N° 141, août 2017

Un-Gno Lee
Un artiste trait d’union entre deux cultures.
Exposition au musée Cernuschi, Paris


Jean-Pierre Brigaudiot


Le musée Cernuschi, un lieu délicieux

 

Cette exposition en ce musée Cernuschi, même si le musée est dédié aux arts asiatiques, n’est pas le fait du hasard mais de la longue collaboration active qu’eut Un-Gno Lee avec celui-ci ; en effet, il y donna des cours à ses élèves de 1971 à 1989. Le lieu est un hôtel particulier très rococo style Napoléon III, ainsi qu’il s’en bâtit au cours du dix-neuvième siècle. Il se situe à la limite du parc Monceau dans ce très chic dix-septième arrondissement de Paris, avec ses immeubles haussmanniens en pierre de taille. C’est en fait là que durant la fin de sa vie vécut Cernusci, un riche banquier d’origine italienne, au milieu de sa superbe collection d’objets d’art asiatiques, chinois, coréens, vietnamiens et japonais, objets acquis essentiellement durant ses voyages. Ce mécène légua l’hôtel particulier et son contenu, la collection, à la Ville de Paris. L’inauguration en tant que musée se fit en 1898. Le musée dégage une agréable odeur de poussière et de vieux bois, ceux des planchers et des lambris et à l’évidence, il peine à se mettre aux normes de la muséologie contemporaine, ce qui lui donne un charme certain et instaure un dialogue entre le lieu et les collections. L’exposition Un-Gno Lee se développe sur plusieurs salles de tailles moyennes qui conviennent parfaitement à cet art de petits formats, un art d’avant l’époque contemporaine, celle qui se déploie après les années soixante. Petits formats, petites salles, cet art présenté en cette exposition, art essentiellement calligraphique et pictural (la sculpture d’Un-Gno Lee est peu représentée), dégage un esprit typique de la peinture informelle d’après la seconde Ecole de Paris à laquelle un certain nombre d’œuvres d’Un-Gno Lee se rattachent sans guère d’ambigüité. A cela s’ajoute la forte identité coréenne de son œuvre, celle-ci persistant malgré son implantation en France jusqu’à la fin de son parcours artistique.

 

Affiche de l’exposition Un-Gno Lee au musée Cernuschi

Un-Gno Lee, un artiste coréen

 

L’artiste nait au début du vingtième siècle en Corée (1904), dans une Corée particulièrement fermée sur elle-même et sur ses traditions artistiques, une Corée rurale et pauvre. L’art s’apprenait alors auprès des maîtres, un art typiquement extrême-oriental marqué par la tradition de la calligraphie et une représentation spatiale dénuée de point de fuite, où le vide (le blanc) n’est point absence mais présence constructive du tableau ; le support favori était le fameux papier coréen - le hanji - et le médium utilisé était constitué de l’encre (de Chine) et du lavis, ce à quoi s’ajoutait le très fameux pinceau à la pointe effilée. Un-Gno Lee vivra l’occupation japonaise dont la fin coïncidera avec celle de la Seconde Guerre mondiale et la reddition du Japon après Hiroshima. Cette occupation fut très dure et chercha à éradiquer la culture coréenne par une japonisation forcée. Dès avant la guerre mondiale, en tant que jeune artiste déjà connu et reconnu en Corée, ayant étudié l’art traditionnel et pour découvrir d’autres formes d’art que celui de sa propre culture, il se rendit et séjourna plusieurs fois au Japon où il étudia et enseigna, en même temps qu’il put découvrir des formes d’art ouvertes à l’art occidental. Le Japon, en effet, contrairement à la Corée, avait, notamment au cours du dix-neuvième siècle, établi de nombreux échanges commerciaux et culturels avec l’Europe où ses arts connurent un fort engouement. C’est au Japon qu’Un-Gno Lee put aller au-delà de l’art traditionnel coréen et pratiquer un art figuratif très libre fondé sur la représentation des choses du quotidien. On peut rester dubitatif quant à cette relation d’Un-Gno Lee avec le Japon, le pays ennemi, et quant à sa réception en tant qu’artiste coréen par les Japonais, notamment entre 1938 et 1945, en pleine guerre mondiale dans laquelle le Japon était impliqué directement. Mais aucun commentaire ne semble aborder cette question. Un-Gno Lee cherchait sans doute simplement, en ces séjours au Japon, à découvrir de nouvelles perspectives pour son art.

