N° 139, juin 2017

Châteaux et paysages d’Iran*


Jean-Claude Voisin


Marqué par une histoire géologique exceptionnelle, au contact de grandes plaques tectoniques qui ont façonné ses paysages, l’Iran offre une diversité de paysages sans précédent. Ces paysages, tout en compliquant l’implantation humaine, vont offrir aux populations comme aux différentes dynasties qui régnèrent sur le sol de l’Iran actuel des terrains favorables à l’installation de fortifications spectaculaires. En particulier de la période urartienne (IXe-VIIe s av. J.-C.) à l’époque seljoukide (XIe-XIIIe s), les dynasties perses ou celles des conquérants utilisent les reliefs pour y installer des tours de contrôle, des forteresses centres de commandement, des citadelles refuges. Si la montagne favorise l’usage de la pierre, la plaine et le désert offriront l’argile. Les contacts avec les voisins, les conquêtes, les invasions permettront l’élaboration successive de techniques architecturales novatrices. Pour faire face aux sièges, on maîtrisera de manière unique l’alimentation en eau, la protection contre les tremblements de terre récurrents.

Bishâpour, Qal’eh Dokhtar, province de Fârs
(cl. J-Cl Voisin)

Les chercheurs étrangers se sont peu intéressés à cet aspect de la civilisation iranienne, les Iraniens eux-mêmes encore moins. Et pourtant il y a tant à découvrir. Aucune région d’Iran ne se soustrait à cet examen. Les vestiges perdus dans les déserts, perchés en haut des pitons rocheux vertigineux sont innombrables. Les voyageurs arabes, voilà plus de 1000 ans, les Occidentaux qui découvrent la Perse dès le XVIIe siècle, en témoignent [1].

« … je gravis le chemin qui remonte sur le bord supérieur du ravin et vins prendre la passerelle qui, comme un véritable pont-levis, vous introduit dans Yazdéjast (Izad Khâst) par une porte fortifiée. Une fois entré, on suit une longue rue dans laquelle on rencontre, de distance en distance, d’autres portes qu’il fallait forcer avant de pénétrer dans l‘intérieur de la ville. C’est une position de la Perse, les plus fortes, car indépendamment de la difficulté de l’aborder, il est très aisé de défendre le labyrinthe de rues étroites qui sillonnent cette cité aérienne… »

Pierre Loti, Vers Ispahan, 1900.

Les fortifications sont parties intégrantes des paysages, en parfaite harmonie et mimétisme avec la nature iranienne.

 

Firuzabad, Qaleh Dukhtar, province de Fars
(cl. J-Cl Voisin)

I – Des citadelles urartiennes
de l’Azerbaidjan aux forteresses sassanides
du Khorasan’e Jonubi.

 

Depuis toujours, l’homme, pour se protéger tant des autres hommes que des animaux, a compris l’intérêt d’une palissade, d’un obstacle à la progression de l’ennemi, d’une protection contre tout objet lancé. En Iran, l’essence même des fortifications, c’est l’aboutissement d’importantes intégrations de savoir-faire rapportées lors de conquêtes ou reçues des occupants.

Le carrefour des cultures qu’a toujours été l’Iran, cette propension à assimiler (qui se retrouve aussi dans les langues), puis à améliorer les techniques vues ailleurs, a été maintes fois mis en valeur.

« … ce que les Perses ont possédé au plus haut degré, c’est l’esprit de comprendre, la puissance de comparaison et une sorte de critique qui leur ont permis de combiner avec bonheur des éléments parfaitement étrangers les uns aux autres… La Perse est comme un foyer où les idées et les inventions des pays et des pensées les plus lointaines sont venues se confondre… »

 Joseph-Arthur de Gobineau (ambassadeur en Perse 1855-1858)

Durant tous ces siècles, en particulier de l’époque parthe (-247, + 224) à l’arrivée des Mongols (1250), les architectes perso-iraniens vont rechercher le maximum d’efficacité dans les formes et les techniques rencontrées à l’extérieur de l’Empire : formes circulaires des steppes, voûtes et usage de la pierre cimentée des mondes gréco-romains, colonnes de l’Egypte, meurtrières d’Assyrie…

Drouville (op. cit), pl. 13.

