N° 144, novembre 2017

Keyvân Arzâghi :
représentant d’une nouvelle écriture de l’émigration dans la littérature persane


Zahra Hadjibâbâï


En littérature persane moderne, parler d’émigration signifie parler de la littérature de l’exil dont l’un des pionniers est Alavi, avec son roman Mirzâ. Cependant, on voit de plus en plus, dans la littérature extrême-contemporaine, l’émergence d’un récit centré autour de l’émigration volontaire.

Ces ouvrages mettent en scène la tendance à l’émigration et à l’expatriation actuellement notable dans certaines couches de la société iranienne, en particulier chez les jeunes. La plupart de ces œuvres ont des auteurs qui ne proviennent pas des sphères de l’immigration, mais qui y ont été sensibilisés en constatant les méfaits de ce phénomène.

Keyvân Arzâghi (1963) est l’un de ces écrivains qui, dans son premier roman Sarzamin-e Noutch (2012), dresse un constat différent de ce phénomène apparaissant dans la plupart des cas comme un problème. En utilisant un style proche de l’oral, avec l’emploi d’un langage familier au rythme rapide et aux phrases courtes, Arzâghi contextualise son récit dans un univers familier pour le lecteur et augmente l’intérêt de sa mise en scène de l’émigration. D’autre part, en choisissant de faire parler un narrateur émigré, il se donne la possibilité de considérer avec un certain détachement les problèmes issus de ce phénomène.

À travers la vie d’un jeune couple d’émigrés, Arash et Sanam, l’auteur évoque la réalité de l’émigration sans prendre position pour ou contre le pays d’accueil ou d’origine. Ce qui singularise ses récits est la manière de décrire et de parler du pays d’accueil, qui est ici les États-Unis. C’est à travers la polyphonie et l’opposition des discours nés de visions du monde différentes et souvent conflictuelles qu’il met en scène la réalité de la vie dans ce nouveau pays. Au lieu de privilégier l’une des cultures et de remettre l’autre en question, il tente plutôt de suggérer un échange entre les deux cultures, du pays d’origine et du pays d’accueil. Ainsi, contrairement à la majorité des fictions sur l’émigration qui contiennent un regard politique, Sarzamin-e Noutch préfère une approche sociale.

Keyvân Arzâghi

Arash et Sanam ont quitté leur pays sans savoir vraiment comment la vie se passerait aux Etats-Unis, uniquement séduits par les apparences de vie d’amis émigrés. Ils en sont donc arrivés à considérer l’expatriation comme le seul moyen de réussir. Dans la conférence intitulée Des espaces autres, Michel Foucault affirme que l’époque actuelle est davantage déterminée par l’espace que par le temps [1], et il semble que les personnages considèrent le passage de la frontière et le commencement d’une nouvelle vie ailleurs comme le passage du malheur au bonheur. Le titre du roman, Sarzamin-e Noutch, qui signifie littéralement « le territoire qui colle », met en relief l’importance de l’espace dans la vie des personnages. Pour eux, le bonheur s’est résumé à vivre aux Etats-Unis à tout prix.

Pourtant, Arash et Sanam possédaient en Iran tout ce qui est nécessaire à une vie sereine et dénuée de soucis ; aussi, la réelle motivation de leur migration réside dans un désir d’accéder à un statut plus élevé en gagnant plus d’argent.

Mais à la recherche de plus de bien-être, ils commencent à perdre leur tranquillité originelle. Le lecteur est témoin de l’impact du déplacement sur l’identité des immigrés. Dans son ouvrage Stratégies identitaires, Carmel Camilleri précise trois sortes de stratégies dans la rencontre avec l’autre : la stratégie de l’assimilation, la stratégie de la revalorisation de la singularité, et la stratégie intermédiaire

On constate ces trois types de stratégies chez les personnages de notre corpus : Sanam, parfaitement séduite par son image de l’Amérique, ne parvient pas à établir d’équilibre entre sa culture et la culture américaine, et tente de s’américaniser autant que possible. Elle est en rupture avec sa propre culture. On peut considérer sa démarche comme une stratégie d’assimilation. Elle perd au fur et à mesure son identité première ; on constate d’abord des changements dans son physique, puis dans sa manière de penser. Elle adopte un comportement différent de celui que ses proches attendent d’elle. Comme ses faits et gestes sont une imitation pure, Sanam ne parvient pas à se comporter d’une manière équilibrée, et devient difficilement supportable pour son mari. Tout au long du roman, le personnage-narrateur fait quelques allusions à un couple américain à la vie tranquille et sympathique qu’il connaît. Arash établit ainsi un parallèle entre la vie de ce couple et sa propre vie conjugale. La manière de vivre de ce couple américain semble montrer que Sanam a mal compris le principe de l’intimité sur lequel on insiste tant aux Etats-Unis :

« Incidemment, c’est aussi mon problème. Mon problème, c’est que tu dis que « La vie est comme ça ici. » et que tu parles sans cesse de privacy. Ce que l’on nomme ici privacy, en Iran, nous le nommons l’intimité. Est-ce que nous étions tout le temps ensemble en Iran ? N’allais-tu pas souvent au cinéma avec tes amis ? Au théâtre ? N’avais-tu pas de voiture ? N’avais-tu pas d’emploi ? N’avais-tu pas tes propres droits ? Etais-tu enfermée de force à la maison ? Quand est-ce que nous n’avons pas respecté l’intimité de l’un et de l’autre pour que maintenant, ici, dans cette partie du monde, cette intimité soit devenue l’origine et la base de la vie ? » [2]