Photos : exposition Un-Gno Lee au musée Cernuschi

Après la fin de la guerre de Corée, en 1953, en fait celle des alliés occidentaux contre le communisme soviétique et chinois, les événements politiques en Corée, dont les massacres de Gwangju, en 1980, vont jouer un rôle important dans la vie d’Un-Gno Lee qui fut considéré par la dictature militaire de son pays comme un propagandiste du communisme et un espion travaillant pour la Corée du Nord, l’ennemi ; dès lors, cet artiste fut interdit d’expositions dans son propre pays, et ce jusqu’en 1988. Il fut emprisonné durant près de trois ans dans des conditions difficiles, celles propres au régime militaire. Cette incarcération, si elle n’interrompit point le travail d’Un-Gno Lee, fut néanmoins un moment fort éprouvant de sa vie, un moment d’isolement dans lequel son art lui apportait le réconfort dont il pouvait avoir besoin. Les relations d’Un-Gno Lee avec le pouvoir plus qu’autoritaire de la Corée du Sud ont été tendues, par exemple il refusa d’y exposer, bien qu’invité, en 1942. A nouveau invité en 1967, il fut arrêté à son arrivée, puis immédiatement incarcéré. La Corée du Sud, après l’armistice entre les deux Corées en 1953, resta et reste encore un pays en guerre contre la zone nord, et engagea une lutte féroce et sans fin contre le communisme.

 

L’installation définitive à Paris, la rencontre de l’extrême orient et de la France

 

Un-Gno Lee arrive à Paris en 1960, alors que le déclin des abstractions géométriques issues du Cubisme et du Bauhaus est largement entamé et doit partager le terrain de l’avant-garde avec les abstractions lyriques, gestuelles et informelles. L’abstraction gestuelle implique une exhibition du geste et du mouvement de la main, du bras ou du corps de l’artiste, l’abstraction lyrique se caractérise par une palette colorée et des formes assez douces, des formes qui fusionnent volontiers et l’abstraction informelle, quant à elle, est caractérisée par des formes non figuratives plutôt indéfinies, peu aisément identifiables comme étant en relation avec quoi que ce soit du monde visible. Pour autant ces abstractions peuvent quelquefois figurer des choses du monde visible, sans pour autant les décrire précisément.

Ung-No Lee arrive donc à Paris avec un bagage artistique traditionnel de l’art de la Chine et de la Corée, un réel savoir-faire en matière de calligraphie et peinture extrême-orientale. L’exposition du musée Cernuschi, bien que sélective des œuvres produites par Un-Gno Lee, par le choix des commissaires ou ceux imposés par la disponibilité des œuvres (il s’agit d’une donation effectuée par la famille de l’artiste) témoigne très clairement de rencontres faites par l’artiste coréen avec certains artistes installés en France. C’est qu’il confronte son savoir-être et son savoir-faire à ceux des artistes les plus marquants, ceux qui sont les plus présents sur la scène artistique parisienne. Ainsi, certaines œuvres d’Un-Gno Lee et de son époque parisienne, vont évoquer sans ambigüité Mirô, Soulages, Fautrier ou Dubuffet, voire Tobey, l’américain. Le contexte parisien de ces années soixante est celui d’un monde de l’art restreint en terme de nombre de galeries et de musées, comme en nombre d’artistes et le fait d’être exposé par la galerie Paul Facchetti place Un-Gno Lee au cœur de ce monde de l’art informel parisien. La galerie Paul Facchetti joue alors un rôle important sur cette scène artistique française, un rôle pionnier puisqu’elle sera par exemple la première à exposer Jackson Pollock en France. Depuis des décennies, Paris est un foyer artistique où se côtoient les artistes de toutes origines culturelles et géographiques ; ici on peut supposer que l’âge d’Un-Gno Lee va jouer en la faveur d’une rencontre constructive des deux manières de penser et faire de l’art qui ne se solde pas par un effacement de l’une au profit de l’autre. Tel est en effet souvent le cas pour de jeunes artistes s’installant à Paris ou à New-York ; certains perdent en effet leur identité culturelle et se confondent avec les artistes natifs du pays. Certes, la mondialisation et la fenêtre ouverte d’Internet jouent en ce sens, sans doute autant que les études artistiques et la fréquentation des artistes et du monde de l’art du pays d’accueil.

