N° 146, janvier 2018

La littérature afghane et la nécessité de l’écriture


Outhman Boutisane


L’écriture est considérée comme une tentative d’ouverture en vue de dépasser un « moi » en crise. Il s’agit d’une prise de position qui ouvre un débat autour des questions comme la quête de soi par le regard croisé et le dialogue, l’identité dans toutes ses dimensions, le regard de l’autre, et l’influence qu’il exerce sur le « je ». Ce sont des questions qui poussent l’esprit afghan à agir, à se placer dans le monde et à remettre en cause l’essence et l’utilité de ses actes artistiques dont l’écriture est l’une des expressions les plus efficaces.

Pourquoi écrit-on ? Nombreux sont ceux qui écrivent pour des raisons personnelles, académiques ou intellectuelles. Mais l’écriture dans la littérature afghane prend une autre dimension aussi importante que l’acte de vivre. Elle est en ce sens, une vie. Les hommes de lettres qui font partie de ce monde littéraire méconnu ne prennent pas l’écriture en tant que métier d’art, mais plutôt comme une façon de dire la souffrance et de la rendre universelle. On est devant une littérature ouverte, faite du sang et de malheurs de toutes sortes. L’acte d’écrire n’est jamais inconscient, il est le fruit d’une longue souffrance qui est devenue par la suite l’âme du texte afghan. La plupart des écrivains font de l’écriture une relation intime avec le monde intérieur (le Moi) et le monde extérieur (l’autre), voire le monde dans toutes ses représentativités.

L’écrivain afghan est avant tout un écrivain du désespoir, de la pensée noire, de la souffrance, de la condition humaine ; un réaliste, en somme. Mais aussi un écrivain moderne qui fait de son écriture un art, une manière de concevoir le monde, un moyen de dire la vérité. Son œuvre n’est que le résultat de ce qu’il a vécu. Alors que son personnage n’est qu’un égo expérimental. L’écriture est au centre de cette littérature qui commence à prendre un élan universel. L’étrangeté des textes est lisible dans la quête insistante d’une antériorité lointaine, irrattrapable autrement que par une écriture de l’imaginaire, du délire et du fantasme.

Chez Atiq Rahimi, comme chez Khaled Hosseini, Spôjmaï Zariâb, Mohammad Hossein Mohammadi et d’autres, l’imaginaire assure une fonction de suppléance des traces disparues de l’histoire et de la culture afghanes. Ils essayent à travers leurs textes de prendre une position d’autoréflexion et d’auto-compréhension, ouverte à l’ébauche d’un nouveau « Je » qui parle en leurs noms propres.

L’œuvre de Rahimi est un espace ouvert dans lequel l’écriture est devenue comme par nécessité un prolongement de rêve. Une forme nouvelle caractérisée par la liberté de ton, la force de l’imagination et de la sensibilité, l’inachèvement et la transgression des lois du genre. Dans le cadre d’une lecture socio-historique, le roman de Rahimi peut être perçu comme une littérature de deuil ou de mort. La situation inconfortable dans laquelle se trouve l’écrivain le pousse à une action plus énergique. Quelque chose de semblable à un déchirement kafkaïen est constamment en jeu dans son écriture, qui n’en finit pas de se débattre dans l’imbroglio des références culturelles et historiques.

 

L’écriture : un lieu social

 

L’écrivain afghan se sent étranger dans son acte d’écrire, il essaye de traduire cette étrangeté en se confessant dans ses textes. Ecrire n’est pas simplement un geste de restitution qui se fait à la première ou à la seconde personne, mais une remise en question de toutes les valeurs humaines, du passé qui fait défaut, de la conscience perturbée qui n’est plus sûre de soi et de tous les égarements identitaires. La nostalgie de la douceur de vivre d’un Afghanistan perdu à tout jamais est l’une des causes qui poussent les Afghans à prendre la plume pour se dévoiler de leurs ombres et démasquer la vérité d’un peuple perdu dans le sang et la cendre.

