N° 153, août 2018

Ali Monsieur ou Monsieur Ali :
l’apport d’un Iranien francophone à la Révolution constitutionnelle


Saeid Khânâbâdi


On se perd encore dans les ruelles labyrinthes de ce vieux quartier si dense de Tabriz. Faute de panneaux indicatifs, ce n’est pas facile de trouver la maison-musée d’Ali Monsieur, dans ces allées longues, étroites, circulaires et complexes. Les constitutionnalistes avaient consciemment choisi ce quartier pour y installer leur Markaz-e gheybi, ou Centre secret de la Révolution constitutionnelle, afin d’égarer les visiteurs curieux et les agents du régime despote des Qâdjârs. C’était au cours des meetings politiques tenus dans cette maison que les jeunes passionnés découvraient les idées révolutionnaires et anti-despotiques de l’époque. La gentille guide de cette maison traditionnelle nous explique les mystères de l’endroit avec son doux accent de Tabriz. Ali Monsieur avait adroitement choisi cet emplacement pour empêcher les espions de localiser le lieu des réunions secrètes des constitutionnalistes d’Azerbaïdjan. De multiples passages souterrains connectaient la maison aux ruelles voisines pour que les participants à ces entrevues politiques puissent s’enfuir en cas d’urgence. La maison possédait même une étable souterraine où des chevaux rapides étaient toujours sellés afin que les leaders de la Révolution puissent rapidement quitter cet endroit hautement recherché. Ces allées étaient, à l’époque, tellement étroites que les cavaliers des Qâdjârs ne pouvaient pas entrer à cheval dans le quartier et devaient mettre pied à terre pour mener des reconnaissances ou des attaques, perdant ainsi l’avantage d’une quelconque surprise. Toutes ces mesures sécuritaires donnaient du temps à Ali Monsieur pour protéger ses condisciples rebelles, ces partisans de la liberté et de l’égalité et militants du progrès et de la démocratie.

La maison-musée d’Ali Monsieur - ou Centre secret de la Révolution constitutionnelle comme nous l’avons évoqué - se trouve aujourd’hui dans les petites allées de la rue Artesh de Tabriz, à priximité du grand Musée d’Azerbaïdjân. Les nouvelles constructions ont certainement changé la morphologie du quartier, mais on peut identifier même aujourd’hui les mesures de précaution prises par les révolutionnaires de Tabriz au début du XXe siècle pour se protéger contre les répressions du régime absolutiste des Qâdjârs.

Monsieur Ali

Cette petite maison ne présente guère les caractéristiques de l’architecture des grandes maisons traditionnelles iraniennes de l’ère qâdjâre. Il s’agit d’un petit bâtiment en briques au plan asymétrique. Les murs comportent cependant de minutieux travaux de plâtre et l’ensemble présente un briquetage raffiné. La maison possède deux grandes cours carrées, intérieure et extérieure. Au centre de la première émerge un petit bassin équipé d’un robinet-pompe traditionnel et entouré de quelques arbres qui rafraîchissent la cour. De minuscules chambres et espaces se serrent sur deux étages, un rez-de-chaussée légèrement surélevé auquel on accède par un escalier de quelques marches, et un entresol dont les fenêtres s’ouvrent sur la cour complètent le bâtiment. L’observation de cet édifice montre qu’il ne s’agissait pas d’une résidence de famille, mais qu’il a été plutôt prévu dès le début pour des rencontres publiques.

De nos jours, la maison-musée d’Ali Monsieur, qui a été rénovée, accueille les touristes qui peuvent y découvrir certains objets personnels de l’ancien propriétaire de la maison aussi bien que des objets, des documents, des archives de journaux et des photos qui racontent sous bien des aspects la Révolution constitutionnelle de 1906. Mais qui était exactement ce Monsieur Ali ou cet « Ali Monsieur » (Ali Aghâ) d’après l’appellation populaire de l’époque ? De quelle source se nourrissaient ses idées socio-politiques ? Peut-on, à travers ce personnage, relever un apport francophone dans le procès de la genèse historique de la Révolution constitutionnelle ?

Ali Monsieur, né en 1866, est le fils d’un marchand renommé de Tabriz. Issu d’une famille musulmane chiite et azériphone, il effectue ses études primaires à Tabriz où il s’initie à la langue française, bien diffusée à l’époque grâce aux écoles francophones de cette ville. Ali Monsieur devient lui-même un industriel et commerçant à succès, et fonde une usine de porcelaine à Tabriz. Il se rend ensuite en Europe et en particulier en France. Il visite lors de ce voyage les deux empires ottoman et austro-hongrois, en passant par la Géorgie où il établit des relations étroites avec les intellectuels socialistes géorgiens du Parti travailliste russe. Il entretient également de bons rapports avec les chefs du parti socialiste Hemmat de Bakou, notamment avec Nariman Narimanov, d’origine iranienne et un des amis proches de Lénine. Les longs séjours à l’étranger et la lecture des ouvrages des philosophes modernes forment sa pensée réformiste et anti-despotique. Ali Monsieur est partisan d’un mariage harmonieux entre le socialisme égalitariste et le modernisme démocratique, entre le nationalisme progressiste et le rationalisme cosmopolite. Chez Ali Monsieur, il ne fait aucun doute que c’est sa relation culturelle avec la France qui nourrit en partie sa pensée. Sa culture hybride se reflète jusque dans le terme « Monsieur » qui suit son prénom iranien. Tenant compte de la situation agitée de l’Iran à l’aube du XXe siècle, Ali Monsieur entre en politique. En 1905, il fonde le parti social-démocrate Ejtemâïyyoun E’tedâliyyoun en compagnie de Heydar Khân Amou-Oghlou et de certains Iraniens résidant en Transcaucasie. Grâce à son parti, Ali Monsieur établit un réseau solide de communication entre les révolutionnaires des différentes villes du pays. Il est possible d’avancer qu’une des dimensions du génie d’Ali Monsieur consiste en ses capacités organisationnelles ainsi que son talent pour l’administration et la gestion, compétences jusqu’alors peu prises en compte dans l’histoire politique moderne de l’Iran. Le rôle décisif d’Ali Monsieur dans la mobilisation des révolutionnaires de Tabriz est bien attesté par Ahmad Kasravi dans son chef-d’œuvre L’Histoire de la Révolution Constitutionnelle. Ali Monsieur est également élu, par les citoyens constitutionnalistes, comme maire de Tabriz.

