N° 141, août 2017

Le poète Saadi, une passerelle entre l’Orient et l’Occident


Afsaneh Pourmazaheri


Le Golestân (la Roseraie) et le Boustân (le Verger) de Saadi de Shirâz sont deux classiques de la littérature persane lus par des millions de personnes, de l’Inde jusqu’à l’Europe. Saadi était un derviche errant qui eut l’occasion de visiter les hauts lieux scientifiques et artistiques de l’Orient au Moyen-Age. Ces voyages constituèrent pour lui autant de sources d’inspiration pour la création de chefs-d’œuvre littéraires atemporels. L’influence de Saadi sur la littérature européenne est reconnue comme étant considérable. Bien que plusieurs siècles se soient écoulés depuis sa disparition, il continue à être mondialement célébré. Il fait partie de cette catégorie de savants dont les écrits ont nourri la Gesta Romanorum (Les Actes des Romains), ouvrage où viennent s’enraciner, à partir du XIIIe siècle, de nombreuses légendes et allégories occidentales.

 

Saadi dans un jardin de roses, miniature
persane

Jâmi, célèbre poète iranien du XVe siècle, le surnomme « le rossignol des bosquets de Shirâz ». John Arbuthnot, écrivain écossais du XVIIIe siècle qui a traduit en totalité le Golestân, affirme dans son « portrait persan » que de tous les grands poètes perses, le génie de Saadi correspond le plus à l’esprit européen, de par la beauté et la simplicité élégante de son style. Selon Sir William Jones, sa vie fut entièrement consacrée aux voyages qui ont contribué à la formation de sa pensée. Sir Gore Ouseley, linguiste et diplomate anglais, l’appelle, quant à lui « l’ornement le plus brillant de la Perse, le maître sans pareil de la piété, du génie et de l’apprentissage ». Et enfin Vambery, orientaliste hongrois, se réfère à lui comme suit :

 

"Ce grand poète et érudit est un objet de vénération, non seulement pour le peuple de Perse, mais pour tout le monde asiatique. Son Golistan est lu avec admiration et ravissement dans le centre de la Chine, ainsi que sur les frontières extrêmes de l’Afrique. Les savants européens ont depuis longtemps admiré la fraîcheur éternelle de son style, de son langage brillant et de ses signes historiques et spirituels."

 

Symbole de la culture iranienne et de la langue persane, Saadi est, pour d’innombrables chercheurs, la figure interculturelle iranienne qui a le plus influencé le monde occidental. Ses nombreux contacts avec les cultures étrangères transparaissent dans ses œuvres, en particulier dans le Golestân. Ce grand poète persan est parvenu à influencer aussi bien les personnes les plus ordinaires dans les régions les plus éloignées des contrées orientales que les soufis et les initiés, sans compter les philosophes et les grandes figures littéraires européennes. Ibn Batouta raconte, dans ses récits de voyage, que durant son périple vers la Chine occidentale, il a vu un batelier déclamer les poèmes de Saadi par cœur en langue persane dans son bateau.

Intéressons-nous donc aux causes probables de la popularité de ce poète. De nombreux chefs-d’œuvre de la littérature persane ont été traduits de par le monde. Néanmoins, aucune de ces œuvres littéraires traduites n’aura attiré l’attention des Occidentaux autant que les deux principaux ouvrages de Saadi. Les chercheurs ont relevé de nombreuses traces de la présence explicite ou implicite de ce dernier dans la littérature occidentale. Les traductions de ses œuvres ont été découvertes en Occident au XVIIe siècle. Comme pour la plupart des textes d’autres soufis et savants versés dans la sagesse orientale, la signification profonde des écrits de Saadi exige un effort d’interprétation de la part des critiques et des exégètes. Ses récits de mise en garde, ses rimes et ses analogies comportent de multiples facettes. Ils contribuent effectivement à la fixation d’une certaine forme d’éthique, mais les commentateurs occidentaux ont contribué à mettre en lumière d’autres dimensions dans les écrits de Saadi, en soutenant par exemple que les allégories utilisées dans le Golestân appartiennent en propre au soufisme et ne révèlent leurs secrets à personne, sinon aux initiés prêts à les recevoir ou à les interpréter avec justesse. Il serait donc parvenu à développer une terminologie spécifique apte à transmettre les « arcanes » de la sphère des « initiés ».

 

John Arbuthnot
Sir Gore Ouseley

Dans le cadre de ses recherches, le traducteur contemporain Jalâl Sattâri affirme que le Persan est une langue qui a largement recours aux métaphores, aux similis et aux représentations littéraires. Les langues européennes diffèrent à cet égard du Persan, et les lecteurs des langues européennes sont plus habitués à une écriture moins maniérée. Contrairement à ses contemporains, Saadi utilisait, en apparence, un langage simple, notamment en raison de ses voyages et de sa familiarité avec un large éventail de cultures et de nations. Ce qui explique aussi pourquoi l’étude des traductions des œuvres de Saadi attire de plus en plus l’attention des lecteurs étrangers ; à la fois grand public et spécialistes littéraires. Cependant, la simplicité et la fluidité de ses œuvres littéraires ne peuvent être la seule raison de ce succès international. L’une des causes essentielles apparaît être que Saadi propose à ses lecteurs une forme de sagesse, de prudence aussi, principalement fondée sur l’altruisme et à dimension à la fois atemporelle et universelle. Il faut également tenir compte, répétons-le, de la charge éthique de ses œuvres, fondée sur le principe de la dignité inhérente à chaque être humain. Saadi est, pour ainsi dire, un poète de renommée mondiale, qui appartient à l’humanité tout entière.