La littérature afghane est une méditation sur le reste de la vie après avoir perdu la terre de l’enfance. Une littérature sur l’extrême pauvreté et la cruauté et qui se concentre sur la psychologie complexe de l’être afghan. Les écrivains afghans ont presque le même objectif ; rendre universelle l’expérience d’un peuple qui a traversé la révolution, l’invasion, la guerre civile :

 

Khaled Hosseini

« Moi, j’écrivais et j’écrivais toujours. Et au pied de chaque lettre j’ajoutais : Tout finit par passer. » [1]

Il y a une volonté de réinventer l’Histoire, d’instaurer un univers littéraire capable de refléter la condition humaine dans toutes ses diversités. L’auteur insiste sur l’importance de l’écriture en répétant le verbe (écrire). Dans ses récits, Atiq Rahimi donne beaucoup plus d’intérêt à la fonction sociale de l’écriture qu’à son esthétique. Il y a bien évidemment tout un travail d’écrivain, mais l’écriture engagée doit se consacrer au dévoilement du réel. La condition humaine aux yeux de l’auteur est plus importante que l’esthétique du texte d’où vient la nécessité de l’écriture.

Le principe de l’écriture romanesque rahimienne consiste à repenser toutes les valeurs humaines et sociales, à faire dialoguer les cultures dans un monde condamné au chaos et à la décadence à travers un regard réaliste où toutes les formes d’art deviennent moyens d’une quête à dimension personnelle. Il ne s’agit pas d’un travail de lettres et de mots, mais d’une réflexion profonde ancrée dans la vie sociale. Pour Rahimi, l’écriture est une audace :

« Oser écrire. La feuille blanche doit devenir votre pierre de patience, votre syngué-sabour. J’ai énormément lu de manuels théoriques sur la littérature mais n’ai jamais suivi les consignes, même à l’école. Quand j’écris, j’oublie. Tout devient très instinctif. »
 [2]

L’écriture ne se fige ni dans les théories ni dans une perspective littéraire précise. Elle est variable selon le contexte et les causes en question. Autrement dit, comme nous l’avons déjà précisé, l’auteur se consacre à partager la souffrance de l’individu afghan sans entrer dans une pratique esthétique déjà conçue. Il s’agit d’une écriture authentique et autonome qui vise à rendre une expérience individuelle, universelle. Ici, l’auteur pose la question de l’audace dans le but de nous expliquer la difficulté d’écrire dans un pays où les textes engagés et rebelles connaissent beaucoup de censure.

L’écrivain afghan nourrit d’ailleurs d’autant moins un sentiment tragique de l’existence, en essayant de l’incarner intégralement dans son univers le plus quotidien. Il est en mesure de rendre totalement immanente en lui cette blessure de l’exil qui, comme d’autres motifs, fait l’objet de son errance.

Mohammad Hossein Mohammadi montre à son lecteur à quel point la terreur est monstrueuse à travers une description réaliste qui met en jeu des personnages victimes d’un système politique et militaire corrompu. L’intention de se confier à autrui a pour objectif d’évoquer avec force, les limites de l’horreur atteintes, et dépassées, quand la violence de la guerre régit le monde, s’immisçant jusque dans l’intimité des relations humaines.

Ecrire sur l’Afghanistan, sur son Histoire et son drame continu donne à l’écriture des traits particuliers, un aspect d’engagement et de responsabilité. La nécessité d’écrire, le manque de la parole sont des éléments révélateurs du champ artistique afghan. La richesse de ces textes est bien le fruit d’une interculturalité, visant à donner l’idée que l’écriture ne se nourrit pas seulement d’un seul imaginaire, ou d’une seule mythologie, mais de plusieurs sources philosophiques et religieuses. L’écriture prend donc une dimension symbolique et mythique.

Atiq Rahimi

La nécessité de l’écriture s’impose, donc, face à ce drame pour que l’écrivain soit en toute circonstance un homme à part entière capable de dévoiler la souffrance de son peuple et le secret de sa vie privée. Il est par ailleurs une autre dimension de la nécessité dans l’acte d’écriture : celle qui relie l’homme à son passé, qui montre l’écriture comme le produit d’un inachèvement perpétuel.

Ecrire pour Rahimi, c’est rêver, avoir l’audace de se confesser en dépassant les formes habituelles vers une création inhabituelle qui mélange le réel avec l’imaginaire afin de produire une œuvre d’art singulière. La dialectique du réel et de l’imaginaire renforce le style du texte qui est un mélange de prose et de poésie. Ce lien entre le rêve et la réalité dévoile la sensibilité de l’auteur. Comme Bachelard suppose que c’est notre sensibilité qui sert de médium entre le monde des objets et celui des songes, on peut dire que Rahimi intègre la sensibilité comme déclenchant de la rêverie à partir du monde concret.