 

Deux formes de l’art : celui de l’extrême orient et celui de la modernité en occident

 

Avec Un-Gno Lee, on peut supposer qu’arrivant en France à proximité de la cinquantaine, et même si l’expérience japonaise a ouvert sur d’autres horizons, il ne va pas lui être si facile de se placer en tant qu’artiste en ce pays d’accueil. Car ce déplacement géographique et plus encore culturel ne peut certes être anodin, tout comme se pose la question de la pertinence de poursuivre une pratique artistique issue et marquée d’une autre civilisation. Il ne s’agissait point d’un simple séjour en France mais d’une implantation définitive réellement désirée et motivée par une vraie volonté de rencontre d’un art totalement autre et par une forte volonté d’expérimentation. L’exposition du musée Cernuschi montre bien cette persistance d’une esthétique et d’une philosophie du monde extrême-oriental et concomitantes avec le développement d’une esthétique et d’une manière de penser l’art redevables de l’environnement artistique de la France, plus précisément celui des fréquentations artistiques qu’a Un-Gno Lee à Paris. Ainsi l’exposition, suivant le parcours proposé ici, montre un choix d’œuvres typiquement coréennes alternant avec des œuvres très proches de celles de certains artistes majeurs de ces années soixante.

La série des roseaux qui fait partie de cette exposition est typique de l’art coréen, par son sujet très symbolique : le roseau est l’un des outils scripturaux de la Corée en même temps qu’il renvoie à la figure du savant lettré (l’écriture, la calligraphie, l’idéogramme) ; typique de l’art coréen par le support papier hanji, par son format proche de celui du rouleau vertical, par la gestion de l’espace entre les choses figurées, ce fameux espace « blanc » de la peinture extrême-orientale, espace mais aussi philosophie, manière de dire et penser le monde. Et c’est en ce sens que l’exposition est peut-être vraiment pertinente, au-delà de sa dimension anecdotique, avec cette alternance délibérée d’œuvres de la tradition coréenne et d’œuvres qui rencontrent l’art qui lui est contemporain en France.

Du signe calligraphique au signe plastique libéré du sens. Un-Gno Lee reste très attaché à la tradition dont il hérite des maîtres qui furent siens. Il est cependant un artiste curieux d’expérimentations et de découvertes ; ses séjours au Japon comme son installation en France en témoignent. A Paris, la rencontre avec quelques-uns des artistes des abstractions informelles va lui être l’occasion de mettre en œuvre un travail où le signe - on dira l’idéogramme dans sa tradition - va s’autonomiser et se libérer du sens auquel il fut directement soumis. Cela est présent ici avec un groupe d’œuvres où le signe calligraphique ou typographique s’autonomise pour ne plus être que signe plastique. Œuvres où le signe est donc à voir comme tel et non plus à lire et à voir. Ce travail sur le signe que développe à Paris Un-Gno Lee est un travail formaliste enrichi de la mémoire de ce qu’il put ou pourrait être, signe directement signifiant d’une langue. Ainsi Un-Gno Lee produit de l’apparaissant autonomisé par rapport à son hypothétique référent : écriture mais abstraite, retirée, mise à l’écart de son rôle initial de dire les choses. Exploit de cet artiste là où reste la mémoire de ce que fut l’écriture : idéogrammatique, exploit de faire en sorte que le tableau, constitué de signes, ne dise plus rien d’autre que ces signes en leur plasticité. Certains tableaux de cette série font cohabiter des sortes de seings ou sceaux, ceux utilisés par les artistes d’extrême orient pour identifier et signer leurs œuvres.

