N° 139, juin 2017

Mashhad,
Galerie des mémoires pleines d’espoir
Notes sur la présence de la ville de Mashhad dans la poésie contemporaine persane


Shakibâ Zâker Hosseini, Zeinab Golestâni


Située au croisement de différentes sciences (urbanisme, architecture, sociologie, etc.), la ville imprègne la vie et la mémoire collective du peuple. Sa présence dans la production artistique, surtout la littérature, fait résonner une nouvelle fois des souvenirs et des archétypes qui nous habitent, qui suggèrent encore des états affectifs. Celle-ci, « grandiose création collective amassée au cours de l’Histoire » [1], se présente comme une œuvre à lire, comme un texte, selon Michel Butor [2] qui distingue trois types de villes :

- les villes littéraires, qui jouent un rôle important dans la littérature du peuple ;

- les villes livresques, dont la langue est reliée aux livres ;

- les villes textuelles, déterminées par la quantité de textes qu’elles accumulent. [3]

Ainsi se rencontrent dans le discours littéraire, différents regards à l’égard de l’espace urbain que l’homme cherche à habiter, et cela au sens d’une riche expérience du monde. Nous admettons donc avec Olivier Rolin que « si elles [les villes] offrent aux livres un vaste paradigme, en retour, les livres leur donnent la profondeur mythique d’un espace humain ». [4]

Afin de définir plus précisément la spécificité de la vision d’un auteur des lieux qu’il met en scène, une géographie littéraire s’efforce de prendre en considération les rapports établis par chaque littérature avec un territoire à la fois géographique et culturel, ce qui lui permet de résister à une mondialisation uniformisatrice et de préserver la diversité culturelle. Se mettant à la recherche de la dimension sensible et imaginaire de l’espace, cette démarche ne se limite pas à une étude géopolitique ou sociocritique. Ainsi, mettant en cause toute tentative de cartographie, une véritable géographie littéraire se fonde sur les données textuelles. Elle explore le texte afin de dévoiler son paysage qui ne se trouve sur aucune carte. Prenons pour exemple le poème suivant, dans lequel le poète présente un paysage inédit et surprenant de Mashhad :

 

Mashhad, verte dans mes mémoires,

La fleur épanouie dans ma vérité,

Du podium au podium, je suis de l’eau de rose,

Une eau a effacé la poussière de mon corps,

Un doux zéphyr de la part de l’ami,

Eh bien, comment je suis éveil,

J’ai laissé mes lèvres parmi les baisers,

Pour devenir tout entier un seul amour.

(Saeed Matouri (Mehrgân))

 

Se mettant à construire son propre territoire de l’imaginaire et de l’écriture, loin du monde purement objectif, ce regard propose un paysage de Mashhad basé à la fois sur le sensible et l’intelligible. A savoir que le paysage se définit comme l’image du pays, tel qu’il est conçu par un observateur et qui trouve son illustration parfaite dans l’art et la littérature [5].

Le monde est ici conçu dans un rapport sans cesse renouvelé entre sujet et objet, comme l’affirme Bachelard dans La poétique de la rêverie : « Je rêve le monde donc le monde existe comme je le rêve » [6]. Loin de se replier sur toute définition et toute localisation, le lieu littéraire peint un paysage, à savoir un lieu qui devient le nôtre à l’instant où, lisant un texte, « nous nous trouvons interpellés par une parole qui nous est adressée en présence d’un paysage pourtant absent de la page » [7], et qui devient ainsi le foyer d’une pure co-naissance au monde. Etant absent de toute géographie concrète, le lieu littéraire est principalement un lieu de langage présenté au lecteur de sorte qu’il puisse s’y reconnaître et y projeter son propre univers imaginaire. D’ailleurs, l’espace imaginaire est indissociable de la subjectivité, car le sujet se trouve dans l’espace et recrée son propre monde qui est l’espace où [il] recentre le monde. Ainsi, la réécriture de l’espace, ou bien sa modulation, permet-elle « au sujet d’y trouver une place nouvelle, fantasmatiquement plus épanouissante » [8]. En ce qui concerne l’effet de l’imaginaire dans la présentation du paysage de Mashhad, le poème suivant serait un exemple approprié :

 

Même si la terre se porte mal,

Mashhad embrasse un morceau de paradis ;

Même l’ange prêtant l’allégeance,

Doute ici entre rester ou partir ;

Ici, ce n’est pas Médine, mais non, ici, ce n’est pas Médine ;

C’est alors l’odeur de qui rappelant celui de Mohammad ?

Même si tu te trouves sur un point de bascule,

Ici constitue pour l’amour un nouveau prélude ;

Là où le ciel s’associe à la terre,

Là où se connaît dans le tout univers,

Là où il y a un cœur brisé, apportez-le ici,

Ici, c’est le paradis, la ville de Dieu, celle de Mashhad.

