N° 139, juin 2017

La ville frontalière de Sarakhs :
la frontière, une séparation entre un avant et un après


Babak Ershadi


Alentours du village de Bazangân, Sarakhs

Des villes frontalières jumelles, il y en a plusieurs en Iran. Le fait qu’il y ait une ville partagée à la frontière entre deux états est, dans la quasi-totalité des cas, le fruit de la modification de frontières, étant donné qu’il n’est, a priori, pas normal qu’une ville se voit partagée entre deux territoires politiques distincts.

Par l’expression de « partage » ou de « division » d’une ville (selon le point de vue), nous entendons qu’une ville formait une entité entière à une époque donnée, puis qu’elle a été divisée en deux localités séparées à la suite d’une nouvelle démarcation de frontières internationales entre deux états. Cette division peut être le résultat d’un traité reconnu par les deux états voisins, ou ferait partie de litiges territoriaux dont le règlement nécessite une intervention diplomatique.

Mais il est aussi possible qu’une ville soit divisée de facto sans qu’il n’y ait de reconnaissance officielle quelconque. C’est le cas, par exemple, de Nicosie, capitale de Chypre, qui est divisée en deux depuis 1974. Cette division, matérialisée par un mur et une zone démilitarisée, n’est pourtant pas reconnue internationalement.

Berlin représente sans doute le cas extrême du partage d’une ville. En 1945, les Alliés partagèrent Berlin à la suite de la conférence de Yalta. Quatre zones furent ainsi définies. La France contrôlait la partie Nord-Ouest, l’Angleterre l’Ouest et les États-Unis le Sud-Ouest de la ville. Toute la partie Est de Berlin resta sous contrôle de l’Union soviétique.

Le partage ou la division des villes se réalisent souvent « à l’amiable » autour d’une table dans le cadre de l’approbation d’un traité ou d’une convention. Mais en réalité, ce type de partage « à l’amiable » intervient souvent après une guerre ou un conflit majeur.

C’est le cas de la ville d’Astara, située sur le littoral de la mer Caspienne au nord-ouest de l’Iran. Selon le traité de Golestân (1813) signé entre Téhéran et Moscou après la première guerre russo-persane (1804-1813) au Caucase, la dynastie iranienne des Qâdjârs a renoncé à la souveraineté de la grande partie des terres qui constituent aujourd’hui le territoire de la République d’Azerbaïdjan, des régions orientales de la Géorgie actuelle et du Daghestan (Caucase du Nord, actuellement en Fédération de Russie). Le traité reconnaissait aussi la souveraineté de l’Empire russe sur une partie de la région de Talysh, contrôlé de facto par les Russes. Cela voulait dire que la rivière d’Astara Tchaï, qui traversait la ville d’Astara avant de se jeter dans la mer Caspienne, serait la frontière entre l’Iran et l’Empire russe. À l’époque, Astara n’était qu’un petit village. Le nord du village, situé au nord de la rivière, devint russe, et le sud du village resta iranien.

Aujourd’hui, le passage frontalier qui relie les deux Astara iranienne et azerbaïdjanaise compte un foyer économique important des régions du nord et du nord-ouest iranien.

La ville iranienne de Jolfâ, à la frontière entre l’Iran et le Nakhitchevan (une république autonome d’Azerbaïdjan) connut le même sort après la signature du traité de Turkmentchaï (1828), mettant fin à la deuxième guerre russo-persane de 1826-1828 au Caucase. Au terme de ce traité, les Qâdjârs finirent par céder la souveraineté de l’Arménie et du Nakhitchevan à l’Empire russe. L’Araxe devint la frontière entre les deux parties. Ainsi, la ville de Jolfâ, traversée par l’Araxe, fut divisée en deux parties sud (iranienne) et nord (russe, puis azerbaïdjanaise).

