N° 154, septembre 2018

La mise en scène de la résistance au cœur de Téhéran*


Narjes Abdollâhinejâd


Photos : Musée de la Révolution islamique et de la Défense sacrée, Téhéran

Ce qui fait la gloire d’un pays, ce n’est pas toujours et simplement ses victoires. La façon dont il gère les crises et fait face aux difficultés le rend aussi digne d’admiration. Les musées de la guerre, appelés en Iran « Musées de la Défense sacrée », exposent des exemples de ces moments cruciaux de l’histoire iranienne récente.

Situé sur les collines d’Abbâs Abâd, le Musée de la Révolution islamique et de la Défense sacrée [1] (Mouzeh-ye Enghelâb-e eslâmi va Defâ’-e Moghaddas) s’articule autour des événements de l’histoire contemporaine d’Iran, la Révolution Islamique et notamment la guerre imposée contre l’Iran par l’Irak (1980-88). Ces huit années de guerre, l’une des plus longues du XXe siècle, ont bouleversé la vie de centaines de milliers d’Iraniens qui sont toujours marqués par ses conséquences funestes. Mais de toutes ces violences subies par les Iraniens durant le tumulte de la Révolution islamique et de la Défense sacrée, ce qui est resté dans les mémoires est l’esprit de résistance du peuple iranien, une vérité que le musée tente d’exposer aux visiteurs et remplir ainsi un devoir de mémoire.

L’idée de la création d’un tel musée a vu le jour en 2004, et il a été inauguré en 2012. La grande esplanade de l’édifice est aussi considérée comme un musée en plein air ; elle comprend notamment l’exposition des voitures piégées de quatre scientifiques nucléaires iraniens morts en martyrs [2], chars et avions de combat de divers types, navires de guerre ainsi que bustes des martyrs. Pourtant, dans le bâtiment principal du musée, au lieu des objets de guerre, c’est plutôt les événements qui attendent les visiteurs. Des images tridimensionnelles, des documentaires, un dispositif audiovisuel et des lumières renforcent cette narration. Le bâtiment consiste en huit salons évoquant les huit années de la guerre imposée. Sept salons, rattachés de façon thématique, illustrent l’épopée des Iraniens.

Le salon des papillons, le huitième, est autonome et expose des statues de cire de plusieurs commandants tombés en martyrs au front. L’appellation du salon s’enracine dans la littérature persane, où le papillon est considéré comme le véritable amant prêt à se sacrifier pour la flamme de la bougie, métaphore du bien-aimé. Les portraits 3D, objets personnels et habits militaires appartenant aux martyrs ainsi que des œuvres d’art de prisonniers de guerre détenus dans les prisons de Saddam Hussein sont exposés dans des vitrines. Le mémorial des plongeurs de combat qui sont tombés en martyrs afin de défendre les territoires s’y trouve aussi.

La visite guidée se déroule comme suit :

 

Le premier salon : Seuil

 

Dans cette première étape, avant le premier salon, la carte de l’Iran avec ses frontières, anciennes et actuelles, est mise en évidence. Des photos de monuments historiques, de miniatures et de carreaux de la mosquée d’Ispahan nous relient aux racines de la civilisation riche, de la culture, ainsi que de la religion des Iraniens. La thématique de la Révolution constitutionnelle et les personnages célèbres de ce mouvement nous conduisent au salon du Seuil. Ce dernier expose tous les événements historiques qui conduisirent à la victoire de la Révolution Islamique du 22 Bahman 1357 (11 février 1979). Des images de l’Imam Khomeyni en exil, la diffusion de fragments de ses discours, l’image de son arrivée en Iran sous l’acclamation de millions de partisans le 1er février 1979 (12 bahman 1357) après 14 ans d’exil, les manifestations et protestations du peuple contre le régime du Shâh et les slogans révolutionnaires écrits sur les murs font partie des témoignages qui ressuscitent l’ambiance de la Révolution.

21 fusils G3 en or avec des œillets aux canons symbolisant la solidarité de l’armée iranienne avec le peuple et la révolution islamique le 21 Bahman 1357 (10 février 1979) sont exposés dans une vitrine. Le référendum de 1979 (farvardin 1358) par lequel les Iraniens ont voté pour le régime de la République Islamique est le dernier thème abordé dans la dernière partie de ce salon.

 

Stupéfaction et légitimité

 

Le film sur Saddam Hussein déchirant publiquement l’accord d’Alger de 1975 est diffusé en boucle sur l’écran. Une grande tache de sang au cœur de la carte de l’Iran et les titres des journaux annoncent l’événement funeste, qui plonge le pays dans la stupéfaction, peu après l’instauration de la Révolution Islamique.

Une œuvre d’art faite à partir de la terre de Khan-Leili, embellie d’or et de turquoise, se trouve sur le mur. La gendarmerie de Khân-Leili, situé à l’ouest de l’Iran, est la première partie du pays à avoir été envahie par les forces irakiennes le 6 septembre 1980 [3].