Les plus anciennes traces d’architecture militaire, au-delà des murets sommaires de la préhistoire, remontent à la civilisation urartienne des IXe-VIIe s av. J.-C. dans le nord-ouest de l’Iran jusqu’au sud du lac d’Orumiyeh. L’Azerbaïdjan recèle des centaines de ces premières grandes forteresses aux imposantes murailles composées de gros blocs de pierre assemblés souvent à sec et qui occupent des positions dominantes. Ce sont les premiers aménagements structurés avec une enceinte flanquée de tours carrées, une porte elle-même protégée. L’inventaire dressé par l’Allemand Wolfgang Kleiss [2] dans les années 1970-1990 est éloquent. Les forteresses se composent déjà de différents ensembles : espace de commandement, espace de service.

Si on ne sait que peu de choses sur cet aspect militaire de l’époque achéménide, l’héritage est repris par les Parthes qui choisissent des sites plus spectaculaires, sur lesquels ils aménagent de grandes forteresses refuges. Ils annoncent l’extraordinaire activité entreprenante des Sassanides. Durant les 400 ans que va durer l’Empire sassanide, le gouvernement central, qui généralise la féodalité - rapports entre les cadres de la société et née sous les Parthes -, profite durant cette longue période du pouvoir de la manne que lui procure le monopole du contrôle le long de la Route de la soie qui traverse l’Empire d’est en ouest. On édifie alors dans tout l’Empire tours de guet, enceintes urbaines, citadelles, forteresses refuges. Le long des grandes pistes, à proximité des zones peuplées mais à l’écart et dissimulées, vers les zones frontières avec l’Empire byzantin à l’ouest, avec les nomades des steppes au nord, partout les Sassanides construisent et s’adaptent au relief. Des villes fortifiées de la plaine et des confins du désert aux sommets du Zâgros et de l’Alborz, profitant des reliefs vertigineux, des défilés étroits, à travers tout l’Iran, les Sassanides aménagent, modifient, complètent des sites vierges ou déjà utilisés naguère par leurs prédécesseurs. La terre crue ou cuite, la pierre assemblée à sec puis au mortier, tels seront les matériaux maîtrisés selon le milieu géologique. Ces aménagements restent de nos jours les plus complets, les plus sophistiqués de tous les systèmes fortifiés de l’Iran.

Myaneh, Qaleh Dukhtar, province d’Azerbaidjan de l’ouest (cl. J-Cl Voisin)

Avec les dynasties islamiques, on retrouve le monopole de l’architecture de terre au détriment de la pierre, privilège des sédentaires. On revient plus près des centres de vie, des grandes voies de circulation. Avec les Bouyides, les Samanides, les Ghaznavides, de grandes forteresses sont aménagées proches des centres vitaux (grandes cités, zone de production minière). Les dimensions des tours qui flanquent les murailles augmentent. Mais la faible durée de chaque dynastie ne permet pas la mise en place d’un tissu aussi structuré et entretenu que celui des Sassanides. L’administration centrale est alors écartelée à travers de nombreux petits royaumes et s’affaiblit.

Les Ismaéliens et les Seldjoukides réinvestissent les anciennes forteresses sassanides. La plupart recèlent de nombreux tessons qui attestent cette réoccupation. Les murailles abandonnées depuis plus de 500 ans sont souvent renforcées ; on redresse les tours. Les maçons privilégient alors le coffrage dont on peut encore observer les traces sur les parois extérieures de toutes ces forteresses. La position à l’écart et la position topographique acrobatique répondent parfaitement au souci de dissimulation des Ismaéliens qui cherchent avant tout le refuge. Les menaces mongoles, qui viendront à bout de l’empire seldjoukide, pèsent sur les systèmes défensifs qui se renforcent par l’adjonction de tours de flanquement, de postes avancés (barbacanes). Avec l’arrivée des Mongols, des Timourides, des Safavides, c’est de nouveau le retour à l’usage de la terre.

L’art de la fortification hante les communautés iraniennes jusqu’au cœur du XXe siècle. Il suffit de parcourir les villages pour s’en rendre compte : la fortification est omni présente.

Hormoz, citadelle, province du Hormozgân
(cl. J-Cl Voisin)

II – La terre et la pierre maîtrisées avec brio.
 

Peut-on parler, ici comme en Europe, d‘un Iran de la terre et d’un Iran de la pierre ? La tradition la plus commune reste la maîtrise de la terre. Terre brute, briques crues ou briques cuites assemblées de différents moyens : tout au long des trois millénaires de l’histoire architecturale de l’Iran, l’Homme a toujours privilégié la terre. La géologie explique en grande partie cette constante. La difficulté d’acheminement des matériaux lourds, telle la pierre, réside dans la présence des seules pistes caravanières et non pas de voies larges et stabilisées telles que celles de l’empire gréco-romain. C’est justement avec les Sassanides que ce type d’infrastructure, probablement étudié au contact des mondes gréco-romain, sera mis en place à travers l’empire. C’est aussi, comme par hasard, sous cette dynastie que les architectures de pierre sont les plus développées, élaborées voire généralisées et cela essentiellement dès le IVe siècle ap. J.-C.