 

Il fut le premier poète dont les œuvres ont été traduites en langues européennes en 1634. Initialement, c’est André Du Ryer qui a traduit le Golistân en langue française. Bien que cette traduction ne manque pas de lacunes, elle fut considérée comme la première étape importante pour faire connaitre l’œuvre hors des frontières orientales. Un an plus tard, à partir de la traduction française de ce livre, le Golestân a été traduit en allemand, en latin et en anglais. Au cours du XVIIe siècle, à une époque où la critique directe du système politique français n’était pas courante, le Golestân servait de support pour faire entendre certaines suggestions ou critiques à la cour. Le poète et auteur français, La Fontaine s’est inspiré de Saadi en publiant sa collection d’histoires et d’anecdotes philosophiques en 1694, considérée comme le premier recueil philosophique et allégorique d’anecdotes de ce genre. Saadi a en somme et d’une certaine manière, ouvert la voie à l’émergence d’un nouveau genre littéraire en Europe. Des siècles plus tard, aux XIXe et XXe siècles, Victor Hugo, Goethe et Maurice Barrès se sont inspirés de ses œuvres. Dans l’un de ses ouvrages, ce dernier rappelle qu’il aimera toujours les roses, parce qu’elles sont venues de la ville de Shirâz (le lieu de naissance de Saadi). Quatre des 41 poèmes des Orientales de Victor Hugo portent pour épigraphe une citation de Saadi ou de Hâfez. Au début de « La Captive », Hugo emprunte librement des passages du Golêstân : « On entend le chant des oiseaux aussi harmonieux que la poésie » et dans l’épigraphe « Les Tronçons du Serpent », il ajoute, en pensant à Saadi : « D’ailleurs les sages ont dit : il ne faut point attacher son cœur aux choses passagères ». Dans les poèmes « Novembre » et « Sultant Ahmet », Hugo laisse encore entendre la voix de Saadi à plusieurs reprises entre les lignes. Certains passages des Orientales de Victor Hugo affichent nettement un imaginaire en partie informé par l’œuvre de Saadi.

Saadi Shirâzi accueilliant par un jeune Kashgar lors d’un forum à Boukhara

Goethe s’est familiarisé avec la langue et la littérature persanes à partir de 1792, après avoir lu un livret traduit issu du Golestân. Cette étape marqua paraît-il un tournant important dans son orientation littéraire et philosophique. A partir de ce moment, il profita nous dit-on de la sagesse du Golestân pour mettre en perspective certaines de ses idées philosophiques, surtout dans ses poèmes. Son enthousiasme vis-à-vis de la littérature persane atteignit son apogée en 1814, lorsqu’il étudia la collection des poèmes de Hâfez.

 

André Gide, amateur fervent de Saadi, a laissé, lui aussi, des traces de ses lectures de Saadi dans ses écrits. Son livre phare, Les Nourritures terrestres, commence par un poème de Hâfez et se termine par un poème de Saadi. Gide a divisé ce livre en huit chapitres, à l’instar du Golestân. En 1921, le penseur et orientaliste allemand Friedrich Rosen a publié un livre qui comprenait le 8e chapitre du Golestân et d’autres œuvres de Saadi. En 1967, le traducteur et chercheur suisse Rudolf Gelpke a publié un recueil d’anecdotes du Golestân ; une sorte d’interprétation et de morceaux choisis de Saadi en allemand. Selon l’opinion de l’auteur et penseur américain du 19e siècle Ralph Waldo Emerson, Saadi parle dans la langue de toutes les nations, et ses œuvres restent toujours aussi fraîches que celles d’Homère, Shakespeare et Cervantès. Emerson estime que les lignes directrices éthiques présentées dans le Golestân sont une manifestation de règles et de critères qui transcendent les nations. Enfin, selon le philosophe français Ernest Renan, la sagesse de Saadi, la délicatesse de ses pensées qui stimulent l’esprit, et l’humour doux dont il se sert pour critiquer les « déviations » de l’humanité, constituent autant de facteurs qui contribuent à rendre son œuvre universelle.

 

Bibliographie :


- Boissel J., Gobineau, l’Orient et l’Iran I, 1816-1860, Klincksieck, Paris, 1973.


- Bonnerot H. O., La Perse dans la littérature et la pensée françaises au XVIIIe siècle, Campion, Paris, 1988.


- Duchesne-Guillemin J., Image of Persia and Persian literature among French authors, Encyclopaedia Iranica, X/2, pp. 150-154.


- Hadidi D., "Naissance et développement de l’iranologie en France", Loghmân 10/1, 1993-94, pp. 37-52.


- Katouzian H. Sa’di, the Poet of Life, Love and Compassion, Oneworld, Angleterre, 2006.


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