N° 141, août 2017

Colloque Saadi et Victor Hugo
Les 18 et 19 avril 2017 à Téhéran


Babak Ershadi


Depuis 2002, le 1er Ordibehesht [1] (21 avril) est la « Journée de Saadi » en Iran. De nombreuses institutions et centres culturels et littéraires organisent des événements à l’occasion de cette journée.

À l’initiative du Centre d’Etudes sur Saadi, des cérémonies spéciales sont organisées, depuis 1999, au mausolée de Saadi à Shirâz ainsi que dans d’autres villes pour commémorer ce grand poète et écrivain du XIIIe siècle.

S’intéressant à l’œuvre mondiale de Saadi, Shahr-e Ketâb [2] (Book City) collabore avec le Centre d’études sur Saadi pour organiser chaque année une série de conférences portant sur la place de l’œuvre littéraire de Saadi au niveau mondial. Depuis 2012, c’est surtout le centre culturel de Shahr-e Ketâb qui organise, avec la collaboration du Centre d’études sur Saadi, des conférences à l’occasion de cette journée. À rappeler qu’à cette même occasion, La Revue de Téhéran avait consacré, il y a exactement neuf ans, le cahier de son numéro 30 à Saadi. [3] 

Affiche du colloque Saadi et Victor Hugo, avril 2017,
Téhéran

Pourquoi Saadi et Hugo ?

 

  1. Ali Asghar Mohammadkhani est écrivain et chercheur. Il est le président du centre culturel de Shahr-e Ketâb.

 

Le 1er Ordibehesht [21 avril] est la journée de la commémoration de Saadi de Shirâz. Ernest Renan [4] écrit : « Saadi est vraiment un des nôtres. Son inaltérable bon sens, le charme et l’esprit qui animent ses narrations, le ton de raillerie indulgente avec lequel il censure les vices et les travers de l’humanité, tous ces mérites, si rares en Orient, nous le rendent cher. On croit lire un moraliste latin ou un railleur du XVIe siècle. » [5] En Europe, et surtout en France, Saadi occupait – et occupe encore aujourd’hui – une place spéciale. Les œuvres de Saadi furent traduites en langues européennes près d’un siècle avant celles d’autres grandes figures de la littérature classique persane. En 1634, la première traduction partielle en français du Golestân fut publiée à Paris. Ce fut 172 ans après cette première traduction de Saadi en français que naquit Victor Hugo. Hugo occupe le même rang élevé dans l’histoire de la littérature française que Saadi de Shirâz dans l’histoire de la littérature persane. Victor Hugo croyait qu’à chaque époque, la littérature devait évoluer et s’adapter à la vie contemporaine. Le mouvement romantique, dont l’apparition vers la fin du XVIIIe siècle était due en partie à la découverte des œuvres "orientales", exprima très vite son admiration pour Saadi. Quant à Victor Hugo, il a cité Saadi en épigraphe de trois de ses poèmes des Orientales. Saadi est également présent dans une autre œuvre poétique de Hugo, La Légende des siècles.

Depuis 2012, avec l’aide du Centre d’études sur Saadi, nous avons élaboré à Shahr-e Ketab un projet de dix ans qui consiste essentiellement à organiser chaque année un colloque à l’occasion de la Journée de Saadi, pour insister sur son influence et celle de la littérature classique persane sur la littérature mondiale. Ainsi, nous avons réussi à organiser une série de colloques dédiés à Saadi et aux grands poètes du monde : « Saadi et Alexandre Pouchkine [6] » à Téhéran et à Moscou en 2012, « Saadi et Yunus Emre [7] » à Téhéran et Ankara en 2013, « Saadi et Miguel de Cervantès [8] » à Téhéran et Madrid en 2014, « Saadi et Abou Tayeb Al-Mutanabbi [9] » à Téhéran et dans plusieurs capitales arabes en 2015, et « Saadi et Confucius [10] » à Téhéran et Pékin en 2016.

