N° 139, juin 2017

GERMAIN ROESZ
Etre ailleurs… un artiste et bien davantage encore.


Jean-Pierre Brigaudiot


Depuis fort longtemps, l’art s’est ancré dans les capitales, celles où résident les pouvoirs politiques et les pouvoirs d’argent, celles où triomphe la culture sous toutes ses formes. Cet ancrage fait écho à la centralisation, telle que nous la connaissons en France, malgré les tentatives de régionalisation, malgré les structures locales destinées à promouvoir et à soutenir la création artistique. Mais en ce qui concerne l’art et plus précisément les arts plastiques et les arts visuels, la décentralisation n’a pas vraiment modifié les choses et le ministère de la Culture persiste à dicter ses choix par la voie de ses fonctionnaires. Les capitales que sont Tokyo, Séoul, New York, Berlin, Londres, Téhéran ou Paris, accueillent sans guère de partage avec les territoires ou régions des Etats concernés les grandes expositions institutionnelles et privées, et ces capitales recèlent un nombre considérable de galeries et certes un nombre considérable d’artistes. Ceci malgré un coût de la vie et de l’immobilier très élevé, voire démesuré, comme à Londres ou à Paris, coût quelquefois pondéré par une politique d’aide au logement des artistes, comme il en va à Paris. Ainsi, parler d’art vivant ou d’art contemporain dans la plupart des pays où celui-ci fleurit, c’est presque immanquablement parler de l’art qui se fait et surtout se montre dans les capitales.

Ombre et lumière, 600-280, 2016

 

Cependant…

 

de nombreux artistes, reconnus comme tels, actifs, productifs, remarquables, vivent ailleurs que dans les capitales (au-delà des banlieues), en relation avec le réseau national ou mondial de l’art ou ayant peu de relations avec celui-ci car agissant simplement au plan de la région où ils vivent. Si, il y a quelques décennies, en France, le paysage artistique provincial était peu conséquent, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Les régions peuvent compter sur l’aide des institutions que sont les DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles), qui soutiennent l’essentiel des formes d’art, et des FRAC (Fonds Régional d’Art Contemporain), qui sélectionnent, exposent, promeuvent et éventuellement collectionnent certains aspects de l’art visuel d’aujourd’hui. Certes les galeries des provinces peinent davantage encore que leurs homologues des capitales à équilibrer leurs budgets et à soutenir leurs artistes, notamment en étant présentes dans les très nombreuses et onéreuses foires d’art, en France et à l’étranger. Quant au public des collectionneurs, il est maigre et souvent peu disposé à des dépenses conséquentes en termes d’achats qu’il préfère effectuer dans les capitales, question de prestige et de garantie des investissements. L’art est entré de plain pied dans la mondialisation et il est d’une certaine manière devenu un produit comme un autre, produit d’investissement, produit de spéculation. Ainsi la province n’est plus le quasi désert culturel qu’elle fut à peu près jusqu’aux années quatre-vingt, elle est aujourd’hui constituée d’une pluralité de foyers artistiques, de groupes artistiques, d’épicentres plus ou moins actifs. Il apparait toutefois que les FRAC, les principaux agents publics de promotion de l’art contemporain, persistent dans une conformité à la pensée dominante, celle du ministère de la Culture, et de ce fait jouent fort peu le rôle qui pourrait et devrait être le leur : découvrir, promouvoir, exposer, acheter l’art de qualité qui se fait dans leurs territoires, un art qui ne ressemble pas nécessairement à celui montré dans la capitale et dans les machineries culturelles que sont les grands musées.