 

L’écriture : un lieu psychique

 

C’est à travers le verbe que l’auteur éprouve de la nostalgie pour son pays. L’écriture est vécue comme un retour mystique aux lieux qui influencent encore la mémoire ; motivée par le besoin de témoigner, provoquée par la nécessité de dépasser la crise existentielle en passant d’un monde intérieur référentiel à un monde de représentation marqué par le choc et la confrontation avec les autres cultures.

En plus de la nostalgie, le « je » cède aussi à la force de ses hallucinations et ses troubles en subissant un processus de changement psychologique. Il éprouve un sentiment de manque provenant de l’absence des mots :

 

« Je ne suis guère nostalgique. Et surtout pas ésotérique. Seul le manque des mots, décrivant mon exil, m’obsède. Et rien d’autre. L’absence du verbe. La solitude dans la langue. Voilà, c’est ça ! Ce trait est la raie de ma solitude sur la page blanche. Il est le trope d’une absence à l’endroit où se croisent mon désir et ma solitude. » [3]

La solitude et l’errance constituent la face cachée d’un « je » en contradiction avec lui-même. Au début de ce passage, le « je » se contredit (Je ne suis guère nostalgique), c’est là où se manifeste un aspect fondamental de la crise identitaire qui exerce une influence d’ordre psychique sur son état d’âme. Le trait de la calligraphie renvoie à la nostalgie, le seul lieu où les sentiments jaillissent, puis apparaissent sur la page blanche. Par ailleurs, l’auteur/le poète sacralise la calligraphie qui devient un lieu où se retrace le verbe divin. Il s’agit d’une révélation mystique qui consiste à dématérialiser le « je » de son sens frivole vers un sens spirituel, car le mysticisme permet au « je » de se débarrasser de ses maux psychiques et atteindre l’au-delà, appelé « ailleurs ».

Spôjmaï Zariâb

L’absence, la solitude, l’errance et le désir sont ainsi embrayeurs d’un lieu psychique/mystique. Ils sont la trace concrète d’une nostalgie non-affirmée par le « je », mais lisible dans son écriture :

« C’est dans le vide, en pleine nuit blanche, que quelque chose vibre en moi. D’abord doucement ; puis spasmodiquement, comme pour mouvoir la mémoire de ma main et raviver les souvenirs d’enfance de mes doigts. » [4]

Le retour à soi à travers le souvenir et la nostalgie justifie pourquoi le « je » se donne entièrement à l’écriture. Dans ce portrait intime, l’écriture est vue comme l’espace d’un miroitement identitaire où le « je » se déshabille de ses obsessions psychiques. Ce passage composé de phrases affectives traduit la manifestation de la subjectivité de l’auteur. C’est le moi profond qui se met en action, qui change d’un état de stabilité à un état de mouvance. D’une manière générale, ce genre d’écriture laisse apparaître l’état psychique du « je » qui se projette dans le temps et l’espace.

L’écriture est souvent un lieu virtuel où on assiste à une suite de changements psychiques visant à dévoiler le monde intérieur du « je ». Il y a une volonté qui pousse Rahimi à faire de son propre « je » une matière d’écriture - voulant arriver à l’affirmation de soi à travers l’incarnation, la métamorphose et la rêverie. Pour lui, les mots peuvent traduire le jaillissement des sentiments, reconstruire l’identité. Hanté par les multiples lueurs de l’inspiration, provoqué par le désir de s’aventurer dans son intériorité, Rahimi conçoit l’écriture comme le reflet de l’être, le reflet de ses profondeurs obscures qui restent une source inépuisable.

 

L’écriture : lieu de la cicatrice

 

Dans bon nombre de récits afghans, l’écriture ne s’enferme jamais dans un cadre précis. Il y a toujours cette ouverture vers l’infini. Le discours fragmenté, les phrases brèves, la discontinuité de la narration renvoient souvent à la blessure existentielle vécue par le « moi ». L’écriture du fragment traduit une volonté d’ancrer l’amertume existentielle dans le langage. Dans une autre perspective, le « je » en situation du mal fait appel à une langue traversée par le vide et le silence. Il s’agit en effet dans l’écriture du fragment d’un ensemble de traits psychologiques et poétiques. L’identité en crise crée un certain vide qui donne le désir de se livrer à l’autre dans une langue marquée par la sincérité et la franchise. Edmond Jabès définit l’écriture comme un geste qui a sa source dans une soif, un désir d’unité qui n’aboutit pas [5].