Ali Asghar Mohammadkhâni, président du Centre
culturel de Shahr-e Ketâb

Mais pourquoi avons-nous choisi pour thème de ce colloque de la journée de commémoration de Saadi de Chiraz en 2017, « Mosleheddin Saadi et Victor Hugo » ? À première vue, les deux grands poètes iranien et français peuvent sembler différents l’un de l’autre. Mais si nous comparons de plus près Saadi et Hugo, nous découvrons que les ressemblances entre eux ne sont pas rares. Tous deux sont considérés comme pacifistes et pacificateurs dans le cadre des contextes historiques et sociaux respectifs dans lesquels ils vivaient. Les deux grands poètes furent également prosateurs, et ils eurent en commun d’être à l’origine d’importantes évolutions dans la poésie et la prose persanes et françaises. En effet, Saadi et Hugo sont connus tous les deux pour leur art du discours et leur éloquence. Les deux poètes sont appréciés pour leur lyrisme poétique, et considérés comme auteurs des meilleurs poèmes lyriques en persan et en français.

Malheureusement, l’œuvre poétique de Victor Hugo n’a été traduite en persan que très partiellement. Mais il faut rappeler que la première traduction en cette langue d’œuvres romanesques de Victor Hugo date maintenant de plus de 110 ans. Si Bug-Jargal et Claude Gueux n’ont été traduits chacun qu’une seule fois en persan, il existe sept traductions d’un autre roman de Victor Hugo, Le Dernier jour d’un condamné. Parmi d’autres romans de Hugo qui ont été traduits au moins une fois en persan, citons Histoire d’un crime, Les Travailleurs de la mer et Quatre vingt-treize [11]. L’Homme qui rit a été traduit sept fois en persan. Deux romans de Victor Hugo ont fait l’objet d’une attention particulière en Iran : Notre-Dame de Paris a été traduite 15 fois en persan et rééditée 117 fois. Quant aux Misérables, ce roman a été traduit 18 fois en persan et réédité 231 fois. [12] Ces chiffres indiquent l’influence des œuvres de l’auteur français sur les lecteurs iraniens. Depuis un siècle, Hugo fait partie des auteurs étrangers qui ont eu le plus grand tirage de livres en Iran ; le premier sur la liste étant Anton Tchekhov [13].

Gholam-Ali Haddâd-Adel, président de l’Académie de la langue et de la littérature persanes.
Photo : Farzâd Zâhedi

 

Le Golestân, livre d’apprentissage de la langue persane

 

  1. Gholam-Ali Haddad-Adel est un homme politique et une personnalité culturelle iranienne. Il est le président de l’Académie de la langue et de la littérature persanes.

 

J’aimerais vous parler ici de l’importance du Golestân et du rôle de Saadi dans l’apprentissage de la langue persane en Iran et à l’étranger, et ce n’est pas sans lien avec mes treize années d’expérience dans le domaine de l’élaboration des manuels scolaires. En réalité, depuis 656 de l’Hégire [1258 de l’ère chrétienne], date de la composition du Golestân par Saadi, ce livre est devenu une matière importante de l’apprentissage de la langue persane et de l’initiation à la littérature persane, non seulement en Iran, mais dans tous les territoires persanophones. Dans ce sens, le Golestân de Saadi a toujours occupé un rang sans égal. Pendant plus de sept siècles, le Golestân a eu une place exceptionnelle dans les écoles traditionnelles en tant que manuel scolaire, et cela non seulement en Iran, mais dans tout le vaste territoire persanophone et dans les pays où le persan était enseigné pendant longtemps, par exemple dans le sous-continent indien, en Asie centrale, en Asie Mineure ou en Afrique du Nord.

Dès sa composition par Saadi vers le milieu du XIIIe siècle, le Golestân a marginalisé d’autres ouvrages littéraires qui servaient de matière scolaire pour l’apprentissage du persan, et a parfois mis définitivement fin à leur usage. Dans le système scolaire iranien, notamment en ce qui concerne l’apprentissage de la langue persane, l’usage du Golestân de Saadi est devenu une tradition qui n’a jamais cessé. Il perdure encore aujourd’hui dans les écoles modernes et les universités, bien qu’elle soit moins forte que par le passé. Nous pouvons dire que la quasi-totalité de nos grands hommes de lettres, poètes, écrivains, ainsi que nos grandes personnalités culturelles ont toutes beaucoup appris de Saadi et de son Golestân.