Germain Roesz fait partie de ces artistes qui malgré un nombre plus que conséquent d’expositions au-delà de son territoire, de sa province, l’Alsace, a choisi d’y rester ancré, d’y avoir son (ses ateliers), son habitation principale, son travail de professeur à l’université, sa maison d’édition de poésie. Ses activités artistiques ont certes pour épicentre la ville de Strasbourg, où il vit, mais elles concernent au quotidien et à priori une zone géographique qui comporte l’est de la France et la région frontalière allemande. A cela, à cette activité intense au plan régional s’ajoutent des expositions au niveau mondial, en Chine, en Iran, aux USA. Ainsi la multiplicité et la persistance des actions conduites par Germain Roesz, à la fois au niveau de sa région, et au niveau national et mondial témoignent clairement de l’évolution des possibilités qu’ont les artistes, ceux qui comme lui font preuve d’une réelle dynamique, quant à rayonner au-delà d’un ancrage provincial. Le travail des institutions nées de la décentralisation culturelle entamée dès 1981 leur a permis de révéler en même temps qu’elles ont ignoré l’existence d’associations et de foyers artistiques indépendants des capitales, ceci du fait des choix effectués par les commissaires. Ainsi Germain Roesz sera l’un des acteurs, dès avant la régionalisation, d’un groupe artistique, Attitude, qui contribuera à modifier la situation de l’art en Alsace. D’autre part, l’évolution de l’Europe et plus généralement du monde et la libre circulation facilitent la diffusion de l’art d’un pays à l’autre, ici entre l’Allemagne et la France, là-bas et pour Germain Roesz entre son ici et le monde.

Vue de l’installation l’Entaille de la lulière, 2016

 

Germain Roesz

 

Il est sans nul doute avant tout un peintre, sans pour autant se limiter au seul tableau ; en effet, sa peinture se fait fréquemment objet tridimensionnel ou bien elle est teinture, constituée autant de petits formats que d’immenses formats de tableaux peints sur bois ou de toiles flottantes lisibles recto-verso ; et au-delà de la peinture, l’œuvre de Germain Roesz débarque occasionnellement sur le terrain de la sculpture d’assemblage ou en fonte, peinte ou non, sur l’objet, elle débarque également sur le terrain de la gravure, du livre, de la photographie. Difficile de citer tout ce que peut faire Roesz ! Cependant l’essentiel de son travail se fait en peinture, une peinture aisément identifiable par ses choix coloristiques, par ses transparences, par sa liquidité et par un répertoire formel qui, tout en évoluant, se nourrit de lui-même avec un regard permanent de l’artiste sur ce que fut sa peinture depuis des décennies : le tableau n’est en fait jamais fini. Pour Roesz, il y a toujours lieu de le reprendre, de le repenser, de le continuer, lui-même, ce tableau ou de nouvelles œuvres qui développent certaines idées déjà là, en attente. La peinture en question, celle de Roesz, peut être qualifiée d’abstraite, même si ce terme est peu approprié pour dire ce qui est concret et en même temps abstrait : ces formes et couleurs qui ne procèdent point d’un retrait de la représentation du réel mais procèdent à la création d’un autre réel, celui de l’imaginaire du peintre, celui d’un monde qu’il invente, peint et dépeint, en écho à ce qu’il est lui-même.

 

Plier, déplier, déployer, teindre.

 

Si cette peinture de Germain Roesz a toujours comporté de grands formats, elle n’a cessé de croitre en ses dimensions, et désormais, en raison de celles-ci, elle se fait plus volontiers sur de vastes tissus qui se plient comme des draps et permettent leur déplacement vers les lieux d’exposition, à Pékin ou à New-York. Cette peinture sans support, pliable et dépliable à volonté, où ces actes du pli et du dépli sont essentiels, a notamment permis à Germain Roesz de répondre à une commande de l’Hôtel Dieu de Tonnerre, en Bourgogne, au printemps 2016. Ici le défi était l’occupation de l’immense espace de ce lieu historique, une nef moyenâgeuse d’une centaine de mètres de long, un travail titanesque et une réussite incontestable.

La question du pli et du dépli, comme celle de la nature du médium souvent liquide et opérant en tant que teinture, c’est-à-dire imbibant la toile, le tissu, crée une situation où Roesz joue du recto et du verso, de l’envers et de l’endroit, action artisanale et qui en même temps théorise sa peinture. Pour situer ces actions où cohabitent et co-agissent pliage et déploiement, recto et verso, peinture et teinture, elles peuvent rejoindre ou croiser peu ou prou le programme du groupe Support-Surface, groupe éphémère né à la fin des années soixante.

