveillée

70 X120 X180= On planta des hommes

Le volume de la mort Des eucalyptus poussèrent

 Quelle terre infertile

 

Elle erre dans le cimetière

L’âme du jeune homme

On n’a pas encore sorti son cadavre de l’eau

 

Une voiture freine brusquement

Ils tremblent dans leur tombeau

Les morts accidentels

Une fenêtre soudaine, envoie-moi.

Un poème et un peu de bouche, envoie-moi.

Je vais m’étouffer dans un coin de cette cage

S’il te plait, un peu de ciel, envoie-moi.

Dans ma solitude, le silence ne cesse de se multiplier

C’est la mort qui s’est attaquée à ma vie

J’ai planté un épouvantail dans mon cœur

Ma solitude est habillée de vieux corbeaux

Le jour est venu, plongé dans des rêves morts

Le jour empli d’étoiles filantes mortes

Il est arrivé comme un voyageur étranger

Son sac plein de soleils morts

Ses rêves sont comme toujours bleus

Pauvre moi, je n’ai que des insomnies

Moi, le chat vagabond de la rue

Elle, la chatte grasse de la boucherie

Il semble qu’une place est toujours vide

Cette fois-ci, il n’y a personne ? Non ! Elle est absolument vide

J’ai un banc assis en moi

Deux places toujours vides dans mon cœur

C’est toi qui m’as appris ce rouge foncé

Toi qui m’as appris les cheveux blonds 

Comme si j’étais Léonard de Vinci

Toi qui m’as appris le sourire de la Joconde

 

 

Des flammes de ma poésie, la langue brûlera

Si je dis quelque chose, la bouche brûlera

Ma tête est un nid de phœnix depuis quelque temps

Il suffit que je secoue l’aile, et le ciel brûlera

Dans sa poésie Jalil plantait des protestations

Sans cesse Jalil plantait des fenêtres ouvertes

Il aurait été le millionnaire de la ville

Si au lieu des mots Jalil avait planté des oignons

Premier hémistiche : je t’embrasse

Deuxième je t’embrasse encore

Aucun problème ! Ça ne regarde personne

C’est mon propre poème, je t’embrasse

Il semble que toute ma croyance est blessée

Dans ma tête une tribu de chênes est blessée

Quelles mains rugueuses a Ilâm

Comme les paumes de mon père elle est blessée

 

 

Cette ville dans laquelle des lustres poussent

C’est un jardin dans lequel des douleurs, des deuils poussent

Nous devons retourner à notre propre village

Seulement dans cette ville des corbeaux poussent

 

Donne des graines de mil aux canaris

Des chanvres aux oiseaux moqueurs

Pour les méloposites

Jette une poignée de "Je t’aime"

 

 

Je suis amoureux d’une gazelle

Dont le manteau est en peau de tigre

Le sac en cuir de crocodile

Pauvre léopard que je suis

 

Tu es la mer

On ne peut pas t’embrasser

On ne peut que s’y noyer

 

 

 

Mon grand-père

Mon père

Mon oncle

Mon cousin…

Ma grand-mère est un cimetière tumultueux

Des morts innombrables vivent en elle

Je t’aim

Je t’ai

Je t’a

Je t

Elle pleure

Et râpe les « Je t’aime »

Ici je t’aime

Ici

Ici

Et ici

J’ai mal ici

Ici

Ici

Et ici

L’amour

A fait un voyageur de moi

Dans chaque ville

J’ai laissé une valise

Mon étreinte s’est fragmentée

Dans les gares du monde

 

Il y a beaucoup de façons de mourir

Par exemple t’aimer

Les femmes

Ont toujours un sac à main avec elles

Pour porter leurs miroirs de poche et leurs brucelles et leurs rouges à lèvres et leurs rimmels

Et leurs sanglots

Je vais à la maison

Je m’affale dans le fauteuil

Personne ne tient la télécommande à la main

Je change la chaîne

Le présentateur du journal a des ampoules à la voix

Je vais à la cuisine

Un sous-marin nucléaire passe à mon côté

Il me donne l’alarme

Je reviens confus

Mon fils est une grenade dégoupillée

Je me jette par terre

Ma fille est une mine anti personnelle

Je m’enfuis de la maison

Le trottoir déborde de balles

Une mitrailleuse vient d’en face

Elle tire

Comme le trottoir est tumultueux

Que de gens minés vont et viennent ici

Un homme me bouscule

C’est une bombe non explosée

Restée de la Deuxième Guerre mondiale

Une femme me bouscule

C’est une mine neutralisée qui, à chaque instant…

Des hommes avec tant de fils barbelés

Que de barricades ils ont montées autour d’eux-mêmes

Que de fossés ils ont creusés en eux-mêmes

Chacun a installé des bases militaires dans plusieurs personnes

Un pigeon passe

Avec une bombe à fragmentation dans les plumes

Un aigle a attaché un missile balistique à son aile

Que de forces militaires se sont installées dans cette petite place

Une balle cherche ma tête

Une grenade cherche mon cœur

Une mine a visé ma jambe

Un missile a visé mon cœur

Avec une balle dans la tête

Une balle dans le cœur

Une balle dans l’épaule

Tout criblé

Je rentre à la maison

Je me retranche en moi-même

Je creuse des fossés

Je fais des barricades autour de moi-même

Je désinfecte mes blessures à la bétadine

Je fais un salut militaire à ma femme

J’embrasse mon fils

Je fais des bises à ma fille

Et je pense à la balle qui va décidément me toucher au front

J’ai sur le dos beaucoup de rochers de la montagne

Mon sein accablé s’est empilé de montagnes

Je creuse des fuites dans mon cœur

Comme la fuite de la grotte de la montagne

Pénètre dans ma peau et détruis-moi

Suspends du feu à mes veines

Je suis une vigne gelée en soi-même

Prends mon froid et fais-en été


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