De très nombreux ouvrages et articles ont été consacrés au Golestân de Saadi. Je me demande alors si les aspects éducatifs et pédagogiques de ce livre ont été étudiés dans le cadre d’un meilleur usage du Golestân en tant que manuel scolaire. Malheureusement, une telle étude n’existe pas et je n’en ai pas trouvé d’exemple dans la grande bibliothèque de l’Académie de la langue et de la littérature persanes à laquelle j’ai accès. Personne n’a travaillé, à ma connaissance, sur l’histoire de l’usage du Golestân dans les écoles traditionnelles pendant des siècles. Il n’y a pas d’étude non plus sur les caractéristiques éducatives et pédagogiques de ce livre de Saadi. En effet, le fait que le Golestân soit enseigné aux écoles était d’une si grande évidence que personne n’a eu l’idée d’y consacrer une étude spécialisée.

A mon avis, le Golestân de Saadi est un manuel scolaire par excellence, tant par sa forme et sa structure que par son contenu. Mais quels sont les éléments constitutifs de la forme et de l’extériorité du Golestân ? Il s’agit d’abord d’une éloquence parfaite. N’oublions pas que dans l’histoire de la littérature persane, Saadi est surnommé « le plus éloquent des orateurs ». En réalité, de ce point de vue, Saadi est sans égal dans toute la littérature persane. Il est connu pour son langage « simple mais inimitable » et son style « compréhensible mais indescriptible ». Ce sont les marques de la poésie et de la prose de Saadi. L’auteur a établi un équilibre parfait dans le Golestân en s’éloignant à la fois de deux formes de prose de son temps : d’abord une prose lourde et arabisante qui était un symptôme des tensions socioculturelles survenues en Iran après l’invasion mongole, ensuite une prose administrative des décrets et des correspondances officielles, dépourvue de figures de style et de rhétorique.

C’est également une œuvre narrative. Cette forme narrative donne au Golestân de Saadi le caractère d’une œuvre pédagogique par excellence. Dans les anciennes écoles traditionnelles, les enfants adoraient lire les récits du Golestân. En outre, les récits sont très courts, ce qui laisserait croire que Saadi semblait lui-même conscient que son ouvrage allait devenir un manuel scolaire. Il y a, derrière cette structure pédagogique, une organisation très savante faite par Saadi.

 

Jean-Marc Hovasse, directeur du Centre d’Études des correspondances et journaux
intimes des XIXe et XXe siècles au CNRS

Victor Hugo, les Orientales et
la poésie persane

 

  1. Jean-Marc Hovasse est le grand spécialiste français de Victor Hugo. Chercheur au CNRS, il dirige le Centre d’Études des correspondances et journaux intimes des XIXe et XXe siècles.

 

D’abord, je voudrais remercier M. Mohammadkhâni pour son invitation. Je suis très heureux de pouvoir être à Téhéran aujourd’hui. Victor Hugo est connu en Iran, comme partout ailleurs dans le monde, d’abord pour son roman Les Misérables. Mais il est moins connu comme poète.

Les liens entre Victor Hugo et la littérature persane commencent tôt, alors qu’il était encore très jeune. Très vite, il s’est fait connaître par des poèmes politiques à la gloire de la royauté, puisqu’il a été élevé par sa mère dans la haine de Napoléon et de l’empire. Et quand Napoléon est tombé et que les rois de France sont revenus au pouvoir, il a écrit de grands poèmes politiques à la gloire des rois de France.