Mohammad Hossein Mohammadi

C’est dans ce sens que s’inscrit l’écriture rahimienne qui se fonde dans l’inachèvement. Elle est fragmentaire, poétique, tiraillée entre l’existence et le néant. L’auteur écrit au rythme de ses souffles, part de ses cicatrices à la recherche de son identité. La cicatrice est recherchée car elle constitue une expérience vécue. Contrairement à ceux qui veulent effacer leurs cicatrices, Rahimi prouve la nécessité de revivre cette expérience afin de repenser la souffrance des Afghans :

 

« Je veux photographier ces blessures. Avant toi de grands photographes sont venus ici et ont tiré de superbes photos de ces blessures. Mais moi ce n’est pas la beauté que je cherche. Je cherche à faire revivre le sentiment que l’homme éprouve en regardant une cicatrice. Chaque fois que nous voyons une cicatrice, nous ne pouvons nous empêcher d’en repenser la douleur. S’il s’agit de ta propre cicatrice. Justement, ce sont mes cicatrices que je cherche à retrouver. » [6]

 

Dans ce monologue intérieur, la cicatrice permet selon l’auteur de repenser la douleur. L’écriture se présente comme une remise en question de la souffrance quotidienne vécue à la fois par le « je » dans son exil, et par les individus afghans à cause de la terreur. La cicatrice n’est pas uniquement une trace de la douleur, mais un lieu qui permet au « moi » d’arrêter un moment sur son passé tragique. Elle entraîne ainsi le désir de tout revoir en exprimant la grande nécessité de briser le silence et de partager la souffrance avec le lecteur. 

La cicatrice dans l’écriture est liée à un contexte historique qui la stimule. C’est le contexte de la guerre et de l’exil vécus par l’auteur. Rahimi a peut-être l’intention de créer un univers littéraire tiré de la douleur. La cicatrice devient plus lisible à travers le fragment qui renvoie aussi à la même expérience. Pour lui, l’écriture n’est pas suffisante pour retracer les cicatrices du passé car elle ne fixe pas l’instant comme la photographie. Autrement, c’est la photographie qui donne souffle à la continuité de l’écriture. A ce propos, Atiq Rahimi affirme dans Le Retour imaginaire que « Les images de la mémoire, une fois fixées par les paroles, s’effacent [7] ».

L’écriture, avec sa brièveté et son aspect fragmentaire, devient une transcription scripturale de la douleur. Elle est ancrée dans la réalité, dans le mal, et dans les tensions liées au changement de l’état d’âme du « moi ». Rahimi ne cherche pas la beauté, mais témoigne avec spontanéité et sincérité le destin d’une génération condamnée à toutes formes de souffrance. La nécessité de rendre l’expérience d’un pays universelle le conduit à créer une écriture proche de la poésie, mais qui instaure un nouveau débat sur la question afghane. L’aspiration de Rahimi à une écriture sincère est inséparable de sa propre expérience et entretient une relation intime et étroite avec le monde dans toute sa diversité. Le rapport à la langue devient de plus en plus profond, car l’écriture rahimienne privilégie la clarté et la cohérence quand il s’agit de véhiculer l’image d’une terre en ruine.

En effet, ce qui caractérise remarquablement l’écriture d’Atiq Rahimi est évidemment la langue utilisée chargée d’une imagination créatrice qui vise à transformer le réel par le biais de l’imaginaire. L’écriture est le lieu d’éclatement des pensées qui incarnent l’état d’un « je » dans ses relations avec le monde.

    Bibliographie :


    - Atiq Rahimi, Le Retour imaginaire, Paris, P.O.L, 2005, p. 35.


    - Elodie Bernard, « Rencontre avec Atiq Rahimi », La Revue de Téhéran, No. 39, février 2009.


    - Atiq Rahimi, La Balade du calame, Paris, Iconoclaste, 2016, p. 32.


    - Edmond Jabès, Le Livre des questions, Paris, Gallimard, 1963.

    Notes

    [1Atiq Rahimi, Le Retour imaginaire, op. cit. p. 35.

    [2Elodie Bernard, « Rencontre avec Atiq Rahimi », La Revue de Téhéran, No. 39, février 2009.

    [3Atiq Rahimi, La Balade du calame, op. cit. p. 32.

    [4Ibid., pp. 65-66.

    [5Edmond Jabès, Le Livre des questions, Gallimard, 1963.

    [6Atiq Rahimi, Le Retour Imaginaire, op. cit. p. 22.

    [7Ibid. p 38.


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