N° 153, août 2018

Le Téhéran de Nikolaï Markov
(2e partie)


Babak Ershadi


Nikolaï Markov (1882-1957)

L’histoire de l’architecture iranienne connaît une « période de transition », allant des dernières décennies du XIXe siècle au milieu du XXe siècle. En effet, les dernières décennies du règne de la dynastie des Qâdjârs (1786-1925) et les trois premières décennies du règne de la dynastie des Pahlavis (1925-1979) connurent la réalisation d’importants projets d’architecture et d’aménagement à Téhéran, ce qui se traduisit par la réalisation de nouveaux bâtiments publics et privés d’abord par les architectes européens, puis par les premiers architectes iraniens d’inspiration moderne. Pendant une période de vingt ans, l’architecte russe Nikolaï Markov construisit à Téhéran mairie, école, université, ambassade, usine, prison, stade, maison, église, mosquée… 

L’école Jeanne d’Arc de Téhéran.

Dans la première partie de l’article consacré au « Téhéran de Nikolaï Markov [1] », nous avons présenté une courte biographie de Nikolaï Markov (1882- 1957) et les débuts de sa carrière d’architecte à Téhéran pendant la « période de transition », marquant le passage de la capitale iranienne de la tradition vers la modernité. Nous avons parlé brièvement de ses premiers projets à Téhéran : la Mairie de Téhéran (1921-1923), le Lycée Alborz (1924-1925) et le Palais de la Poste (1928-1934).

 

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Lycée zoroastrien Firouz Bahrâm.

L’école Jeanne d’Arc (1931) :

 

Avec la construction du Lycée Alborz, Nokalaï Markov avait excellé dans l’édification d’espaces éducatifs modernes. Il était donc normal que dans les années suivantes, il reçoive d’autres commandes importantes dans ce domaine. En 1391, il construisit le nouveau bâtiment de l’école pour filles, Jeanne d’Arc. Depuis 1861, les sœurs lazaristes de la congrégation de la Mission [2] s’étaient installées à Téhéran. Elles y avaient ouvert une école gratuite recevant sans distinction des enfants issus de familles chrétiennes ou musulmanes. Ce fut le début du collège Saint-Louis à Téhéran. Les Filles de la Charité [3] songèrent alors à créer un pensionnat pour filles payant à Téhéran. Elles s’installèrent donc au centre historique de Téhéran et fondèrent l’école pour filles Jeanne d’Arc dès 1928. En 1931, l’école fut transférée dans le nouveau bâtiment construit par l’architecte russe Nicolaï Markov. Au fil des ans, l’école évolua au rythme du progrès de l’enseignement public en Iran et devint une école secondaire de filles de langue française dont la majorité des élèves étaient iraniennes et musulmanes. Les élèves y suivirent à la fois les deux programmes en français et en persan jusqu’en 1980, date de la nationalisation des écoles privées après la Révolution islamique.

 

Lycée zoroastrien pour filles Anoushirvân.

Écoles zoroastriennes : le lycée Firouz Bahrâm (1932) et le lycée Anoushirvân (1936)

 

Au cours des années 1930 et 1940, le lycée zoroastrien de Téhéran fut un adversaire de taille du célèbre Lycée Alborz [4]. Le bâtiment principal du lycée Firouz Bahrâm fut construit en 1932 par Nikolaï sur un terrain appartenant à l’Association des Zoroastriens de Téhéran. 

L’église Sainte-Marie de Téhéran.
L’intérieur de l’église Sainte-Marie.

Les frais de construction furent assurés par un philanthrope parsi [5] Bahramji Bikaji, qui dédia l’école à la mémoire de son fils Firouz, décédé en 1915. L’idée de la fondation de cette école zoroastrienne apparut en 1931 lors d’une réunion du philanthrope parsi avec Keykhosrow Shâhrokh (1864-1939), président de l’Association des zoroastriens de Téhéran, lors d’un voyage de ce dernier en Inde. Bahramji Bikaji y consacra un budget de 70 000 roupies. Après la fin des travaux de Nikolaï Markov qui ne durèrent que sept mois, le lycée Firouz Bahrâm fut inauguré en décembre 1932. La construction d’origine consistait en un bâtiment symétrique de deux étages en briques au milieu d’une cour. Dans le projet initial, il s’agissait d’une école mixte, mais avec la création du lycée Anoushivân en 1936, Firouz Bahrâm devint un lycée de garçons et les filles furent transférées à l’école Anoushirvân.

Vue du nord de la mosquée Fakhroddowleh.

Le lycée Anoushirvân pour jeunes filles zoroastriennes se situe à côté du lycée Alborz. Raten Banji, une sœur du célèbre Parsi d’Inde, Jamshedji Tata, en fut la fondatrice. La façade du bâtiment ressemble beaucoup à celle du bâtiment principal du lycée Alborz, et Markov ajouta des éléments de l’architecture préislamique de l’Iran (colonnes, chapiteaux et Farvahar [6]).