Comme l’affirme C. Camilleri, si la stratégie d’assimilation est poussée à son extrême, elle peut provoquer une rupture avec les liens familiaux et la communauté d’appartenance. On constate ainsi que Sanam a de plus en plus de mal à supporter ses proches et amis iraniens. Elle se sent indépendante des autres, même de son mari : « Ici, la vie est ainsi, Arash. Ce n’est pas possible qu’on devienne Américains tout en continuant de penser comme des Iraniens. La vie américaine, c’est la privacy. Cela veut dire que les êtres ne sont pas collés les uns aux autres, qu’ils sont indépendants. C’est-à-dire chacun fait ce qu’il aime. Pourquoi devons-nous fréquenter tes amis iraniens et ta famille qui n’ont fait preuve à notre égard d’aucune gentillesse particulière ? » [3]

A l’opposé de Sanam, Arash a beaucoup de mal à assimiler la nouvelle situation et les particularités de son pays d’accueil. Le choix d’une narration à la première personne avec focalisation interne permet à l’auteur de bien camper son personnage atteint par une crise d’identité. Arash est totalement étranger à son nouveau milieu, même s’il accepte contre son gré de parler l’anglais. Il ne parvient pas s’adapter à sa nouvelle vie, et perd sa sérénité intérieure. Dans son nouveau pays, il se retrouve dans une situation difficile ; dépossédé de son titre d’ingénieur, non reconnu, il doit accepter un emploi de statut inférieur. Tout en admirant les Etats-Unis, il n’y est pas satisfait et un stress dont il ne comprend pas les causes commence à le miner.

Couverture du roman Sarzamin-e Noutch

Il est sujet à un débat intérieur : il ne peut pas rompre avec son passé qu’il contemple avec nostalgie, et ne trouve une certaine paix qu’en lisant des livres en persan ; néanmoins, il lui est difficile de quitter les Etats-Unis, ce pays tant désiré. Cette incertitude est déjà annoncée par l’un des éléments paratextuels : la couverture du livre, qui représente une poitrine avec deux cœurs. Comme si Arash avait deux cœurs, l’un palpitant pour l’Iran, l’autre pour son pays d’accueil. Il traverse une crise qui n’est pas seulement identitaire : d’une part, il s’inquiète de façon ambigüe pour son avenir, de l’autre, sa nostalgie et son rejet intime de son nouveau pays provoquent une accumulation de tension mentale qui menace sa santé psychologique. Il finit par être victime de crises de panique, qui se multiplient. Ce sont ces attaques qui l’obligent à quitter les Etats-Unis et sa femme, qui refuse de retourner en Iran.

A travers les relations de ce jeune couple, l’auteur nous présente d’autres "tranches de vie" d’immigrés iraniens aux Etats-Unis. Il y a par exemple Emâd, le cousin d’Arash, qui y vit depuis dix ans. Emâd est représentatif des immigrés qui adoptent une stratégie intermédiaire et parviennent à établir un certain équilibre entre leurs convictions et leur culture d’origine et celles de leur pays d’accueil. Par exemple dans la culture iranienne, on ne marche jamais avec des chaussures sur un tapis, alors qu’une telle règle n’est pas forcément respectée aux Etats-Unis. Pour respecter sa propre culture sans mettre mal à l’aise ses convives étrangers, Emâd a trouvé un moyen : à l’entrée de sa maison, il a accroché un tableau qui, en anglais, demande indirectement aux convives de ne pas entrer chaussés dans la maison : « Le tapis iranien est un chef-d’œuvre artistique mondial, il est dommage de le salir avec nos chaussures. »
 [4]

L’auteur essaie de ne pas prendre position face aux réactions des différents personnages dans leur nouvel environnement. C’est cette représentation neutre qui semble assurer le lecteur de son impartialité.

Un autre élément à noter dans ce roman est le sens de l’humour présent chez ces immigrés, souvent déçus face à une réalité différente de leurs attentes initiales. C’est avec humour qu’ils expriment leur déception et parfois leur malheur. « Selon Freud, l’humour offre un moment d’évasion pour celui qui pratique, vu qu’il se soustrait à ses peines et ses angoisses. Il est, comme l’explique Kierkegaard, « lié à une sorte de désespoir », en se moquant des sujets que l’on doit traiter sérieusement. » [5]

Grâce à l’humour, les contradictions de l’immigré tiraillé entre ses espoirs et les contraintes de la réalité sont dépeints avec une certaine finesse. Ainsi, l’ouvrage de K. Arzâghi se veut aussi une alerte aux futurs émigrés, ne serait-ce que concernant la nécessaire prise de conscience des dilemmes et changements identitaires qu’ils traverseront.

Bibliographie


- Arzâghi, Keyvân, Sarzamin-e Noutch, Téhéran : Ofoq, 2012.


- Camilleri, Carmel et Ali, Stratégies identitaires, Paris : PUF, 1990.


- Medjahed, Lila, La littérature issue de l’immigration : une nouvelle forme de l’enseignement de l’humour interculturel, Alger : éd. de l’Université de Mostaganem, 2011.


- Michel Foucault, Le corps utopique ; suivi de Les hétérotopies, Paris : Éditions Lignes, 2009.

Notes

[1Michel Foucault, Le corps utopique ; suivi de Les hétérotopies, Paris, Éditions Lignes, 19 juin 2009.

[2Arzâghi, Keyvân, Sarzamin-e Noutch, Téhéran : Ofoq, 2012, p. 283.

[3Ibid., p. 282.

[4Ibid., p. 41.

[5Medjahed, Lila, La littérature issue de l’immigration : une nouvelle forme de l’enseignement de l’humour interculturel, Alger : éd. de l’Université de Mostaganem, 2011.


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