La ville iranienne de Sarakhs dans la province du Khorâssân Razavi, à la frontière du Turkménistan, a vécu une histoire similaire à celle d’Astara et de Jolfâ. Sarakhs se situe tout près de sa jumelle de l’autre côté de la frontière turkmène, mais cette fois-ci la ville n’avait pas été divisée entre l’Iran des Qâdjârs et l’Empire russe. Les Russes ont occupé la Sarakhs historique en 1884, et les Iraniens ont construit sa réplique du côté opposé de la frontière. Autre différence entre Sarakhs et les villes jumelles d’Astara et de Jolfâ : la démarcation des frontières du nord-est iranien résulte, non pas d’un conflit militaire, mais des jeux d’influence internationale, l’Iran et la Russie ne s’étant pas affronté militairement du côté du Khorâssân.

 

L’histoire de Sarakhs

Sarakhs est une ville frontalière de la province du Khorâssân Razavi, et elle est le chef-lieu d’un département du même nom. Sarakhs est une référence dans la géographie iranienne, car elle se situe à l’extrémité nord-ouest de l’Iran, à quelques centaines de mètres de la frontière avec le Turkménistan. De l’autre côté de la frontière se trouve la ville jumelle de Sarakhs appelée Serakhs (ou Serahs, selon la prononciation turkmène).

Sarakhs se situe à 180 km à l’ouest de Mashhad, capitale de la province du Khorâssân Razavi, et à 1040 km de Téhéran.

Caravansérail de Robât-e Sharaf, chef-d’œuvre de l’architecture iranienne de l’époque seldjoukide

La ville se trouve dans une plaine qui a la plus basse altitude de tout le Khorâssân (300 m au-dessus du niveau de la mer), au point de liaison entre la plaine du Khorâssân et le désert du Karakoum au Turkménistan.

Autrefois, Sarakhs se trouvait sur la route ancienne qui connectait la ville de Merv (actuellement Mary, au Turkménistan) à Neyshâbour et aux régions centrales de l’Iran. Pendant l’Antiquité, la ville s’appelait « Sarika », mais il n’existe pas d’informations précises sur la situation de la ville pendant la période préislamique. Cependant, les recherches archéologiques effectuées en 1997 de l’autre côté de la frontière par l’Université d’Etat d’Achkhabad ont montré que la Sarakhs antique (Sarika) était un foyer relativement important de la civilisation iranienne, au moins à l’époque des Parthes et jusqu’à la fin de la dynastie des Sassanides (du IIIe siècle av. J.-C. au VIIe siècle apr. J.-C.). Les chercheurs turkmènes y ont aussi découvert un temple du feu.

Dans son ouvrage épique intitulé Shâhnâmeh ("Livre des Rois"), Ferdowsi (940-1020) mentionne deux fois le nom de Sarakhs dans le récit de la guerre entre le roi iranien Manoutchehr et le jeune prince de Tourân, Afrâsiâb.

Les auteurs et les géographes des IIIe et IVe siècles de l’Hégire (IXe et Xe siècles de l’ère chrétienne) mentionnent le nom de Sarakhs comme une ville prospère située sur la route entre Neyshâbour et Merv (Mary), comme étape de la Route de la Soie. Sous les Seldjoukides qui régnèrent de 1037 à 1194 sur une grande partie de l’Asie du Sud-Ouest, de l’Asie Mineure et de l’Asie centrale (voir la carte), Sarakhs a connu une période de prospérité, notamment lors du règne d’Ahmad Sanjar (1084-1157), sultan seldjoukide de Transoxiane et du Khorâssân.