Kermân, Qal’eh Ardeshir, province de Kermân
(cl. J-Cl Voisin)

La terre reste l’élément le plus utilisé car le moins coûteux, le plus facilement renouvelable et d’utilisation rapide. Les conditions climatiques particulièrement sèches de l’Iran en favorisent l’usage. De l’assemblage le plus simple, lié au torchis au montage en lits superposés, liés avec du gravier ou des briques ou des branchages (sous les Sassanides), les vestiges les mieux conservés montrent des murailles de plusieurs mètres d’épaisseur, qui régulièrement restaurées, ont survécu à plus de mille ans voire deux mille ans d’érosion. L’étude de ces vestiges n’en demeure pas moins compliquée car les restructurations et restaurations successives sont difficilement identifiables, sauf pour quelques exceptions qui utilisent des techniques ou des décorations spécifiques (Sassanides, Safavides).

La pierre reste l’apanage des Sassanides, des Seljukides et des Ismaéliens. Soigneusement jointoyée et liée au mortier (Sassanides), coffrée et enduite (Seljukides et Ismaéliens), utilisant des moellons de grande dimension (Achéménides), ou plus petits mais assemblés à sec (Urartiens), ou au contraire de petites dimensions mais soigneusement assemblés (Sassanides) ou encore – selon les difficultés de la taille – l’assemblage d’éclats de schiste assemblés à sec (Parthes et Sassanides), la pierre offre une grande variété de techniques d’assemblage. Ces techniques restent conditionnées en grande partie à la géologie locale. Très souvent, ce sont des galets de rivière récupérés dans les couches géologiques sédimentaires qui servent de matériaux, soit disposés en lits réguliers (Sassanides), soit utilisés en blocage (Seljukides). La chute des Sassanides marque un arrêt dans l’usage systématique de la pierre comme élément essentiel de la construction militaire. Seules les bases sont alors constituées de lits de moellons ou de galets au-dessus desquels on dresse les murailles de terre ou de briques. L’élaboration dans les formes (multiplication des tours de flanquement), l’adaptation au relief qui devient acrobatique (Sassanides), obligent les aménageurs à utiliser des moellons de plus en plus petits car plus maniables. L’usage du mortier permet de rendre pérennes les murailles accrochées aux parois rocheuses vertigineuses. L’adaptation au relief durant la période sassanide recèle des centaines d’exemples spectaculaires tant dans les forteresses de type « nid d’aigle » que dans les grottes refuges aménagées.

Zandjan, enceinte de la ville
(d’après Flandin et Coste, op. cit.), pl. 9b

 

III – Les constructeurs iraniens face aux difficultés climatiques

 

La position géographique et tectonique de l’Iran a toujours été un souci dans la vie quotidienne des hommes de ce pays : tremblements de terre meurtriers et dévastateurs, manque d’eau et désertification.

Ainsi selon les époques, les communautés, les gouvernements centraux ont pris en charge l’organisation du territoire contre ces différents cataclysmes et les méthodes appropriées pour en amoindrir les effets. La préoccupation récurrente reste la prévention contre les tremblements de terre, qui dans l’Histoire de l’Iran, sont légion. Rares sont les décennies sans tremblements de terre. Les chroniques du Xe siècle font état du désarroi et de l’accablement des populations devant ces phénomènes répétés. Les voyageurs relatent dans leur journal les tremblements de terre évoqués par les populations. Toutes les régions de l’Iran sont touchées. Mais le Fârs, le Khorâssân, le Markazi, le Khouzestân, le Gilân, le Mâzandarân, Tabriz, Kermân paient un lourd tribut. Pour faire face à ces cataclysmes, on invente divers procédés, communs tant à l’architecture de terre que de pierre : les chaînages. Ceux-ci sont faits en branchages ou d’arbres grossièrement équarris ou encore quand le matériau le permet, en assemblage différent de moellons, tant parallèles à l’axe de la muraille qu’en travers de son épaisseur (pierres traversantes). Dans toutes les fortifications sassanides, les équipements antisismiques sont repérables ; ce qui explique le caractère exceptionnel de conservation de ces aménagements vieux de plus de 1500 ans.