(Rezâ ‘Âbedin Zâdeh)

 

L’effet de vérité suggéré par cet espace littéraire ne s’inscrit pas dans son analogie avec une réalité géographique extérieure, mais dans son génie de refléter un pays intérieur qui favorise l’articulation du pays imaginaire et du pays réel :

 

Et c’est quand le sujet n’y trouve pas la paix qu’il entreprend de substituer au monde réel un monde imaginaire, dont la géographie est influencée par celle de son pays intérieur, et où il invente pour lui-même une place qui lui convienne.
 [9]

L’espace de Mashhad n’est donc pas un espace objectif, mais un espace subjectif, à la fois perçu, vécu et imaginé. La ville se trouve ainsi devant une question primordiale, celle d’établir un équilibre entre « l’intérieur et l’extérieur, l’imaginaire et le réel, l’écriture et l’expérience » [10].

 

Vue aérienne du sanctuaire du huitième Imâm shiite, Imâm Rezâ à Mashhad. Photo : Masoud Nozari

D’ailleurs, il est indispensable de ne pas limiter la géographie littéraire à de simples référents géographiques, mais de s’efforcer de repérer des structures spatiales, susceptibles de se répéter ou de varier d’un endroit à un autre, afin d’accéder aux significations dont elles sont porteuses. Ainsi la ville de Mashhad s’installe-t-elle dans un réseau marqué par les concepts tels que désir, vœux, espoir, et refuge, comme le rappelle un poème d’Asghar Akbari :

 

Il est vers huit heures et moi, en vous désirant,

Je me suis enfin rendu ici, samedi soir,

Mon cœur, comme il se serre dans le froid de la rue,

Et seigneur ! Dans le silence d’une ville pleine d’étrangers,

Je fixe tout mon regard sur la lune,

A la mémoire de la solitude des yeux ivres des gazelles,

Pour l’amour du dôme jaune qui se voit de l’autre côté,

J’ai levé mes deux mains humides de la prière,

Sanctuaire, encore cette odeur reconnue, soit

Une goutte de larme parvenue au sein de la mer

Et enfin… j’embrasse encore

Le zarih d’un délicat huitième reconnu.

(Asghar Akbari)

D’autre part, la subjectivité humaine introduit dans l’espace vécu des valeurs et significations différentes qui, en littérature, se présentent à travers différentes images et formes qu’elles inspirent à chaque auteur. Alors, Mashhad peut évoquer l’image de la bien-aimée :

 

L’amorce du Farvardin de ton œil, mon Mashhad ;

Et mon Shirâz, Ordibehesht de ta jupe ;

Chacun des Ispahan de tes sourcils, une moitié de mon monde ;

Et la date de mon Khouzistân, ton sourire.

(Gheysar Aminpour)

La littérature se consacre à la structuration des lieux notamment par l’expression d’une appartenance, d’une expérience sensible et d’une appropriation. L’expérience poético-romanesque révèle une double expérience qui est d’une part celle d’un corps et d’un regard dans l’espace, et d’autre part du langage pour en rendre compte.

L’image de Mashhad ne se borne donc pas à l’abstrait, mais étant construite en contact avec le monde physique, elle démontre des sensations et des émotions éprouvées par le sujet lors de ce contact. Alors la pensée du lieu se déploie sur une expérience vécue des rapports qui, réconciliant l’espace et la pensée, remettent en cause la distinction cartésienne entre la res cogitans et la res extensa, ce qui est appelé par M. Collot une pensée-paysage. Produisant du sens avec le sensible à partir d’une rencontre avec le monde, celle-ci constitue une pensée partagée, à laquelle participent l’homme et les choses.

Cette expérience partagée par la littérature est inscrite dans les qualités sensibles du langage qui constituant un moyen d’interprétation de soi et du monde, explore la circularité entre l’homme et le monde qu’est la perception :

Ô toi dont l’honneur de ma ville est du ressort des éclairs de tes dômes,

Mashhad propose une orbite autour du vol de tes oiseaux.