Il publie d’abord dans des journaux ou des revues des poèmes à part. Il publie son premier recueil de poèmes en 1822, à vingt ans, et l’intitule Odes et poésies diverses. Ce recueil contient deux types de poèmes : d’un côté, les poèmes politiques qu’il a écrits dès le début comme des odes qui célèbrent les grands événements de l’histoire de France de son vivant. Puis, il y a une autre source d’inspiration qui est beaucoup plus proche de ce qu’on connaît aujourd’hui comme le romantisme. C’est-à-dire des poèmes lyriques, des poèmes qui parlent de lui, de sa vie, de son amour pour sa fiancée, donc des poèmes intimes. Et c’est là qu’intervient pour la première fois la poésie persane dans son œuvre, car ce premier livre commence par deux épigraphes qui sont deux citations : la première est une citation de Félicité Robert de Lamennais, un prêtre contemporain un peu plus âgé que Victor Hugo. Né en Bretagne, c’est un prêtre catholique qui dit une phrase que Hugo recopie en tête de son recueil : « Quelque chose me presse d’élever la voix et d’appeler mon siècle en jugement ». La deuxième citation est de Hâfez : « Écoutez, je vais vous dire des choses du cœur ». Le premier recueil de Victor Hugo est donc placé sous deux autorités ou deux symboles forts. D’abord, ce prêtre contemporain Lamennais, breton et français ; ensuite, Hâfez. D’un côté, on comprend bien que quand il dit « appeler mon siècle en jugement » de la bouche de Lamennais, il s’agit des poèmes politiques de ce recueil. Et du côté de Hâfez, ce sont « des choses du cœur », c’est-à-dire la poésie intime. En outre, il y a une très courte préface en prose de ce recueil de poésie dans laquelle on a l’impression que Victor Hugo développe ces deux postulations de Lamennais/Hâfez, de politique/intimité. La préface commence par cette phrase : « Il y a deux intentions dans la publication de ce livre, l’intention littéraire et l’intention politique. »

Dans le livre lui-même, cette inspiration orientale qu’il a mise en exergue au début ne se retrouve pas véritablement dans les odes des Odes et poésies diverses. Tout au plus, le dernier poème est une ballade qui s’intitule « La fée et la péri », où nous trouvons pour la première fois l’inspiration orientale dans un poème de Victor Hugo. L’histoire du poème est la suivante : une personne est morte et deux personnages qui disputent son âme : la fée d’un côté et la péri (également "fée" en persan) de l’autre. Pour séduire l’âme, la péri lui parle de ces différentes villes magnifiques :

 

« J’ai de vastes cités qu’en tous lieux on admire

Lahore aux champs fleuris ; Golconde ; Cachemire ;

La guerrière Damas ; la royale Ispahan ;

Bagdad, que ses remparts couvrent comme une armure ;

Alep, dont l’immense murmure

Semble au pâtre lointain le bruit d’un océan. »

 

Ainsi, « la royale Ispahan » apparaît dans la poésie de Victor Hugo. Une autre strophe décrit un « paradis oriental », quand la péri dit :

 

« L’Orient fut jadis le paradis du monde.

Un printemps éternel de ses roses l’inonde,

Et ce vaste hémisphère est un riant jardin.

Toujours autour de nous sourit la douce joie ;

Toi qui gémis, suis notre voie,

Que t’importe le ciel, quand je t’ouvre l’éden ? »

 

Comme il arrive souvent chez Victor Hugo, le dernier poème d’un livre donne la tonalité du prochain recueil ; c’est donc « La fée et la péri », le dernier poème des Odes et poésies diverses, qui annonce sa prochaine œuvre poétique, c’est-à-dire Les Orientales.

En faisant un peu de littérature comparée, on constate que la citation de Hâfez au début des Odes et poésies diverses date de 1822, avant que Goethe ne découvre ou redécouvre Hâfez beaucoup plus profondément que Victor Hugo - il faut en effet souligner que Goethe a fait une lecture de la poésie de Hâfez plus attentive, et a composé ensuite son Divan occidental-oriental. Mais dans la chronologie, cela est intervenu après la citation de Hâfez par Victor Hugo en préface de son premier livre. Goethe a mis sept ans à composer son Divan, et Hugo a publié Les Orientales après la publication en Allemagne du Divan occidental-oriental. Mais tout cela se joue à une ou deux années près. Hugo ne lisait pas l’allemand, et le Divan paraît en français cinq ans plus tard. Nous avons donc vraiment une sorte de jeu assez étonnant entre Goethe, Hugo et la poésie persane dans les années 1820.