Ali Monsieur se présente aussi comme un bon orateur moderniste. Lors de ses discours, il se réfère souvent aux causes et aux conséquences de la Révolution française. Ses discours révèlent que sa pensée est profondément imprégnée de rousseauisme. Sa rhétorique rappelle celle des grands meneurs de la Révolution française qui se rattachaient, en partie, à la tradition rousseauiste. Ali Monsieur prescrit un nouveau Contrat Social pour la société rétrograde et autocrate de l’Iran du XIXe siècle. Critiquant la tyrannie étouffante des Qâdjârs, Ali Monsieur s’engage aux côtés des autres forces révolutionnaires de Tabriz avant et lors de la Révolution constitutionnelle - avant la Révolution, avec son activité intellectuelle et les efforts qu’il fournit pour créer une prise de conscience politique, et durant la Révolution en y participant activement.

La maison-musée d’Ali Monsieur

Nous pouvons considérer Ali Monsieur le francophone en tant qu’un théoricien et idéologue de la Révolution constitutionnelle, au moins à l’échelle de la province d’Azerbaïdjân. Après la Révolution, même après le pilonnage du parlement et le retour de l’absolutisme, sa maison demeure un lieu de réunions politiques clandestines, provoquant l’hostilité de Mohammad-Ali Shâh.

Ali Monsieur participe également au développement de la presse constitutionnaliste et rédige aussi des articles développant les principes idéels du mouvement d’opposition. Le journal Modjâhed est ainsi l’organe officiel du parti Ejtemâïyyoun E’tedâliyyoun. On peut, à certains égards, considérer Ali Monsieur comme un des initiateurs de la démarche socialiste sur la scène politique iranienne.

Au cours de la Révolution constitutionnelle, les francophones iraniens comme Ali Monsieur ont joué un rôle de premier plan dans la présentation des idées démocratiques dans l’Iran contemporain. Certains élèves et professeurs de l’école Dâr-ol-Fonoun traduisent alors Descartes, Montesquieu, Voltaire et Rousseau. La première Constitution d’Iran est rédigée en 1906 en s’inspirant de la Constitution belge et de la Constitution de la Troisième République française. Il est indéniable que les élèves formés dans les écoles francophones (laïques ou chrétiennes) d’Iran et les étudiants iraniens éduqués dans les universités de la France métropolitaine ont considérablement contribué à la sensibilisation du peuple iranien à la veille de la Révolution constitutionnelle. La langue française s’impose à l’époque chez les nouvelles générations en tant que vecteur d’un modèle à penser moderne, un canal à transmettre les idées novatrices et non-conformistes, un moyen vernaculaire d’importation des valeurs républicaines.

Ali Monsieur est également réputé à cause de ses prises de position contre le régime tsariste de la Russie qui tente d’envahir la province de l’Azerbaïdjan après la répression des constitutionnalistes et la restauration de la monarchie absolue. Il soutient ainsi publiquement les Soviets lors de la Révolution russe. Ali Monsieur paiera cher ses prises de position politique antitsariste. Il s’éteint d’une mort suspecte en 1910 à l’âge de 54 ans. Certains disent qu’il a été empoisonné lors d’une audience au Consulat russe de Tabriz.

Sa maison fut pillée par les royalistes après la chute de Tabriz en 1911 et deux de ses fils, eux-mêmes farouches constitutionnalistes, furent pendus par les Russes. Hassan et Ghadir, les deux fils cadets d’Ali Monsieur avaient 18 et 16 ans au moment de leur exécution.

Malheureusement, Ali Monsieur mourut avant de voir les résultats de ses efforts. Mais les sacrifices et le courage des intellectuels constitutionnalistes comme lui les font s’inscrire dans l’histoire iranienne comme les pionniers qui surent ouvrir la voie vers l’indépendance, la liberté et la démocratie.

Sources :


- Kasravi, Ahmad, Târikh-e Mashrouteh (Histoire de la Révolution constitutionnelle), Éditions Negâh, Téhéran, 2016


- Dolatâbâdi, Yahyâ, Hayât-e Yahyâ (La vie de Yahyâ), Éditions Ferdows, Téhéran, 2001


- Malekzâdeh, Mahdi, Tarikh-e Enghelâb-e Mashrouteh Irân (Histoire de la Révolution constitutionnelle d’Iran), Éditions Sokhan, Téhéran, 2009


- Browne, Edward, The Persian Revolution of 1905–1909, Cambridge University Press, 1910


- http://www.iranicaonline.org/articles/ejtemaiun, Le parti social-démocrate des Ejtemâïyyoun Etedâliyyoun


- Fekri, Forough, « Ali Monsieur yek Enghelâbi-ye Bozorg » (Ali Monsieur, un grand Révolutionnaire), Quotidien Jam-e Jam, http://www.ensani.ir/fa/content/126222/default.aspx


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