N° 141, août 2017

KAREL APPEL« L’art est une fête ! »
Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris,
24 février- 20 août 2017


Jean-Pierre Brigaudiot


Trop modeste !

 

Cette exposition permettait de supposer un hommage de plus grande ampleur à un artiste fort connu dans le monde de l’art. En fait, il s’agit avant tout d’exposer le contenu d’une donation, et ce qui manque, au-delà du nombre d’œuvres exposées, c’est peut-être un réel complément documentaire, des textes et des images, comme il se fait désormais judicieusement lors de beaucoup d’expositions. Les quelques textes muraux explicatifs ici présents évoquent notamment des œuvres aux dimensions monumentales, réalisées, par exemple, à New-York par Karel Appel, mais qui, évidemment, ne sont point montrées. Or, une simple documentation pourrait suppléer à ce manque pour aller au-delà du visible offert par l’accrochage. Et puis, on le sait bien, les fonds manquent à ce musée ! La fameuse et encore récente exposition sur l’art iranien, tenue en ces mêmes lieux, se fondait tant sur les œuvres présentées que sur une riche documentation, laquelle est peu onéreuse à réunir, ce qui permettait au visiteur de comprendre l’évolution de l’art iranien sur plusieurs décennies. Ici, l’exposition manque réellement à la fois d’ambition, au-delà de montrer une donation, et de pédagogie, l’un des fondements mêmes du musée d’art contemporain. C’est un peu comme si cette exposition se destinait à ce public restreint des connaisseurs, en ignorant, de ce fait, le grand public, celui qui justement est en droit d’attendre davantage du musée que simplement d’accrocher des œuvres.

Affiche de l’exposition « L’art est une fête ! »

Ceci étant dit, les œuvres montrées sont globalement de bonnes œuvres et l’accrochage retrace en toute simplicité le parcours et l’évolution chronologiques de la production de l’artiste, avec essentiellement des peintures, des sculptures d’assemblage, quelques pièces en céramique, et ce qu’on peut appeler des installations, mais le terme est peu pertinent pour cette période de l’art et il vaudrait mieux dire des groupes d’objets.

Les décapités, 1982, huile sur toile

 

CoBrA, le maître mot pour situer Karel Appel

 

Karel Appel (1921-2006) est un artiste dont la notoriété est ici, en France, liée au mouvement CoBrA (Copenhague, Bruxelles, Amsterdam, premières lettres des villes d’origine des principaux protagonistes) dont l’activité en tant que telle est brève, puisqu’elle se situe entre 1948 et 1952. Les figures majeures en sont Alechinsky, Corneille, Rooskens, Wolvekamp et Nieuwenhuy. Les prises de positions politiques des principaux acteurs de ce mouvement contestataire conduiront Karel Appel à s’en détacher. Ce qui caractérise ce mouvement est avant tout qu’il se positionne en réaction contre les abstractions géométriques et les dogmes qui les sous-tendent, contre, également la rationalité qui les habite fréquemment. Bref, CoBrA revendique un art expressif et libre de toute théorie, un art spontané et indifférent au classement figuratif/abstrait, un art libéré des contraintes des apprentissages académiques. A décrire ainsi les caractéristiques du mouvement CoBrA, on croise immanquablement des formes d’art qui lui sont proches et contemporaines, tels l’Art Brut ainsi nommé par Dubuffet, art de la spontanéité, libéré des apprentissages et par ailleurs englobant l’art des aliénés, l’art naïf, l’art de certains autodidactes et l’art enfantin. On croise, mais de manière plus lointaine, les procédés spontanés du dripping mis au point par Jackson Pollock, l’un des leaders de l’Expressionnisme Abstrait américain et enfin, on peut effectuer certains rapprochements avec des œuvres de l’abstraction lyrique gestuelle européenne. Il s’agit donc d’un art de la liberté d’expression, un art expressionniste à proprement parler, qui n’est pas sans rappeler le premier expressionnisme allemand, celui du tout début du vingtième siècle. Cet art s’oppose à l’art réfléchi et savant pour se vivre en tant qu’aventure, aventure du tableau qui advient en tant que tel sans nécessairement de projet préalable. D’ailleurs, le terme d’Action Painting lui conviendrait bien s’il ne concernait d’autres artistes. Les œuvres de Karel Appel témoignent d’une indéniable violence formelle et colorée, d’empâtements plus que généreux, de tracés effectués directement et rageusement avec le tube de peinture, de figures grimaçantes et grinçantes, d’une grande liberté dans la représentation des êtres humains et des animaux qui habitent cette peinture.

Le Cirque

 

L’œuvre tridimensionnelle

 

L’exposition comporte un petit nombre d’œuvres tridimensionnelles, plutôt des assemblages, des constructions ou des objets peints et quelques céramiques. La plus forte de ces œuvres est sans nul doute celle qui est montrée ici en tant que diptyque, l’Homme hibou 1 et le Cri 1 de 1960. Il s’agit de troncs ou de souches d’oliviers peints des couleurs les plus vives qui figurent peu ou prou, ici un hibou, là un cri… Au fil de l’exposition apparaissent ainsi quelques œuvres d’assemblage dont le Cirque, de 1978, un ensemble de pièces de tailles moyennes découpées sans raffinement dans du contreplaqué, assemblées et peintes de couleurs vives. Les figures sont à la fois animales et humaines - clownesques - et sont le plus souvent en même temps des figures de petites voitures. Il m’a semblé que cette œuvre n’est pas le meilleur de ce que put faire Karel Appel, peut-être parce qu’elle date un peu dans son esprit et dans ses formes. D’autres œuvres plus tardives sont des accumulations de masques de carnaval, figures animales, et semblent moins fortes que les œuvres picturales, moins empreintes de spontanéité et certes de gestualité expressive puisqu’il s’agit d’assemblages d’objets préexistants où le caractère forain domine.

Figure 11 : Poteries du groupe n° 7

 

Le meilleur de Karel Appel durant sa période CoBrA ?

 

Cette exposition permet de voir à quel point l’essentiel du propos de Karel Appel va se déployer durant sa période à proprement parler CoBrA et la décennie suivante, celle des années soixante, avec les caractéristiques que nous venons d’énumérer. Cette question est récurrente quant à beaucoup d’artistes dont l’œuvre la plus convaincante a été réalisée à un moment donné et dont la suite semble plus ou moins en retrait. Ici, au fil des décennies et notamment durant les années soixante-dix avec une peinture qui tend à devenir abstraite, et avec la période new-yorkaise, si les formats pratiqués par Karel Appel grandissent considérablement, la force expressive des tableaux semble diminuer au profit d’une certaine narrativité. Les formats sont immenses mais l’œuvre perd peu ou prou la force dont elle avait antérieurement témoigné. Le polyptyque intitulé Les décapités, dont les dimensions atteignent 6, 72 m x 1,93 n’a peut-être pas ou plus la puissance propre à d’autres œuvres antérieures de beaucoup plus petits formats.

Monde animal, 1948, huile sur toile

Un lourd, très onéreux et savant catalogue accompagne cette exposition et peut-être qu’il manque, au plan pratique, afin que le visiteur y trouve les principaux repères permettant de rencontrer l’œuvre de Karel Appel, une publication plus modeste mais allant à l’essentiel.

Petit Hip Hip Hourra, 1949, Huile sur toile

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