Isad Khast, sur la route Ispahan-Shiraz, province de
Fars (cl. J-Cl Voisin)

Autre préoccupation : l’alimentation en eau. L’absence de cours d’eau quasi-totale à travers tout le territoire iranien a obligé très tôt les aménageurs à s’adapter à cette pénurie et à aller chercher l’eau, là où elle se trouvait : dans les montagnes ou dans les nappes phréatiques. La mise au point de tunnels (qanâts) dès l’époque parthe permit l’alimentation en eau des villages depuis les nappes phréatiques des piémonts. L’habitat dans une forteresse perchée en haut de pics rocheux et le risque de sièges venaient ajouter une difficulté supplémentaire à la vie quotidienne et au risque d’épuisement. Ainsi, dès l’ère urartienne, on met au point des systèmes pour stocker l’eau de pluie ou pour permettre le ravitaillement en cas de siège : citernes, puits et tunnels. C’est dans les forteresses sassanides que ces préoccupations prennent la forme la plus élaborée : grandes citernes, souvent voûtées, cuve de décantation pour l’eau potable, tunnels creusés dans le roc avec conduits d’aération à l’abri des assaillants pour accéder aux qanâts de la plaine, puits impressionnants. La maîtrise de ces aménagements est remarquable. Elle se rencontre tant dans les forteresses, centres permanents du contrôle du territoire, que dans les grottes refuges temporaires. C’est là une des données probablement la plus intéressante de l’architecture militaire iranienne.

 

Khorramâbâd, Qal’eh Falak-ol-Aflak, province du
Lorestân (cl. J-Cl Voisin)

Conclusion

 

La fortification est omniprésente dans le paysage de l’Iran. Les voyageurs étrangers ne s’y trompaient pas. Les légendes nées de ce tissu de châteaux et forteresses illustrent leur importance dans les mentalités et le quotidien des Iraniens d’alors. Depuis le Shâhnâmeh, dont de très nombreux épisodes relatent la prise de châteaux aux multiples qualificatifs évocateurs de Qal’eh Dokhtar, sujets à bien des interprétations, en passant par les dédicaces maléfiques liées à Zahhâk que l’opinion attribue à certains sites, la fortification envahit le paysage. La volonté de se protéger partout, jusque dans le caravansérail, petites forteresses marchandes, personnalise l’Iran. S’appuyant sur la géologie (matériaux) et sur le relief, la fortification, jusqu’au début du XXe siècle, était une composante incontournable des paysages iraniens.

Vereshk, Qaleh Mala Kölo, province du
Mazandaran (cl. J-Cl Voisin)

* Le lecteur pourra approfondir cette présentation avec le récent ouvrage publié en version farsi-français aux éditions Nazar Châteaux et forteresses d’Iran, Téhéran, nov. 2011. Les illustrations de ce présent article sont toutes extraites de l’ouvrage ci-dessus, avec l’autorisation des éditions Nazar.

Notes

[1Le lecteur curieux de développer cet aspect pourra se reporter à l’article Voisin Jean-Claude, « Sur les traces des châteaux et forteresses de l’Iran avec les voyageurs occidentaux des 17e, 18e et 19e siècles » publié dans la revue Luqman, Téhéran, 2011, pages 113-128 ou plus complet : Voisin Jean-Claude, « Les voyageurs occidentaux et les fortifications en Perse (XVIIe-milieu XXe siècle », Annales d’histoire et d’archéologie-Tempora, vol.19, (2010), Université Saint-Joseph, Beyrouth, pages 151-195. Certains ont laissé des croquis, des dessins, tels Kaempfer, Chardin, Flandin et Coste : Chardin Jean (1811), Voyages de Monsieur le Chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l’Orient, par L. Langlès, Paris, éd. Le Normant ; Flandin Eugène et Coste Pascal (s.d.1) (19762), Voyage en Perse de MM. Eugène Flandin, peintre et Pascal Coste, architecte ; planches par Eugène Flandin, Paris, éd. Gide et Bauvry et Téhéran ; Meier-Lemgo Karl (1968), Die Reisetagebücher Engelbert Kaempfers, Wiesbaden, Franz Steiner Verlag.

[2Pour connaître cette part importante de la recherche, le lecteur se rapportera aux publications annuelles intitulées Archäologische Mitteilungen aus Iran et publiées par la section de Téhéran du Deutscher archäologischer Institut.


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