Plusieurs monuments anciens de Sarakhs datent effectivement de cette période seldjoukide. Le caravansérail de Robât-e Sharaf se situe à 45 km de Sarakhs. Bien que ce monument ancien soit très peu connu de nos jours, il est un chef-d’œuvre de l’architecture iranienne de l’époque seldjoukide. D’après l’épigraphe de ce monument, ce caravansérail de brique fut construit en 1154. De l’extérieur, le bâtiment ressemble à une forteresse. Le mausolée d’Abol-Fazl Sarakhsi, alias Serakhs-Baba et datant du XIe siècle, se situe de l’autre côté de la frontière, près de la ville historique de Serakhs turkmène. À quelques centaines de mètres de la frontière, sur le territoire iranien, se trouve aussi le mausolée de Loqmân Sarakhsi, un mystique du IVe siècle de l’Hégire (Xe siècle de l’ère chrétienne). La ville fut complètement anéantie à l’époque de l’invasion des Mongols, pendant la première moitié du XIIIe siècle.

Sous la dynastie safavide (1501-1736), Sarakhs souffrait, comme certaines autres zones frontalières du Khorâssân, de l’insécurité due aux attaques successives des tribus turkmènes et ouzbeks et de la faiblesse militaire et politique du gouvernement central dans ces régions éloignées. Quand les Qâdjârs prirent le pouvoir en Iran vers 1780, la situation sécuritaire du nord et de l’est du Khorâssân était désastreuse et les routes caravanières étaient constamment sous la menace de pillages des tribus turkmènes.

Les régions qui se situaient au-delà de la rivière Hariroud (Tejen en turkmène) faisaient partie, depuis des siècles, du territoire des dynasties iraniennes, mais en réalité, les Timourides, les Safavides ou les Qâdjârs ne contrôlaient pas réellement ces régions de plus en plus insécurisées en raison des assauts successifs des tribus turkmènes.

Mausolée d’Abol-Fazl Sarakhsi

En outre, depuis le début du XIXe siècle, l’Asie centrale (mais aussi l’Afghanistan et les régions situées au nord et à l’est du Khorâssân) était le théâtre principal de ce que les historiens appellent le « Grand jeu », c’est-à-dire la rivalité coloniale entre la Russie et la Grande-Bretagne. L’Empire britannique cherchait à étendre ses possessions en Inde et à protéger ses intérêts dans le nord du sous-continent indien, tandis que l’Empire russe recherchait depuis longtemps un accès à l’océan Indien. Une course pour la suprématie s’engagea entre ces grandes puissances. Les deux puissances coloniales ne s’affrontèrent jamais directement en Asie centrale, et elles essayèrent de marquer d’une manière ou d’une autre leurs frontières dans cette partie du monde, d’où la création d’un état tampon, c’est-à-dire l’Afghanistan actuel, pour créer une barrière entre l’Asie centrale contrôlée de façon croissante par les Russes, et l’Inde colonisée par la Grande-Bretagne.

Ce jeu de pouvoir et d’influence rendait évidemment la situation encore plus compliquée pour la dynastie des Qâdjârs, qui avait déjà perdu une grande partie de son territoire au Caucase suite aux deux guerres russo-persanes de 1804-1813 (Traité de Golestân) et de 1826-1828 (Traité de Turkmentchaï). Pendant plusieurs décennies, les Iraniens durent faire face au nord-est aux interventions et aux convoitises territoriales à la fois de la Russie et de la Grande-Bretagne.

Les guerres anglo-perses eurent lieu à Hérat (Afghanistan actuel) en 1856-1857. Les troupes perses encerclèrent Hérat dont le gouverneur, soutenu par les Britanniques, avait proclamé son indépendance vis-à-vis de l’Iran. Les Britanniques qui contrôlaient alors plusieurs îles iraniennes du golfe Persique, menacèrent les Iraniens d’intervention militaire s’ils ne mettaient pas fin à la guerre à Hérat. Dans une position de faiblesse politique et militaire, le jeune roi qâdjâr Nâssereddin Shâh dut accepter les conditions de la Grande-Bretagne dans le Traité de Paris (1857), renonçant ainsi à la souveraineté iranienne sur Hérat.