(Mari Toutounchi)

L’émotion du paysage ne s’appuie cependant pas seulement sur un état d’âme, mais aussi et particulièrement sur un état du corps. « L’écrivain est à l’écoute du monde avec son corps et ses sens » [11], écrit Cécile Barrère. Enraciné dans son corps, le sujet s’incarne selon Merleau-Ponty dans le monde en tant que sol de son existence
 [12]. Ainsi écrit celui-ci dans Le Visible et l’Invisible :

On peut dire que nous percevons les choses mêmes, que nous sommes le monde qui se pense – ou que le monde est au cœur de notre chair. En tout cas, reconnu un rapport corps-monde, il y a ramification de mon corps et ramification du monde et correspondance de son dedans et de mon dehors, de mon dedans et de son dehors. [13]

 

L’espace apparaît donc comme « l’expression de la prise qu’a le sujet sur le monde par l’intermédiaire de son corps » [14]. Cette expérience sensible du sujet, où il se confond avec le monde « dans l’appréhension indistincte d’une seule et même profondeur de présence » [15] est appelée, par Henri Maldiney, le moment pathique de la relation au monde [16] lors duquel nous devenons le monde :

 

Je t’ai apporté de Mashhad, deux yeux humides ; 

Dans l’espérance de voler dans ton ciel, j’ai pris le vol.

(Manijeh Dartoumiyân)

Par conséquent, tout dualisme entre le sujet et le monde (de même entre la conscience et le monde) s’efface du fait qu’ils sont conçus « comme les deux moments dialectiques d’un unique système circulaire qui se définissent réciproquement »
 [17]. La littérature met ainsi en œuvre un rapport personnel et intime du sujet avec son monde, qui en fait un paysage intérieur autant qu’extérieur. Regardons pour exemple le poème suivant :

 

Elles tombaient malades, toutes les étoiles,

Un groupe de colombes passaient dans mon cœur,

Si son cœur espérait pleuvoir,

Il se transformerait en Mashhad, là où il s’établirait

(Maryam Haghighat)

Cet échange vif entre le sujet et le monde, se trouve parfois même à l’origine de la fusion avec l’espace environnant, comme le montre le vers de Noël Arnaud : Je suis l’espace où je suis. [18]

La structure du lieu, à savoir la dimension où prend place la vie, est le genius loci
 [19] auquel il faut prêter l’oreille afin de pouvoir rétablir l’harmonie avec l’espace. Participant ainsi à son auto-réalisation, nous pouvons lui donner un nouveau sens. Ce rapport émotionnel entre le sujet et le monde impliquant co-naissance au monde et de soi-même n’est pas passé inaperçu aux yeux d’une poétesse telle que Sâdjedeh Djabbârpour, qui y a trouvé une certaine manière d’appréhender le monde où le sujet ému et l’objet émouvant sont unis dans une synthèse indissoluble :

 

Cette route, comme elle vexe mon cœur,

L’amour et l’ennui se propagent de plus en plus ;

Aujourd’hui, quand les caravanes m’ont laissé,

J’ai rêvé du départ de mon cœur vers Mashhad.

 

Alors le sujet reconnaît non seulement une correspondance avec le monde, mais aussi une appartenance essentielle avec ce dernier de sorte que « le sujet qui voit les choses est lui-même compris parmi elles et est l’une d’elles, le fait que le corps voyant et les choses visibles sont d’une même chair » [20]. Celui-ci dépasse effectivement les limites de son identité personnelle afin de faire corps avec le monde qui l’entoure, ce qui caractérise l’expérience du paysage marquée par la fusion entre l’intérieur et l’extérieur. Ainsi se forme une identification totale du poète avec les traits constitutifs du paysage qui l’environne, comme on peut le voir chez Ali Safari, poète contemporain iranien :

 

Je ressemble à un malade qui après le désespoir ;

Est parti, en quête d’un miracle, vers Mashhad.

Mashhad, couronné par le sanctuaire du huitième Imam shiite, constitue ainsi un espace tissant des liens sans cesse renouvelés avec les sentiments et les espoirs d’un individu qui sculpte donc de son côté l’image sacrée de cette ville, de même que cette dernière ne cesse de son côté de modeler le sujet, pour en révéler à la fois les profondeurs et les complexités.

    Bibliographie


    - Bachelard, Gaston, La Poétique de l’espace (1957), Paris, Quadrige/PUF, Réimpression de la 9e édition « Quadrige », 2007.


    - Bergez, D., Barberis, P., De Biasi, P.M., Marini, M., Valency, G., Introduction aux Méthodes critiques pour l’analyse littéraire, Paris, Bordas, 1990, 85-121.


    - Brent Madison, Gary, La Phénoménologie de Merleau-Ponty Une recherche des limites de la conscience, Paris, Klincksieck, 1973.


    - Collot, Michel, Pour une géographie littéraire, Paris, Editions Corti, Les essais, 2014.


    - Collot, Michel, La pensée-Paysage, Paris, José Corti, 2011.


    - Collot Michel, La poésie Moderne et La Structure d’Horizon, Paris, Presses Universitaire de France (PUF), 1989.


    - Hyppolite, Pierre (dir), Architecture et littérature contemporaines, Limoge, Pulim, 2012.


    - Hyppolite, Pierre (dir ), Architecture, littérature et espaces, Limoges, Pulim, 2006.