Calligraphie et matières ajoutées. A cette démarche qui prend en charge l’écriture de ses origines, Un-Gno Lee ajoute une démarche exploratoire qui fait écho au côté matiériste des œuvres de bon nombre d’artistes vivant en France en cette époque. Le matiérisme qui est présent dans les abstractions de l’époque où se situe la démarche d’Un-Gno Lee, va prendre son autonomie en une tendance spécifique, avec par exemple Tapiès. La présence forte de matière picturale ou de matériaux divers intégrés au tableau va ainsi permettre de créer une catégorie au sein des abstractions non géométriques. Avec Un-Gno Lee, la matière qu’il met en œuvre est souvent celle du papier froissé, du papier découpé en lanières et collé sur le support, une forte créativité en écho, peut-être, aux matériologies de Dubuffet. Un-Gno Lee en prison entre 1967 et 1969, et manquant des matériels dont il se sert habituellement pour créer ses œuvres utilisera volontiers ce qui est à portée de main, il en résulte une évidente inventivité, certes forcée, mais qui va lui permettre de s’affirmer à la fois en démarquage de la tradition de son pays et comme inventeur inscrit dans la lignée de ses contemporains européens.

 

La figure humaine, les foules

 

Dans l’œuvre d’Un-Gno Lee, la figure humaine est omniprésente, partageant sa présence avec les signes calligraphiques traditionnels coréens ou avec les signes d’une écriture abstraite qui se développent durant son séjour en France. La série des foules, déjà présente dans son œuvre avant les années quatre-vingt, fut sans doute réaffirmée et développée en écho aux événements politiques de la Corée, la lutte pour la démocratie contre la dictature militaire, les immenses manifestations extrêmement violentes de la fin des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt. Pour autant, il est difficile de parler ici d’un art engagé, c’est pourquoi il vaut peut-être mieux parler d’œuvres faisant écho à l’événement avec, sous-jacente, cette question de la place de l’artiste au cœur de la société : acteur directement combattant en tant qu’artiste ou artiste dont l’œuvre, porteuse d’une réflexion, est en elle-même un combat distancié. Contrairement à d’autres œuvres antérieures et figurant l’humain qui jalonnent le parcours d’Un-Gno Lee, portraits ou autoportraits, ici, les personnages des foules sont sans identité propre, réduits à des signes de type calligraphique tracés rapidement à l’encre sur le papier, répétés jusqu’à occuper tout l’espace du format. Etant donné l’emprisonnement d’Un-Gno Lee par le régime militaire, sous le prétexte d’être un espion de la Corée du Nord parce qu’il avait rendu visite à une personne résidant en Allemagne de l’Est, alors sous tutelle soviétique, on imagine aisément que ces foules commentent et font écho à cette lutte marquée par la répétition des manifestations géantes où ouvriers et étudiants résistaient au régime militaire et dictatorial en place. Il faut cependant dire que cette période de reconstruction de la Corée du Sud était celle d’un violent anticommunisme typique de la guerre froide et de la scission de la Corée en deux pays distincts. Cette série des foules a été fort prisée par le public de l’art qui y trouvait certes une image d’artiste combattant pour la démocratie. Cependant, en Corée du Sud, Un-Gno Lee et son œuvre eurent à souffrir de ce soupçon de communisme qui pesa sur lui, donc de trahison et furent ainsi mis à l’écart.

 

Une œuvre comme passage d’une pensée artistique à l’autre

 

Le bilan de la démarche de création d’Un-Gno Lee est celui d’un passage d’une pensée et d’une création artistique traditionnelle marquée par la Chine, la Corée et le Japon vers une création en harmonie avec un art qu’il côtoya et auquel il contribua à Paris. L’intérêt de cette œuvre, outre ses qualités intrinsèques, est sans nul doute cette persistance de nombreuses caractéristiques propres à l’art coréen cependant qu’elle se refonde et s’intègre à un mouvement artistique marquant. Une œuvre inventive, sensible et attachante soutenue avec pugnacité par la fondation familiale installée en France.


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