Finalement, en 1881, l’Iran et la Russie signèrent le Traité d’Akhal selon lequel Nâssereddin Shâh reconnut officiellement l’annexion du Khwarezm (en Ouzbékistan) par l’Empire russe. Le Traité d’Akhal est moins connu que ceux de Golestân et de Turkmentchaï, probablement parce qu’il ne suivait pas un conflit militaire entre l’Iran et l’Empire russe. Le but de ce traité était de démarquer les frontières entre les deux parties, notamment dans les zones turkmènes. En effet, jusqu’en 1863, l’Empire russe avait conquis Aral, Samarcande, Tachkent et Boukhara (Ouzbékistan actuel). En réalité, les Qâdjârs n’avaient jamais contrôlé réellement ces régions, mais leur perte fut considérée comme une grande défaite politique pour eux qui se prétendaient souverains dans ces zones de l’Asie centrale. En échange, l’Empire russe reconnut la souveraineté des Qâdjârs sur le nord du Khorâssân et le sud du Turkménistan actuel. Cependant, cela ne dura pas longtemps, car les Russes finirent par envahir Merv, Achgabat et Sarakhs, en 1884.

La nouvelle Sarakhs

La ville historique de Sarakhs fut annexée à l’Empire russe en 1884, en dépit de la démarcation des frontières dans le Traité d’Akhal de 1881 qui reconnaissait l’appartenance de Sarakhs à l’Iran. Nâssereddin Shâh fit construire une forteresse à deux kilomètres de la ville, sur la rive occidentale de la rivière de Hariroud qui était devenue, de facto, la nouvelle frontière entre l’Iran et l’Empire russe. C’est cette forteresse qui devint petit à petit la Sarakhs iranienne, tout près de la Sarakhs historique, aujourd’hui appartenant au Turkménistan. Cette forteresse, munie de 24 tours et d’un bataillon d’artillerie, était destinée à défendre la région à la fois contre les éventuelles expéditions russes et les nouveaux assauts des tribus turkmènes, mais elle devint peu à peu une ville homonyme de l’autre Seraskhs, située de l’autre côté de la frontière actuelle entre l’Iran et le Turkménistan.

Pont de Khâtoun, Sarakhs

Il y a cent ans, Sarakhs était une toute petite ville frontalière. La nouvelle route reliant Sarakhs à Mashhad, chef-lieu de la province du Khorâssân Razavi, a été construite dans les années 1960. S’étendant sur 180 kilomètres, elle a complétement changé la vie de Sarakhs. Les réseaux ferroviaires iranien et turkmène passent aussi par Sarakhs, permettant à l’Iran un accès sûr aux pays de l’Asie centrale. En 2005, les deux pays ont construit ensemble un barrage hydraulique sur la rivière frontalière Hariroud (Tejen en turkmène), à 75 kilomètres au sud de Sarakhs. Le lac de ce barrage appelé "Barrage hydraulique de l’amitié" est long de 12 Km et constitue un très grand réservoir d’eau exploité conjointement par l’Iran et le Turkménistan.

Le champ de gaz naturel de Khanguiran, à 25 km au nord-ouest de Sarakhs, a été découvert en 1952. L’exploitation de ces réserves de gaz naturel a commencé en 1962. Sarakhs est aujourd’hui un pôle important d’activités agricoles grâce aux investissements de la fondation de l’Astan Qods Razavi.

Actuellement, des centaines d’étudiants poursuivent leurs études supérieures dans diverses disciplines dans les quatre facultés de Sarakhs (chimie, mathématiques, informatique, électrotechnique).

La majorité de ses habitants actuels sont originaires de la province voisine du Sistan-et-Baloutchistan. Il y a aussi de petites minorités turkmène, kurde et arabe. Après le développement des activités à Sarakhs et surtout après la victoire de la Révolution islamique de 1979, un grand nombre d’immigrés venant d’autres régions, notamment de Mashhad, s’est installé dans ce département frontalier.


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