Germain Roesz par Halef Zahedi

 

Germanité

 

Germain Roesz vit depuis fort longtemps à Strasbourg, capitale de l’Alsace, une région où la langue natale fut longtemps la langue alsacienne, une langue proche de l’allemand. Strasbourg est une ville frontalière de l’Allemagne, ce pays qui aime profondément la peinture, davantage que la France ne sait le faire ou ne le veut depuis quelques décennies. Germain Roesz pratique depuis toujours la langue alsacienne et comprend donc l’allemand, ce qui facilite l’extension de son champ d’action au-delà du Rhin, en même temps que sa peinture y reçoit un accueil favorable. Cette germanité infuse joue certainement un rôle quant à ce qu’est la peinture de Germain Roesz, même s’il n’est pas juste de la qualifier de peinture d’influence allemande. L’Allemagne est un terrain privilégié pour la peinture, notamment expressionniste (figurative ou non), la contigüité de Strasbourg et de l’Allemagne et les multiples expositions que Germain Roesz y a tenues ont certainement été un terrain favorable au déploiement de son œuvre picturale. Mais, à la différence de la propension de la peinture allemande à être expressionniste, la peinture de Roesz, quelle que soit la liberté qui la sous-tend, est plus construite qu’expressionniste. Même si à une époque, durant les années quatre-vingt, les œuvres ont témoigné d’une facture gestuelle incontestable. Depuis longtemps donc la peinture de Roesz est avant tout construite, soumise à une série de procédures, conduite par ses formes et par la couleur, lesquelles sont le propre du vocabulaire de cet artiste, un vocabulaire mis en place au cours de décennies successives de travail acharné.

Couleurs diam, 47 cm, 2015

 

Pas seulement un artiste, un leader

 

Germain Roesz agit sur plusieurs terrains, le principal étant celui de l’art et de la peinture, mais il est aussi le co-créateur et principal acteur d’un groupe artistique associatif nommé le Faisant, groupe datant de plusieurs décennies qui a créé son propre espace, à la fois d’habitation, de travail et d’exposition en un lieu appelé Zone d’Art, à la périphérie de Strasbourg. La thèse de Germain Roesz, en Arts Plastiques et Sciences de l’Art, portait sur les groupes artistiques tels qu’on en rencontre, groupes associatifs, ceux par exemple qui ont investi les friches industrielles, comme Les Frigos à Paris, ceux qui ont théorisé et politisé l’art comme BMPT (Buren, Mosset, Parmentier, Toroni) ou simples duos d’artistes qui œuvrent provisoirement ensemble. Cette thèse avait pour titre « Contre l’héroïque et solitaire image de l’artiste - duos, groupes collectifs ». Et Germain Roesz est véritablement acharné à faire œuvrer ses amis ou d’autres artistes en duos, lors de manifestations d’envergure ou simplement dans le silence d’un duo décalé (l’un et l’autre ne se rencontrent point et même ne se connaissent point) entre un poète et un artiste. Cette thèse de Germain Roesz témoigne évidemment d’un désir de mieux comprendre sinon de théoriser le phénomène des groupes d’artistes œuvrant de concert. Germain Roesz est ainsi et en quelque sorte un artiste complet, comme il se dit de Léonard de Vinci, qui est à la fois un praticien, un artisan –celui qui fait de ses mains- et qui cherche à comprendre, à analyser, à théoriser les phénomènes de la création artistique, la sienne comme celle des autres, cette dernière l’éclairant sur la sienne propre. Avec Zone d’Art, où vit et travaille Germain Roesz avec ses copains, il s’agit d’une friche industrielle réaménagée où un certain nombre d’artistes travaille, vit, expose, monte des spectacles ou crée des événements ; le noyau dur de cette Zone d’Art est constitué de Sylvie Villaume, Didier Guth et Claude Gagean, des copains, des amis, des artistes actifs tant dans leur propre création que dans la dynamique donnée au lieu. Cette Zone d’Art est certes l’un des épicentres de la vie artistique à Strasbourg et en Alsace. Pour autant, il apparaît que les institutions artistiques comme par exemple le FRAC ou la ville de Strasbourg ne manifestent que très peu d’intérêt et n’apportent guère de soutien à ce foyer de création.