La modélisation d’un quartier de la ville de Khorramshahr attaquée, au sud de l’Iran, avec ses décombres, ses murs lézardés, ses vitres cassées, et ses palmiers brûlés ou décapités expose le visage des envahisseurs qui ne cherchent qu’à décimer la vie. « Nous sommes venus ici pour demeurer », (£L¹² IºF]), célèbre slogan de l’ennemi, est inscrit sur les murs de Khorramshahr. Les voix gaies des enfants et des écoliers perdues dans les bruits terribles des largages des bombes confirment l’atrocité du conflit. Des jouets retrouvés sous les décombres sont exposés dans une vitrine. La maquette de la raffinerie d’Abâdân, reconstruite avec des pièces authentiques retrouvées sous les décombres de cette ville durant la guerre, dévoile une autre dimension de ce drame. En bombardant la raffinerie, Saddam Hussein a cherché à détruire l’économie de l’Iran, très dépendante du pétrole.

Les images de femmes, enfants, et vieillards sans défense qui ont dû quitter leur terre et leurs maisons sous une pluie de bombes et d’obus sont poignantes. Pourtant, la résolution 479 du Conseil de sécurité des Nations Unies (adoptée le 28 septembre 1980, une semaine après l’attaque officielle de l’armée irakienne le 22 septembre 1980 en Iran) exposée au mur évoque « la situation entre l’Iran et l’Iraq » ! Le dernier thème consiste en une chambre simulant un bombardement qui présente un film, et propose un voyage au cœur des angoisses issues des bombardements dans l’un des quartiers de Téhéran.

 

Défense

 

Le silence des médias internationaux vis-à-vis des gens sans défense est assourdissant. Pourtant, les Iraniens, semblables aux cyprès [4], ont résisté face à des ennemis fortement équipés. Les cyprès en métal à l’entrée de la troisième salle rendent hommage aux 94 mois de résistance inoubliable des Iraniens face à une guerre asymétrique. Le thème suivant aborde le rôle historique de l’Imam Khomeyni qui, avec ses discours et son soutien aux combattants, a contribué à renverser l’équilibre des forces au profit des Iraniens.

La modélisation des tranchées chaudes et froides raconte un autre aspect des difficultés de la guerre : ni la froideur des montagnes du Kurdistan, ni la canicule du Khouzestân n’ont pu interrompre la volonté des combattants iraniens. Les images des hommes et femmes vêtus de leurs habits locaux s’avançant vers la mosquée en tant que première base de rassemblement des combattants, soulignent l’existence de cette mobilisation aux quatre coins du pays en vue d’expulser l’ennemi. Les soutiens populaires des combattants manifestent aussi une nouvelle dimension de la solidarité et de l’unité des Iraniens. Une autre section évoque la présence des minorités religieuses iraniennes - chrétiens, juifs et zoroastriens - dans la guerre afin de repousser l’ennemi irakien. Une passerelle qui traite du rôle du clergé, des infirmières, des secouristes… durant la guerre, mène au mur des portraits des combattants. Malgré leurs différences d’âge, leur dénominateur commun est leur sourire et la confiance de leurs regards. Les vitrines dédiées aux offrandes populaires mettent en évidence l’appui de l’arrière-front aux combattants des fronts.

Quiétude et riposte

 

Les fers barbelés et les obstacles militaires qui ont ralenti la guerre attirent l’attention. La modélisation du pont flottant Kheibar, qui fut construit à l’île Madjnoun, conduit les visiteurs dans l’atmosphère de la guerre, et plus spécifiquement dans les opérations de nuit. La construction du pont lors de la guerre est considérée l’un des chefs-d’œuvre militaires de la Défense sacrée.

Dans un coin, dans la tranchée des commandants, les commandants sont en train de planifier des opérations. Leurs voix annoncent l’avancement victorieux de l’opération Beyt-ol-Moghaddas. Une autre partie de cette salle présente sur dix-neuf écrans des informations liées aux opérations militaires : Fath-ol-Mobin, Wal Fadjr, Ramadan, Tarigh-ol-Ghods… et les divisions participant à la guerre.

Le mur d’œuvres présentant les différents types de mine raconte des histoires terribles de mort et de mutilation. Des RPG-7 sont exposés au milieu de la salle.

La voix diffusée dans la salle du martyr Seyyed Mortezâ Avini, réalisateur de documentaires célèbres pour la série Revâyat-e Fath (Récit de la victoire), rappelle les jours de la Défense sacrée.

La partie finale traite des crimes des Moudjahidines du Peuple ou groupuscule des Monâfeghins. Des écrans diffusent entre autres leurs actes terroristes contre les Iraniens. Un mur expose le portait des martyrs et des blessés qui furent les victimes des crimes de ce groupuscule terroriste.