 

Portrait de Keykhosrow Shâhrokh au Musée de l’Assemblée islamique d’Iran (Parlement).
Vue du sud de la mosquée Fakhroddowleh.

L’église Sainte-Marie (1938-1945) et la mosquée Fakhrodolleh (1945-1949) : 

 

Vers la fin de sa carrière, l’architecte russe Nikolaï Markov construisit à Téhéran une église et une mosquée.

En 1936, l’Association des Arméniens de Téhéran décida de faire construire un nouveau bâtiment pour l’église Sainte-Marie, fondée sous la dynastie des Qâdjârs au sein de la capitale iranienne. Le plan du nouveau bâtiment fut l’œuvre de l’architecte arménien Lauri. Le 17 avril 1938, une cérémonie officielle eut lieu pour inaugurer les travaux et le projet fut confié à Nikolaï Markov en 1939, après la mort de Lauri.

Le plan de l’église est une reprise de l’architecture du VIIe au Xe siècle de l’Arménie. Le dôme de l’église évoque l’architecture byzantine et ressemble aux dômes construits en grand nombre en Géorgie et en Russie. De 1945 à 1970, l’église Sainte-Marie a abrité le bureau et la résidence de l’archevêque arménien de Téhéran.

Salle de prière de la mosquée Fakhroddowleh.

Markov construisit une mosquée à Téhéran à la demande de Mme Ashraf ol-Molouk, alias Fakhroddowleh (1883-1955) [7]. Les travaux commencèrent en 1945 et durèrent quatre ans. Le plan de la mosquée Fakhroddowleh, qui porte le nom de sa fondatrice, est un grand cube en briques avec deux salles de prières pour hommes et pour femmes. Le bâtiment est surplombé d’un grand dôme et est décoré de céramiques colorées surtout à l’intérieur. 

 

* * *

 

Une photo de Mme Ashraf ol-Molouk, alias Fakhroddowleh (1883-1955), prise lors d’un voyage du Caire à La Mecque en 1934.

Une exposition de photographies et de documents a été organisée à Moscou pour présenter au public russe la vie et l’œuvre de Nikolaï Markov en Iran. Cette exposition eut lieu du 16 avril au 4 mai 2018 à l’initiative de la ville de Moscou et de l’ambassade de la République islamique d’Iran en Russie. Au cours de la cérémonie d’inauguration de cette exposition, Mme Lana Ravandi Fadai de l’Institut des études orientales de l’Académie des sciences de Russie a mis l’accent sur la combinaison des éléments iraniens, russes, transcaucasiens et byzantins dans les œuvres architecturales de Nikolaï Markov à Téhéran, et la formule que l’architecte russe avait utilisée pour créer une harmonie entre les traditions de l’architecture iranienne avec les apports de la modernité. « Quasiment inconnu dans sa patrie, Nikolaï Markov est considéré en Iran comme un pionnier de l’architecture moderne iranienne », a-t-elle notamment déclaré.

    Notes

    [1Ershadi, Babak, « Le Téhéran de Nikolaï Markov (I) », in : La Revue de Téhéran, n° 152, juillet 2018, pp. 50-57.

    [2La congrégation de la Mission (congrégation des lazaristes) fut fondée en 1625 par Saint Vincent de Paul (1581-1660), une célèbre figure du renouveau spirituel du XVIIe siècle français. Il fut canonisé en 1737.

    [3Les Filles de la Charité de Saint-Vincent de Paul désignent une société catholique lazariste.

    [4Ershadi, Babak, « Le Téhéran de Nikolaï Markov (I) », op.cit.

    [5Les Parsis sont les adeptes du parsisme (zoroastrisme) ayant quitté la Perse suite à l’islamisation du pays pour s’installer essentiellement en Inde. La majeure partie d’entre eux vit dans la ville de Bombay. Parmi les Parsis les plus célèbres, il faut citer surtout les membres de la famille Tata, comme Nusserwanji Tata (1822-1886) pionnier de l’économie indienne ; son fils Jamshedji Tata (1839-1904) fondateur du Tata Group, considéré comme le « père de l’industrie indienne », et Ratan N. Tata (né en 1937) qui est le patron actuel du conglomérat indien Tata.

    [6Le Faravahar est des symboles du zoroastrisme. Il symbolise le Faravashi (ange gardien). À l’époque achéménide, le Faravahar décorait les frontons des temples zoroastriens, des palais ou des tombeaux royaux.

    [7Ashraf-ol-Molouk, alias Fakhroddoleh, une fille du roi Mozafareddin Shâh (1853-1907) était une princesse qâdjâre. Son fils Ali Amini (1905-1992) fut Premier ministre de mai 1961 à juillet 1962. Elle était connue pour sa bienfaisance et le rôle joué en coulisse pour réduire les tensions politiques à l’époque de la transition du pouvoir entre les deux dynasties des Qâdjârs et des Pahlavis.


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