Frappante, choquante, pénétrante. Cette photo est une photo malgré elle. Malgré elle, à deux niveaux : elle est premièrement le déploiement de l’impossibilité de la photographie documentaire, et deuxièmement le franchissement de cette impossibilité : impossibilité de la médiation de l’immédiat, de la transmission de la catastrophe. Néanmoins, cette impossibilité est rendue possible par la révélation de l’immédiat du médiat. Malgré elle, donc, elle l’est par excellence.

 

La photo documentaire, ici comme ailleurs et tout en portant le titre de documentaire, naît d’une prise de distance. Le photographe fait intervenir une médiation et neutralise la force de la présence des choses. Il les fixe, les capte, les transmet ; aussi fidèlement que possible. Cependant, sa production reste soumise à la célèbre critique hégélienne : parvenir à l’immédiat en son immédiateté à partir d’un médiat est un contresens. C’est pour cela qu’il faut, après Hegel, considérer « la photographie documentaire » comme un oxymore, un impossible paradoxal.

Une petite Syrienne de 4 ans ayant confondu l’appareil-photo avec une arme, lève les bras en l’air…. Photo : Osman Sagirli

 

La photo ci-dessus, de prime abord et en toute brutalité, déploie cet impossible intrinsèque, car elle révèle l’intervention du médiat. Le médiat, tout en prétendant être neutre et même absent, apparaît dans un instant décisif : l’instant de la décision. Dans un instant décisif, quand le photographe décide de prendre sa photo au lieu de consoler la crainte de l’enfant, le contresens de la médiation de l’immédiat devient brusquement manifeste. L’immédiat perd sa brutalité comme s’il n’en avait jamais eu. Il n’a plus la force de la présence. La photo naît ainsi et un double échec s’affirme : l’échec de la photographie documentaire au milieu de cet échec de la réalisation d’une humanité pacifiste, au milieu de la guerre.

 

Deuxièmement, cette photo n’existe pas seulement malgré sa possibilité, mais aussi malgré son impossibilité. Ce deuxième niveau consiste à faire découvrir l’immédiat du médiat qui se construit sur fond d’un autre instant : l’instant de la crainte. Cette crainte, enracinée dans la force de l’immédiat, affronte le médiat. Elle tourne l’appareil-photo vers nous - nous les photographes, les spectateurs - et révèle immédiatement le médiat qua médiat, la présence de la distance, l’intransmissible de la transmission. En effet, elle franchit les seuils de l’impossibilité de la photographie documentaire. Voilà donc un affrontement. L’affrontement entre l’instant de la prise de décision du photographe et l’instant de la crainte de l’enfant, c’est la rencontre étrange du médiat et de l’immédiat. Cette rencontre a lieu en un clin d’œil, aussi court que le temps nécessaire à la prise d’une photo. Et c’est de cet imprévisible visible que surgit cette photo malgré elle, cet instant de deux instants malgré eux croisés.

 

Mais il faut, enfin, faire la différence entre ces deux niveaux d’être malgré soi ; premièrement, cette photo est malgré elle en tant que médiation de l’immédiat en son immédiateté, en tant que photo documentaire, puisqu’elle est produite par une distance intentionnelle qui a figé l’immédiateté de l’immédiat. Deuxièmement, elle est malgré « être malgré soi », malgré son impossibilité révélée, car sa médiation est devenue immédiatement patente. C’est la photo donc du médiat immédiat. Elle transmet l’intransmissible de la catastrophe, de la guerre, de la crainte, de l’enfance au moyen orient. Elle est une photo malgré elle ; un malgré soi documentaire.


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