N° 146, janvier 2018

Quel sens donner à l’économie de la résistance ?


Thierry Coville


En France, quand on entend le concept d’économie de la résistance, on pense généralement à une politique économique qui s’oppose à la mondialisation, à une politique économique qui, à travers le renforcement du protectionnisme, vise à protéger l’industrie nationale et les emplois associés. On peut d’ailleurs noter que ce courant de pensée est devenu très populaire ces dernières années dans la sphère politique et les électorats dans de nombreux pays développés, comme le reflètent en 2016 l’élection de Donald Trump en tant que président des Etats-Unis (sur la base d’un programme de remise en cause du libre-échange) ou le vote pour la sortie de l’Union Européenne du Royaume-Uni (alimenté en partie par la perception chez les classes moyennes et défavorisées d’un libre-échange qui a conduit à la désindustrialisation et à la pauvreté).

Dans le cas de l’Iran, je pense que le concept de l’économie de la résistance devrait prendre un autre sens plus adapté à la situation particulière de ce pays. En Iran, aujourd’hui, on constate que l’on est face à une économie où le niveau moyen d’éducation est élevé (l’Iran était en 2015, par exemple, le troisième pays au monde en ce qui concerne le nombre de diplômes d’ingénieurs accordés chaque année [1]), où il existe une véritable base industrielle (comme en témoigne les 14,4 milliards de dollars d’exportations industrielles en 2016 [2]), et un réseau de véritables entrepreneurs. Cependant, cette économie reste encore très faiblement intégrée dans le système économique international, comme en témoigne le très faible montant des investissements directs étrangers reçus par l’Iran (3,4 milliards de dollars en 2016 d’après les Nations Unies). Par ailleurs, on sait que les deux objectifs économiques principaux des autorités du pays sont à la fois d’augmenter le niveau de vie (en développant le poids du secteur privé et en ouvrant l’économie) tout en préservant la cohésion sociale (et en limitant la montée des inégalités économiques entre les classes sociales). Dans un tel contexte, je pense que l’économie de la résistance pour l’Iran devrait signifier que ce pays doit trouver sa propre stratégie d’intégration à la mondialisation. L’Iran doit trouver sa propre stratégie dans ce domaine car il est clair qu’il n’existe aucun modèle de stratégie que l’Iran pourrait appliquer pour réussir cette intégration. La Chine a réussi son intégration dans la mondialisation depuis la fin des années 1970 car elle a défini et appliqué une stratégie propre, basée sur une approche pragmatique de ses forces et faiblesses, sans tenir compte des modèles de libéralisation économique recommandés à l’époque par le FMI ou la Banque Mondiale.

Cette stratégie d’intégration à la mondialisation de l’Iran pourrait intégrer trois éléments :

1) Il faut que le mode de définition des politiques économiques intègre l’avis des principaux acteurs concernés. Il est donc nécessaire que lorsqu’il décidera du contenu d’une politique économique, l’Etat iranien soit capable de discuter et de considérer les avis de tous les acteurs qui seront affectés par cette politique. Par exemple, il est clair qu’une politique visant à ouvrir l’économie iranienne à une plus grande compétition de la part des entreprises étrangères doit impliquer dès le début de discuter avec le secteur privé iranien pour savoir notamment quelles sont ses attentes à ce sujet.

 

2) Les autorités iraniennes évoquent sans arrêt la nécessité de développer le poids du secteur privé iranien. Or, il semble quasiment impossible d’atteindre un tel objectif sans prendre en compte les problèmes induits par le manque de confiance des entrepreneurs privés iraniens. Il existe dans le secteur privé iranien un véritable déficit de confiance « verticale » (confiance dans les institutions publiques comme la justice commerciale ou le système fiscal). Or, cette faible confiance « verticale » va conduire à un manque de confiance « horizontale » (confiance dans les autres). Et cette situation va expliquer pourquoi la plupart des entreprises du secteur privé iranien sont des petites entreprises familiales. En effet, une entreprise familiale iranienne va avoir peur de se développer en s’associant avec d’autres investisseurs. Pourquoi ? Si un conflit intervient entre les dirigeants de cette entreprise familiale et les nouveaux investisseurs, les dirigeants de l’entreprise savent qu’il sera quasiment impossible de résoudre un tel conflit en s’appuyant sur la justice commerciale qu’ils estiment inefficace. De ce fait, le choix le plus rationnel est de rester une petite entreprise familiale en ne faisant confiance qu’aux membres de la famille. Au total, permettre aux entreprises privées de grandir impliquerait de combler ce manque de confiance vertical du secteur privé iranien. Il faut donc que les institutions publiques iraniennes soient perçues par le secteur privé iranien comme à la fois efficaces et équitables (c’est-à-dire appliquant le même traitement à chaque entreprise). Il est clair qu’il s’agit de réformes difficiles qu’il faudra mener à long terme.

 

3) La force de l’économie iranienne est d’avoir eu, au moins de 1980 à 2000, une politique budgétaire qui a concentré ses dépenses sur les investissements de long terme. Si l’on regarde les principaux postes de dépenses budgétaires de l’Iran de 1980 à 2000, on se rend compte que les dépenses ont été concentrées sur les projets de développement d’infrastructures (électricité, eau, transports, télécommunications) et sur l’éducation. Or, c’est cette priorité donnée aux dépenses d’investissement qui a permis à travers un certain nombre de canaux de transmission de favoriser l’émergence d’une société civile moderne et éduquée en Iran depuis la révolution. Comme nous l’avons dit, cette société civile moderne est l’un des principaux atouts de l’Iran pour réussir sa stratégie d’intégration dans la mondialisation. Il est donc capital que les autorités iraniennes continuent de privilégier les dépenses d’investissement plutôt que d’autres dépenses qui ont un effet à court terme.

 

Ces trois éléments devraient donc faire partie de la stratégie d’intégration à la mondialisation qui sera définie par l’Iran. Une telle stratégie vraiment adaptée à la situation propre de l’Iran permettrait à cette économie d’utiliser notamment son énorme potentiel humain.

Notes

[2Source : Iran Trade Promotion Organization


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