    - Norberg-Schulz, Christian, Architecture : meaning and place. Selected Essays, New York, Electa/ Rizzoli, 1ère édition, 1988.


    - Paquet, Thierry, Younes, Chris (dir), Philosophie de l’environnement et milieu urbains, Paris, Editions La Découverte, 2010.


    - Yotova, Rennie, Jeux de constructions : poétique de la géométrie dans le Nouveau Roman, Paris, L’Harmattan, 2006.

    Notes

    [1Doctorow Edgar Lawrence, Cité de Dieu (2000), Editions de l’Olivier, 2003, p. 348, cité par Viala Laurent, « La confusion des temps ou la modernité urbaine contestée. Représentations de la ville, architecture postmoderne et roman contemporain », in Hyppolite P. (dir.), Architecture et littérature contemporaines, Limoge, Pulim, 2012, pp. 369-380 : 369.

    [2Butor, M., « La ville comme texte », in répertoire V, Les éditions de Minuit, 1982, pp. 33-42.

    [3Yotova, R., op. cit., p. 220.

    [4Rolin Olivier, « Ecritures, architectures », in Passerelles dans la ville, sur une proposition d’Hélène Bleskine, Les Editions de l’Imprimeur, coll. Tranches de villes, 2001, cité par Jerusalem, Christine, « Nous périphériquerons ensemble », in Hyppolite, P. (dir.), Architecture, littérature et espaces, Limoges, Pulim, 2006, pp. 151-162 : 151.

    [5Le passage du pays en paysage se réalise d’après Alain Roger par l’intermédiaire de l’art, la peinture et notamment la littérature. C’est ainsi qu’ « une autre réflexion de l’espace s’impose’’ grâce au paysage. (Voir Manola Théodora, « Paysage et environnement : quelle association ? », in Paquet, Thierry, Younes, Chris (dir), Philosophie de l’environnement et milieu urbains, Paris, Editions La Découverte, 2010, pp., 151-163.

    [6Bergez D., Barberis P., De Biasi P.M., Marini M., Valency G., Introduction aux Méthodes critiques pour l’analyse littéraire, Paris, Bordas, 1990, p. 104.

    Sous la plume de Merleau-Ponty, le sujet est indissociable du monde subjectif qu’il projette lui-même : ‘’Le monde est inséparable du sujet, mais d’un sujet qui n’est rien que projet du monde, et le sujet est inséparable du monde, mais d’un monde qu’il projette lui-même. Le sujet est être-au-monde, et le monde reste « subjectif » puisque sa texture et ses circulations sont dessinées par le mouvement de transcendance du sujet’’. (Cité par Brent Madison, Gary, La Phénoménologie de Merleau-Ponty Une recherche des limites de la conscience, Paris, Klincksieck, 1973, p. 52) Il n’est donc pas possible de concevoir l’existence du sujet et du monde indépendamment l’un de l’autre, du fait qu’ils sont « les corrélats l’un de l’autre’’ (Ibid., p. 184.), constituant effectivement un unique système.

    [7Collot, Michel, La pensée-Paysage, Paris, José Corti, 2011, pp. 219-220.

    [8Bayard Pierre, Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?, Minuit, 2012, p. 90, cité par Collot, Michel, Pour une géographie littéraire, Paris, Editions Corti, Les essais, 2014, p. 97.

    [9Bayard P., Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?, op. cit., p. 92, cité par COLLOT M., Pour une géographie littéraire, op. cit., p. 97.

    [10Collot M., Pour une géographie littéraire, op. cit., p. 97.

    [11Hyppolite P. (dir.), Architecture et littérature contemporaines, op. cit., p. 168.

    [12Brent Madison G., op. cit., p. 85.

    [13In Ibid., p. 189, note 16.

    [14Ibid., p. 74.

    [15Collot, Michel, La poésie Moderne et La Structure d’Horizon, Paris, Presses Universitaire de France (PUF), 1989, p. 28.

    [16Ibidem.

    [17Brent Madison G., op. cit., p. 222.

    [18Cité par Bachelard, Gaston, La Poétique de l’espace (1957), Paris, Quadrige/PUF, Réimpression de la 9e édition « Quadrige », 2007, p. 131.

    [19Selon les croyances des anciens Romains, tout être a son propre genius, son esprit gardien qui donnant la vie aux gens et lieux, les accompagne depuis la naissance, jusqu’à la mort ; celui-ci détermine aussi leur caractère. Il correspond ainsi à ce qui est une chose. (Voir Norberg-Schulz, Christian, Architecture : meaning and place. Selected Essays, New York, Electa/ Rizzoli, 1e édi., 1988, p. 196.)

    [20Brent Madison G., op. cit., pp. 188- 189.


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