Le Divan de Goethe se termine avec des vers de Saadi qui constituent une sorte de citation finale de son œuvre de Goethe, tandis que Victor Hugo, dans Les Orientales, utilise uniquement la poésie de Saadi pour la première fois dans son œuvre, en tête de son recueil à titre d’épigraphe. Hugo donne par ailleurs à chacun des poèmes de ce recueil poétique une épigraphe. Trois poèmes des Orientales ont ainsi une épigraphe de Saadi, toutes trois tirées du même passage de la préface de son Golestân (Jardin des roses).

En nombre de citations, Saadi est dépassé par Dante avec cinq épigraphes, puis par la Bible et Shakespeare, avec quatre épigraphes chacun. Puisqu’il y a aussi une citation de Hâfez, on pourra dire que la poésie persane a la part du lion dans les références données par Victor Hugo à ses poèmes dans ce recueil.

Dans une note du poème intitulé "Nourmahal-la-Rousse", Hugo adjoint une très longue note (plus de vingt pages dans l’édition originale) composée par un orientaliste, Ernest Fouinet, dans laquelle il cite des poèmes d’abord en arabe puis en persan.

Hugo cite Saadi et Hâfez en épigraphe, et il cite des vers de poésie persane, notamment de Ferdowsi, dans ces fameuses notes des Orientales. Mais existe-t-il un poème de Victor Hugo qui mettrait en scène Saadi ? La réponse est affirmative. Pour trouver ce poème, il faut faire un bond en avant de cinquante ans : alors que Hugo a soixante-dix ans , il écrit le poème « Le Roi de Perse », figurant dans « La Légende des siècles », grand recueil sur l’histoire de l’humanité que Victor Hugo a écrit pendant plus d’un quart de siècle. Ce poème raconte l’histoire des tyrans d’autrefois qui avaient peur d’être assassinés par leurs propres enfants :

 

« Le roi de Perse habite, inquiet, redouté,

En hiver Ispahan et Tiflis en été ;

Son jardin, paradis où la rose fourmille,

Est plein d’hommes armés, de peur de sa famille ;

Ce qui fait que parfois il va dehors songer.

Un matin, dans la plaine il rencontre un berger

Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme.

-Comment te nommes-tu ? dit le roi.- Je me nomme

Karam, dit le vieillard, interrompant un chant

Qu’il chantait au milieu des chèvres, en marchant ;

J’habite un toit de jonc sous la roche penchante,

Et j’ai mon fils que j’aime, et c’est pourquoi je chante,

Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi,

Et comme la cigale à l’heure de midi.-

Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,

Baise la main du pâtre harmonieux qui chante

Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz.

-Il t’aime, dit le roi, pourtant il est ton fils. »

 

Majid Gheysari, écrivain et nouvelliste

Ce que j’ai appris de Saadi et de
Victor Hugo

 

  1. Majid Gheysari est un écrivain et nouvelliste iranien.

 

C’est un très grand honneur pour un romancier de s’apercevoir que les personnages qu’il a créés dans ses œuvres romanesques deviennent si connus universellement, qu’ils sont ancrés dans la mémoire collective des gens appartenant à d’autres nationalités et d’autres cultures. C’est exactement ce qui est arrivé pour les personnages romanesques de Victor Hugo. Par exemple, il nous arrive en Iran de comparer une personne, dans nos conversations quotidiennes, au personnage de Cosette, car le nom de ce personnage hugolien est devenu pour nous, comme partout ailleurs dans le monde, synonyme d’enfant maltraité et exploité notamment dans les tâches domestiques. D’ailleurs, ce n’est pas un cas isolé pour les personnages romanesques de Victor Hugo. C’est vraiment extraordinaire, car je ne connais pas dans notre littérature romanesque contemporaine un écrivain qui puisse avoir une telle influence sur sa société. Or, Hugo, qui appartient à une autre époque et à une autre culture, a réussi à transformer ses personnages romanesques en symboles universels.