 

Couleur monstre, diamètre 55 cm, 2016

Plus d’un tour dans son sac

 

Germain Roesz est donc l’un de ces artistes qui a bien plus d’un tour dans son sac puisqu’il fut plusieurs décennies durant professeur à l’Université Marc Bloch, à la Faculté des Arts dont il assura longuement la direction et le fonctionnement. Mais il y créa également une forte dynamique, notamment en conduisant une politique d’ouverture sur l’art contemporain, à la fois tel qu’en lui-même, avec des expositions, et tel qu’il pose question au plan de sa nature, avec des colloques internationaux réunissant certes des professeurs, parmi lesquels des philosophes, mais également des artistes, au niveau national et au niveau international. Ce qui est remarquable dans cette direction de la Faculté des Arts assurée par Germain Roesz est cette capacité à gérer celle-ci de manière artistique, à faire œuvre là où la plupart des directeurs, même des enseignants plasticiens ou donnés comme tels, peinent à simplement gérer administrativement ; sans doute que le métier de professeur et la fonction de directeur laissent peu d’espace et de temps à la pratique artistique, ce à quoi s’ajoute peut-être un modeste potentiel créatif noyé sous les tâches et quelquefois les ambitions administratives. Bref, cette Faculté des Arts, sous la direction de Gremain Roesz, fut un véritable foyer artistique, un lieu de recherche et de création, aux antipodes de ceux qui se sont repliés sur n’être qu’un lieu académique.

Mais encore, Germain Roesz est directeur d’une collection d’ouvrages où doivent cohabiter et débattre un « théoricien » et un artiste, cela s’appelle « Espaces dess(e)ins » et fait partie de la collection Esthétiques chez l’Harmattan. Enfin, quant à ce qui relève de la poésie, il est lui-même un poète acharné à écrire comme à lire, à dire, à déclamer une poésie sonore, seul ou en duo. Il est éditeur de poésie, directeur et colporteur à la fois puisqu’il se charge lui-même de diffuser ce qu’il édite lors des manifestations dédiées à la poésie, comme le Marché de la Poésie qui se tient à la fin du printemps à Paris, marché très représentatif de ce qui se publie en France et au-delà. Donc Roesz est d’une certaine manière et sans repos sur une multiplicité de terrains où il opère avec le plus grand enthousiasme, il est un vrai militant de l’art, toujours à l’œuvre, toujours prêt à lancer de nouveaux projets et même davantage !

Géométrie organique, diamètre 53 cm

 

L’artiste, le lieu, nulle part, ici, ailleurs

 

A tenter de dire - si peu - ce qu’il en est de cet artiste multimédia et activiste s’est posée la question de son lieu d’ancrage en ce début de vingt et unième siècle ou comment faire œuvre et carrière au-delà des boulevards périphériques de nos capitales. Il apparait avec Germain Roesz que la dynamique personnelle et artistique joue un rôle crucial pour faire un centre de la périphérie. Certes, il existe maints exemples d’artistes ayant opté pour l’installation hors les épicentres des mondes de l’art, mais le plus souvent ce sont des artistes ayant préalablement effectué une percée médiatique dans une capitale de l’art, ainsi en fut-il par exemple avec Cy Twombly et sa quasi installation à Rome ou aujourd’hui il en va ainsi avec Anselm Kiefer installé dans le sud de la France, l’un et l’autre artiste s’étant préalablement ancré au plus haut niveau dans le réseau international de l’art contemporain. Avec Germain Roesz, il y a cet acharnement à rester en son pays de naissance, à y œuvrer, à y générer l’art, le sien et celui des autres, l’art, la poésie, l’écriture, l’enseignement universitaire, la réflexion.

Outre les très nombreux catalogues retraçant le parcours de Germain Roesz il existe un ouvrage de référence assez exhaustif : Germain Roesz, peintures, 1970-2011 édité par l’Harmattan et Cour Carrée, une galerie parisienne, en 2012. Il s’agit d’un ouvrage d’une grande qualité.


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