 

Martyre

 

Pour entrer dans cette section, il faut passer le « pont du martyre ». Des petites plaques métalliques portées par les soldats autour de leur cou et sur lesquelles leurs noms étaient gravés sont suspendues au-dessus de ce pont, en commémoration des presque 190 000 martyrs [5] de la Défense sacrée. Des deux côtés du pont, des photos, noms de martyrs ainsi que des versets coraniques concernant le martyre sont exposés. Le pont mène à la réplique du zarih (grillage décoratif) du tombeau de l’Imâm Hossein et du vénéré Abolfazl al-Abbâs, son frère. L’Imâm Hossein et son soulèvement contre l’injustice ont été une source d’inspiration pour les combattants de cette guerre. Ainsi, tomber en martyr dans ce chemin était le but ultime des combattants.

Un autre mur chargé d’œuvres d’art sur le thème des masques à gaz raconte l’histoire terrible de l’utilisation des armes chimiques par l’armée irakienne contre l’Iran. Les images restées de ces catastrophes sont poignantes. Les mots ne permettent pas d’exprimer les dimensions de ces massacres.

Les mutilés, prisonniers de guerre et martyrs anonymes alourdissent encore le bilan humain de la guerre. Un cercueil recouvert du drapeau iranien rend hommage à tous les martyrs anonymes et à leurs familles dans l’attente de pouvoir un jour recueillir des informations sur leurs proches disparus [6]. Trois fenêtres de prison derrière lesquelles est projeté un documentaire sur la vie des prisonniers de guerre dans les prisons de Saddam évoquent la captivité et la souffrance des prisonniers sous la torture des Baasistes.

Le dernier thème fait figurer des photos de plaques de rues rebaptisées aux noms des martyrs.

 

Victoire

 

Cette étape illustre la fin du dictateur baasiste. Une image illustre la dichotomie de Saddam Hussein : une moitié, où il est en tenue militaire au faîte du pouvoir, et une autre, en tenue ordinaire, alors que la fin de son pouvoir approche. Des images de Saddam Hussein, corde au cou, regard dans le vague avant son exécution en 2006, illustrent les derniers moments d’un dictateur qui, à l’appui de gouvernements étrangers, a détruit les vies de centaines de milliers d’hommes.

Après être passé devant des reproductions des Unes de journaux et magazines internationaux traitant du sujet de la Défense sacrée, on arrive à la modélisation des palmeraies de Khorramshahr au moment de sa libération, lors de l’opération historique Beyt-ol-Moghaddas. La libération de Khorramshahr a marqué un tournant décisif dans la Défense sacrée. Les chants de la victoire sont diffusés dans la salle.

Est aussi abordée la résolution 598 de l’ONU, l’explosion d’un avion iranien (le vol 655 d’Iran Air) au-dessus du golfe Persique suite à un missile tiré d’un bâtiment américain : l’USS Vincennes et le martyre des 290 passagers, l’opération de Mersâd, ainsi que les correspondances de Saddam Hussein avec le Président iranien.

L’épisode final met en évidence une carte de l’Iran en métal, sans modification de frontières et sans qu’elle ait perdu un iota de son territoire.

 

Finalité

 

La dernière étape illustre le décès de l’Imam Khomeyni en 1989. Les photos de son enterrement aux côtés de celles de son retour historique en Iran témoignent de son statut éminent.

La désignation de l’ayatollah Ali Khamenei par l’Assemblée des experts, la pérennité de la Révolution islamique sous sa guidance et l’attachement du peuple à ses idéaux font partie des thèmes abordés.

La dernière partie est consacrée à l’Iran d’après-guerre. Malgré les dégâts infligés par la guerre de huit années, malgré les sanctions imposées à l’Iran, ce pays s’est reconstruit et continue à avancer. Les réussites dans différents domaines économique, industriel, scientifique, militaire, agricole et nucléaire en sont les témoins, et constituent une autre manifestation de la résistance nationale.

*Cette visite a été effectuée en 2017.

Notes

[1A la fin de 2016, en raison de changements dans la structure et les objectifs du musée, le nom du « Jardin-musée de la Défense sacrée et propagation de la culture de la résistance » s’est transformé en « Musée de la Révolution islamique et de la Défense sacrée ». www.iranhdm.ir

[2Massoud Ali Mohammadi, Majid Shahriâri, Dârioush Rezâeinejâd et Mostafâ Ahmadi Roshan sont les quatre scientifiques nucléaires iraniens qui ont été assassinés durant la période 2010-2012 au cours d’attentats terroristes dans les rues de Téhéran par les agents du Mossad et de la CIA.

[3Le début officiel de la guerre imposée est le 22 septembre 1980 (31 shahrivar 1359). Mais l’armée irakienne, avant le 22 septembre, avait déjà commencé à avancer vers les régions frontalières de l’Iran.

[4Dans la littérature persane, le cyprès est le symbole de la résistance.

[5Selon le guide du musée.

[6Bien que la guerre imposée soit finie depuis une trentaine d’années, certaines familles n’ont toujours pas retrouvé le corps de leurs martyrs.


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