Je suis nouvelliste et je dois avouer que dans mon travail, je suis plus proche de Saadi que de Victor Hugo dont la forme narrative n’est pas très proche de ce que je réalise dans mes nouvelles. En revanche, ce que j’apprécie dans l’œuvre de Saadi et qui m’a beaucoup appris est ce que j’aimerais qualifier comme concision et densité de la narration. De ce point de vue, les histoires de Saadi dans le Golestân (en prose) et dans le Boustân (en poésie) sont tout à fait comparables à ce genre narratif qu’est la nouvelle. Pourtant, il faut souligner que si la nouvelle moderne est souvent d’inspiration réaliste, la vision de Saadi, dans ses courtes histoires, est plutôt d’ordre moral.

En dépit de cette différence, le nouvelliste a encore beaucoup de choses à apprendre à Saadi sur le point technique, car les courts récits de Saadi sont exactement ce qu’on peut appeler « situation » ou « concentration de l’histoire ». Il ne nous présente pas, à l’instar d’un romancier, les évolutions d’une longue histoire, la description très détaillée des personnages ou de leurs dialogues.

Pour vous en donner un exemple, je lirai ici un récit du chapitre III du Golestân, « Sur le mérite de la modération des désirs », pour vous montrer ce que l’œuvre narrative de Saadi peut apporter aux romanciers et aux nouvellistes contemporains. Le récit nous rappelle tout de suite Le Vieil Homme et la Mer d’Ernest Hemingway, considéré tantôt comme un court roman, tantôt comme une nouvelle. L’art de Saadi est de pouvoir concentrer plus ou moins la même histoire en une demi-page :

 

« Un poisson vigoureux tomba dans le filet d’un pêcheur faible, et celui-ci n’eut pas la force de le retenir. Le poisson l’emporta sur lui, enleva le filet de ses mains et partit.

Vers.

Un esclave partit pour rapporter de l’eau d’un fleuve.

L’eau du fleuve arriva et emporta l’esclave.

Le filet emportait toutes les fois du poisson ;

cette fois-ci le poisson s’en est allé et a enlevé le filet.

 

Les autres pêcheurs se lamentèrent et firent des reproches à leur compagnon, disant : « Une telle proie est tombée dans ton filet et tu n’as pu la conserver ! »

-« Ô mes amis, répartit-il, qu’y peut-on faire ? C’est parce que le destin n’était pas pour moi, et aussi parce qu’il restait au poisson un jour de vie. »

Sentence.

-Le pécheur qui n’est pas prédestiné ne prendra pas de poisson dans le Tigre, et un poisson dont l’heure n’est pas arrivée ne mourra pas, même sur la terre. »

    Notes

    [1Ordibehesht : deuxième mois du calendrier iranien.

    [2Shahr-e Ketâb (Book City), fondé en 1995, est une institution culturelle de Téhéran qui gère une chaîne de librairies dans la capitale iranienne et qui organise régulièrement des événements culturels et littéraires à Téhéran, en collaborant aussi avec les centres culturels des provinces et des pays étrangers.

    [3"Saadi, des roses de Shirâz aux confins du monde, l’itinéraire d’un poète exceptionnel", cahier du n° 30 de La Revue de Téhéran, mai 2008. Accessible à :
    http://www.teheran.ir/spip.php?rubrique35#gsc.tab=0

    [4Ernest Renan (1823-1892) écrivain, philosophe et historien français

    [5Renan, Ernest, Journal asiatique.

    [6Alexandre Pouchkine (1799-1837), poète, dramaturge et romancier russe.

    [7Yunus Emre (vers 1240-vers 1321), poète médiéval turc.

    [8Miguel de Cervantès (1547-1616), romancier, poète et dramaturge espagnol.

    [9Abou Tayeb Al-Mutanabbi (915-965), poète arabe (né en Irak).

    [10Confucius (551-479 av. J.-C.), philosophe chinois.

    [11Selon la graphie voulue par l’auteur

    [12La première traduction en persan des Misérables est une traduction partielle de Youssef Etessâmi (1874-1938) qui n’avait traduit que le premier tome du roman. La traduction complète la plus récente est celle de Kioumars Parsay, datant de 2012.

    [13Anton Tchekhov (1860-1904) est un dramaturge et nouvelliste russe.


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